Dossier: élections au Royaume Désuni Document

Royaume-Uni: le grand malaise identitaire des Anglais

La campagne pour les élections législatives britanniques du 7 mai vient de démarrer et le premier débat télévisé se tient ce 2 avril. Mais outre l'affrontement David Cameron/Ed Miliband, le vote reflétera les interrogations grandissantes des Anglais sur leur place exacte dans le Royaume-Uni. Un livre, Les Anglais, dans le doute !, vient de paraître qui explore ce malaise existentiel. Extraits.

La rédaction de Mediapart

2 avril 2015 à 17h45

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La campagne électorale pour les élections législatives du 7 mai vient de démarrer au Royaume-Uni. Les Britanniques devront choisir entre conserver David Cameron comme premier ministre, ou le remplacer par Ed Miliband, le leader des travaillistes. La compétition s'annonce très serrée, aucun des deux hommes, à ce stade et selon les études d'opinion, ne parvenant à se détacher. Le premier débat télévisé de la campagne devait se tenir ce jeudi soir 2 avril. Outre David Cameron et Ed Miliband, il devait opposer les dirigeants de l'UKIP (Parti de l'indépendance du Royaume-Uni), du parti vert, des partis nationalistes écossais et gallois et du parti libéral-démocrate de Nick Clegg, associé au gouvernement Cameron depuis 2010.

Mais derrière ces deux options traditionnelles – conservateurs ou travaillistes –, la campagne électorale actuelle révèle un pays en proie à de nombreuses tensions. L’Écosse a frôlé la rupture lors du référendum sur l’indépendance en septembre 2014. Il est sérieusement question d’organiser un autre référendum, en cas de victoire de David Cameron, sur une possible sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne. Londres est par ailleurs devenue une ville-monde, qui n’a plus grand-chose à voir avec le reste du pays.

Au milieu de tout cela se trouve l’Angleterre, l’une des quatre nations qui constituent le Royaume-Uni. Celle-ci traverse une crise identitaire. Ou disons un gros vague à l’âme. Une vraie crise menant à une révolution ne relèverait pas du tempérament anglais. Mais ce malaise anglais est porteur de possibles bouleversements du Royaume. C’est le propos du livre Les Anglais, dans le doute ! (aux Ateliers Henry Dougier), que publie ce 2 avril Éric Albert, journaliste installé de longue date à Londres. En voici un extrait.

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Une journée en « anglitude »

© 

Un peu partout autour de la salle, des petites croix de saint George, les couleurs de l’Angleterre, ont été placardées. À la cantine de cette université du sud de Londres, on sert ce jour-là des fish&chips, avec purée de petits pois, comme il se doit. Dans les stands se vendent des livres vantant de « se battre pour l’image de l’Angleterre » ou des pamphlets « mettant l’Angleterre d’abord ». Le titre de la conférence qui justifie ce déploiement de symboles nationalistes ne laisse guère de doute à l’imagination : England, my England.

Il ne s’agit pas d’un rassemblement d’extrême-droite, ni même d’un soudain élan de patriotisme anglais. La réunion est organisée par le très intellectuel Institute for Public Policy Research (IPPR). Ce think tank de gauche s’attaque à une question lancinante, qui monte depuis quelques années : qu’est-ce qu’être anglais ? Pas britannique, mais anglais ?

Il règne dans la salle un certain malaise. David Edgar, grand auteur de théâtre contemporain, avoue se sentir « nauséeux » à la vue de tous ces drapeaux. « Je ne suis vraiment pas à l’aise », ajoute Suzanne Moore, une éditorialiste de journaux de gauche. Tous s’empressent d’insister : être anglais, c’est être tolérant, ouvert aux étrangers.

À leurs yeux, la croix de saint George est un symbole dangereux. La croix rouge sur fond blanc n’est jamais utilisée pour les grandes fêtes nationales, puisque le drapeau national – britannique – est le fameux Union Jack, connu dans le monde entier. Les groupuscules d’extrême-droite s’en sont donc emparés. L’English Defense League, une faction islamophobe, l’utilise couramment lors de ses défilés coup de poing. « Il n’y a pas de noir dans la croix de saint George » est un vieux slogan raciste. Certes, l’emblème est utilisé lors des matchs de football, de rugby ou de cricket, quand l’équipe d’Angleterre joue, mais son maniement demeure très délicat ; le hooliganisme n’est jamais bien loin. La seule tradition « respectable » où ce drapeau est affiché est au sommet des églises, une pratique qui n’a curieusement jamais disparu.

Si l’IPPR ose ainsi s’aventurer en terrain glissant, c’est que la question identitaire se pose de plus en plus. Pendant des siècles, « Anglais » et « Britanniques » servaient souvent de mots synonymes. Cela enrageait les Écossais et les Gallois, qui n’ont jamais oublié la différence. Mais après tout, l’Angleterre dominait tellement le Royaume-Uni (elle représente aujourd’hui 84 % de la population britannique) que la confusion avait une certaine logique.

L’Empire a disparu

Du temps de la splendeur de l’Empire, il ne serait jamais venu à l’idée des Anglais d’essayer de se définir. Ils n’en avaient pas besoin. L’Angleterre était la première puissance mondiale. Le soleil ne se couchait jamais sur ses terres, pour reprendre la phrase de 1773 du 1er Earl Macartney, un administrateur colonial. Elle possédait la première marine de guerre. Le mythe du « gentleman anglais » trouve son origine dans cette période : arrogant, sûr de lui, mais aussi poli, fair-play… Cela tombait sous le sens, et ses qualités allaient sans dire.

Seulement voilà, l’Empire a disparu voilà bien longtemps. Le Royaume-Uni est devenu une puissance régionale moyenne, avec la 2e économie européenne (derrière l’Allemagne et à égalité avec la France) et la 22e population mondiale. Après cette rétrogression, l’unité même du Royaume-Uni est en cause. L’Écosse et le pays de Galles, sans même parler du cas compliqué de l’Irlande du Nord, s’éloignent progressivement de l’Angleterre. Ces deux « nations » (le mot est accepté de tous, même s’ils ne désignent pas des pays indépendants) connaissent depuis 1998 un processus de « dévolution », un mécanisme constitutionnel qui va plus loin que la « décentralisation » à la française, mais n’atteint pas l’indépendance complète.

Elles ont chacune leur Parlement, qui a des pouvoirs plus ou moins importants sur les questions d’éducation, de santé, de culture… Une loi de 2012 va donner à l’Écosse des pouvoirs de taxation, qui seront appliqués à partir de 2015 ou 2016. Les velléités d’indépendance refont régulièrement surface, et les langues locales se maintiennent, avec le soutien actif de Cardiff et d’Édimbourg.

Le référendum sur l’indépendance de l’Écosse, en septembre 2014, a encore accentué la tendance. Les cinq millions d’Écossais ont flirté très sérieusement avec l’idée de divorcer de l’Angleterre. Finalement, les arguments économiques ont prévalu et ils ont décidé de demeurer au sein du Royaume-Uni. Mais en échange de leur « loyauté », ils doivent en principe recevoir des pouvoirs supplémentaires, notamment fiscaux. Les forces centrifuges sont désormais puissantes.

La situation devient par certains aspects ubuesque. Les députés écossais, qui siègent à Westminster, votent certaines lois… qui ne s’appliquent qu’en Angleterre et au pays de Galles, qui ne concernent donc pas leurs électeurs. C’est à cause des députés écossais travaillistes, dont les voix ont été déterminantes sur le sujet, que des frais d’inscription ont été introduits dans les universités anglaises en 2004, tandis que les campus écossais demeuraient gratuits.

Ce paradoxe porte un nom : « la question West Lothian », tirée du nom de la circonscription écossaise du député Tam Dalyell qui l’a soulevée en 1977, alors que la création de Parlements de dévolution était déjà envisagée. Face aux nationalismes régionaux, une partie des Anglais se sentent sous-représentés.

Dans le même temps, l’afflux d’immigration à partir de la fin des années 1990 a provoqué un repli identitaire. Près de trois millions d’immigrés se sont installés en quinze ans au Royaume-Uni, l’immense majorité en Angleterre. À Londres, désormais, moins de la moitié de la population (45 %) est « blanche britannique », créant un certain malaise.

Farage, bières, cigarettes, «peuple» et «bon sens». © (Reuters)

Voilà donc les Anglais interrogatifs : la première puissance mondiale n’est plus, leur domination des îles Britanniques est progressivement remise en cause, et le mélange ethnique du pays change rapidement.

Politiquement, cette anxiété n’a pas provoqué de dérive extrémiste. Le British National Party, d’extrême droite, est quasiment inexistant. Le parti English Democrats, qui milite pour la création d’un Parlement anglais, n’a jamais séduit les foules. Seul le parti anti-européen, UKIP (United Kingdom Independence Party) a trouvé un vrai écho. Son leader, Nigel Farage, qui est très dur contre l’immigration mais ne franchit pas la ligne rouge du racisme, aime à se montrer dans les pubs à boire des bitters – la bière brune tiède – jouant sur les valeurs traditionnelles anglaises. Il ne séduit d’ailleurs pas du tout en Écosse et au pays de Galles. Mais le nom de son groupe politique est « United Kingdom, pas « England ». Bref, les Anglais, qui dominent très largement le Royaume-Uni, n’ont pas vraiment d’expression politique…

«C’est vrai, notre identité est embrouillée»

En ce samedi après-midi d’un automne pluvieux, les conférenciers de l’IPPR se retrouvent donc bien embarrassés pour définir « l’anglitude », pour paraphraser Ségolène Royale. « C’est vrai, notre identité est embrouillée, mais ça nous va très bien comme ça, avance John Redwood, un député conservateur. Contrairement aux Écossais ou aux Gallois, nous n’avons pas besoin de la proclamer. Et les drapeaux, franchement, ça ne me soucie guère. On n’a pas besoin de les brandir. »

Voilà qui est typiquement anglais : une définition tout en creux, refusant d’être précis. Le peuple anglais n’a donc pas de parti politique qui lui est propre, rejette les étiquettes et refuse de se définir.

Si on les pousse vraiment, les panélistes lancent bien quelques pistes : à les écouter, les valeurs anglaises seraient l’humour et le sens de l’autodérision, la tolérance, la politesse, le fair-play, mais aussi le « quant-à-soi », la réserve… Rien ne prouve que ces caractéristiques soient vraiment celles de ce peuple. Celles-ci fleurent même bon le cliché. Mais voilà comment, instinctivement, les Anglais s’autodéfinissent.

Linda Grant, auteure née à Liverpool, révèle une magnifique anecdote pour résumer ce que veut dire être anglais. « Quand j’enseignais la littérature, j’avais une étudiante japonaise avec laquelle je m’entendais très bien. À chaque fois qu’on travaillait ensemble, je lui demandais si elle voulait du thé. Elle me répondait poliment oui, mais elle n’y touchait jamais. Je m’en rendais compte, mais je ne disais rien et je faisais le thé. Chaque semaine, la situation se reproduisait. Au bout d’un moment, on a fini par rigoler de cette situation, et elle m’a avoué qu’elle n’aimait pas le thé ! Sa politesse et sa retenue japonaises convenaient parfaitement à ma culture anglaise, qui consiste à ne surtout pas offenser et à rester toujours poli, tout en ayant parfaitement compris la situation… » Sa bonne éducation la contraignait à ne pas dire qu’elle avait vu que l’étudiante n’aimait pas le thé ; mais son embarras la poussait quand même à lui proposer la même boisson à chaque fois, ne sachant comment remplir le silence gêné du début de chaque rencontre.

Désormais à la retraite, Vanessa Whitburn a dirigé pendant deux décennies, jusqu’en 2012, une vénérable institution anglaise qui donne aussi une bonne indication du caractère national : elle était responsable du feuilleton radiophonique The Archers. Ce soap opera est diffusé quotidiennement à la radio depuis… 1950. Plus de 17 000 épisodes au total, ce qui en fait la plus vieille série au monde. Pendant douze minutes chaque jour de la semaine, les auditeurs sont transportés dans un village champêtre anglais fictif, Ambridge, situé au centre de l’Angleterre.

La page Facebook de «The Archers», feuilleton diffusé depuis 1950!. © 

Il y règne une vie comme il n’en existe plus : tout le monde se connaît à Ambridge, l’agriculture y demeure l’activité dominante et le pub est au centre de la vie collective. Et pourtant, le succès ne se dément pas : pas loin de cinq millions d’auditeurs par semaine. Les Anglais se déchirent autour de cette série, entre les inconditionnels et ceux qui la détestent. Des fan-clubs de passionnés échangent les derniers ragots de l’histoire sur des forums Internet et discutent de son évolution. Beaucoup écoutent régulièrement depuis plusieurs décennies, avec un âge moyen de l’auditeur de 56 ans, à majorité des femmes. Un moine catholique a même arrangé l’heure de ses messes pour pouvoir écouter sa série préférée !

« Ce sont avant tout des urbains, qui ont un désir pour ce genre de vie, avec sa simplicité et son sens de la communauté », explique Vanessa Whitburn. Bien sûr, pour ne pas tomber dans la nostalgie guimauve, elle a modernisé progressivement The Archers. Il y est désormais question de racisme, de divorce, de crise financière. L’écriture est habile et le jeu d’acteurs travaillé. Le scénario colle également à l’actualité : s’il y a des inondations en Angleterre, Ambridge est touché à son tour dans les jours qui suivent. Pourtant, ce village imaginaire renvoie à une Angleterre qui existe si peu…

«Festival d’autodérision»

Bridget Escolme, professeure d’art dramatique à l’université Queen Mary, est venue à la conférence de l’IPPR en simple spectatrice. Elle a grandi dans le Surrey, une campagne cossue du sud-est de l’Angleterre. Quand on lui demande de se définir, elle lance les mêmes pistes que les autres : « Être anglais, c’est avoir une tolérance calme, de l’humour, une certaine distance vis-à-vis de soi-même pour ne pas se prendre trop au sérieux. » Mais elle ajoute immédiatement : « Il ne faut pas confondre cela avec un manque d’assurance. Il faut au contraire être très sûr de soi pour pouvoir pratiquer l’autodérision. »

Elle en a fait l’expérience aux États-Unis, où elle a vécu quelques années. « Je passais mon temps à dire : “Je suis un peu nulle dans tel ou tel domaine.” Et les gens réagissaient complètement au premier degré : “Vraiment ? Qu’est-ce qu’on peut faire pour toi ?” Je me retrouvais bloquée, parce que j’étais obligée de dire qu’en fait je ne croyais pas vraiment ce que je venais de dire. »

Voilà l’une des vraies clés des Anglais. Leur autodérision n’a rien à voir avec de la modestie. Il s’agit d’une attitude. Il est malpoli de se vanter. Faire passer un message en sous-entendus, avec humour, est aussi naturel que l’utilisation de grands gestes des mains des Italiens. Le mot sorry est l’un des plus employés de tous. Cela ne veut pas dire qu’ils sont désolés ; c’est une méthode pour faire passer un message.

La conférence de l’IPPR était en cela remarquable. Les participants ont passé leur temps à prendre leurs distances vis-à-vis des Anglais. La journée ressemblait à un « festival d’autodérision », pour reprendre la phrase de Bridget Escolme, où le vainqueur était celui qui manierait le mieux la distanciation, avec humour. En faisant cela, les panélistes ont tous été très anglais. Refuser de se définir et de se vanter est un trait typiquement anglais, qu’il ne faut pas confondre avec de la modestie ou un manque d’assurance…

© 

Les Anglais dans le doute !
Par Éric Albert
Éditeur Ateliers Henry Dougier
144 pages, 12 euros

La rédaction de Mediapart


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