A la veille du 5 décembre, les contorsions du Rassemblement national

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Désireux de se placer en « réceptacle des colères », le Rassemblement national soutient la mobilisation du 5 décembre contre la réforme des retraites. Au prix d’improbables contradictions.

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«Il y a dans mon mouvement un nombre considérable de gens qui sont opposés – et à juste titre – à cette réforme des retraites. Est-ce qu’ils vont manifester ou pas ? C’est leur choix personnel. Moi je soutiens cette contestation », a affirmé Marine Le Pen le 24 novembre sur LCI. À la veille du mouvement social du 5 décembre, le Rassemblement national (RN), qui veut se poser en unique opposant à Macron, semble bien décidé à ne pas rater cette belle occasion. Au risque, sur le fond, d’improbables contorsions pour le parti d’extrême droite.

Dans l’hémicycle, la présidente du RN a martelé son opposition à une réforme qui est, selon elle, le « hold-up du siècle », comme elle le fustigeait dans un entretien à 20 Minutes le 20 novembre. Elle a aussi pris soin d’annuler un déplacement aux Antilles prévu de longue date pour être à portée des micros parisiens pendant la grève.

« Marine Le Pen sent bien qu’il y a une très forte colère qui monte et elle essaie de se placer en position de réceptacle », analyse le chercheur au CNRS Gilles Ivaldi, qui a particulièrement travaillé sur les propositions économiques du parti d’extrême droite. Il rappelle que cette position s’inscrit, par ailleurs, dans la continuité du virage stratégique opéré en 2012 par le Front national (FN) et consistant à emprunter à la gauche un certain nombre de marqueurs économiques sur la sauvegarde des services publics, des 35 heures, mais aussi en défendant la retraite à 60 ans.

La présidente du RN Marine Le Pen. © Reuters La présidente du RN Marine Le Pen. © Reuters

« Le RN doit être présent sur ces sujets car sa base électorale, qui reste très populaire, a des attentes fortes en la matière », précise le chercheur.

Pour autant, des raisons électoralistes obligent le RN à jouer les équilibristes. « Le parti a déjà fait le plein à gauche et il va désormais tenter de ratisser à droite. La faiblesse de LR [Les Républicains] représente pour lui une opportunité sans précédent. » La question des retraites est, dans ce contexte, particulièrement sensible. « Les retraités sont le cœur de cible de Marine Le Pen, qui a encore du mal à progresser dans cette population. En 2017, elle a déjà fait un certain nombre de propositions – sur les droits de succession – qui s’adressent directement à cet électorat », affirme Gilles Ivaldi.

Officiellement, le parti défend toujours la retraite à 60 ans. Néanmoins, lors du débat de second tour à l’élection présidentielle, Marine Le Pen a effectué un spectaculaire rétropédalage sur une question qui divise en réalité profondément les cadres du parti depuis des années.

La présidente du FN avait alors expliqué que la retraite à 60 ans serait mise en place, si possible, à la fin du quinquennat et à la condition expresse que le chômage ait suffisamment baissé. Un quasi-abandon qui avait sonné le glas de l’influence de Florian Philippot, à qui certains cadres reprochaient la dérive « gauchisante » de leur parti, historiquement libéral. « Proposer la retraite à 60 ans n’a ni queue ni tête. C’est parfaitement infinançable », reconnaît aujourd’hui un expert du parti, qui préfère ne pas être cité.

Volontairement ambigu sur le fond, le RN l’est tout autant sur les modalités d’action qu’il prône pour s’opposer au projet gouvernemental. L’hostilité fondamentale du RN vis-à-vis du syndicalisme, et de la CGT en particulier, rend compliquée la démarche consistant à s’afficher dans les cortèges au côté de Philippe Martinez. Une partie de l’électorat frontiste, qui demeure profondément défavorable à la grève, est peu enclin à manifester et reste également très attaché au maintien de l’ordre. 

Le député des Pyrénées-Orientales Louis Aliot, qui a exprimé à de multiples reprises son refus de battre le pavé le 5 décembre, a tenté d’expliquer qu’une autre forme de mobilisation était possible. « Le 5 décembre est une colère sociale qui va être nationale et elle ne sera pas uniquement syndicale. C’est là que cela devient intéressant », a-t-il déclaré sur France 2, ajoutant que « les syndicats sont systématiquement dans une opposition qui est inefficace ».

L’eurodéputé Nicolas Bay a lui aussi affirmé le 25 novembre sur CNews que « les méthodes utilisées par les syndicats exaspèrent les Français ». Ou comment soutenir une grève… tout en dénonçant la « prise d’otage des usagers ».

Pas rebutée par le manque de  cohérence de sa position, Marine Le Pen a également annoncé qu’elle n’était pas opposée à la proposition de loi du sénateur LR Bruno Retailleau d’une forme de service minimum garanti dans les transports publics. Les déclarations du secrétaire général de la CGT Philippe Martinez expliquant que les personnalités du RN ne seraient « pas les bienvenues » dans les défilés ont également mis le parti dans une situation délicate en l’obligeant à tirer à boulets rouges sur le syndicat. 

Jordan Bardella, longtemps très proche de Florian Philippot, a ainsi appelé à la mobilisation du 5 décembre, tout en taclant la CGT. « La CGT n’est pas propriétaire de la contestation à la réforme des retraites ! Nous n’avons pas de leçons à recevoir d’un ami des islamistes et d’un traître aux travailleurs qui a appelé à voter Macron », déclarait-il récemment sur Twitter, en référence à la participation de Martinez à la marche du 10 novembre contre l’islamophobie et à son appel à faire barrage à l’extrême droite au second tour de la présidentielle.

Jean-Richard Sulzer, membre du conseil national du RN et longtemps chargé des questions économiques dans le parti, explique qu’il défilera le 5 décembre, car « cette réforme consiste à diminuer l’ensemble des retraites ». Il le fera « avec Force ouvrière où [il est] syndiqué », précise-t-il à Mediapart.

Autre difficulté du parti : ne surtout pas apparaître comme défendant des régimes spéciaux que peu de Français soutiennent, et encore moins dans l’électorat frontiste. Le sujet a déjà été l’occasion d’une véritable passe d’armes entre Marion Maréchal et Marine Le Pen. En 2017, celle qui était encore députée du Vaucluse avait déclaré que son parti allait « évidemment remettre en cause les régimes spéciaux »« extrêmement chers » et « qui ne se justifient plus ». Marine Le Pen avait alors répliqué que certains se justifiaient parfaitement et que la fin des régimes spéciaux n’était pas du tout au programme. Aujourd’hui, la présidente du RN prend soin de dénoncer « un coup de rabot de trop » qui « va toucher tous les Français ».

Contraint par électoralisme à dire à peu près tout et son contraire sur le sujet des retraites, le RN risque d’exposer une nouvelle fois sa parfaite inconsistance sur les sujets économiques. « Pour l’instant, la crédibilité n’est pas le principal enjeu de Marine Le Pen. Cela viendra au moment de l’élection, puisqu’on sait combien cela lui a coûté en 2017. Là, dans la période actuelle, son objectif est de s’imposer comme la grande fédératrice de toutes les colères populaires tous azimuts », estime Gilles Ivaldi.   

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