La rue contre les «Feds»: ce qui se joue derrière la «bataille» de Portland

Par Gwenola Ricordeau

Depuis quelques semaines, des milliers de manifestants se rassemblent quotidiennement dans cette grande ville de la côte ouest des États-Unis pour protester contre la présence de la police fédérale, envoyée par le président Donald Trump afin de « rétablir l’ordre ».

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Portland (États-Unis).– « City of Roses ». C’est le surnom officiel de Portland. La ville doit son autre surnom, « Little Beirut », à George W. Bush, exaspéré des manifestations qui s’y tenaient contre lui au début des années 1990. Depuis quelques semaines, les récits sur les réseaux sociaux et les chaînes de télévision d’une ville en train de s’embraser avaient donc un air de déjà-vu. En 2016, les manifestations anti-Trump y ont été très suivies et Portland est connue pour sa longue tradition de luttes syndicales et la vigueur des mouvements anarchistes.

Comme dans beaucoup de grandes villes des États-Unis, les mobilisations à Portland qui ont suivi le meurtre de George Floyd ont été de grande ampleur avec des manifestations quotidiennes. Mais le 26 juin, en réponse aux déboulonnages de statues, le président Trump a pris un décret pour protéger les monuments fédéraux qui s’est notamment traduit par l’envoi d’une centaine d’agents fédéraux (les « Feds ») à Portland.

Cette décision a immédiatement provoqué des protestations qui ont pris de l’ampleur à la mi-juillet. L’indignation suscitée par la présence des Feds et la répression violente des manifestations, en particulier les blessures graves infligées le 11 juillet à un jeune homme, Donovan La Bella, ont poussé chaque soir davantage de gens dans les rues, dont des dizaines de femmes qui forment le « Wall of Mums » (le mur des mamans) en première ligne des rassemblements.

Le « mur des mamans » à Portland. © GR Le « mur des mamans » à Portland. © GR

Par ailleurs, à partir du 14 juillet, les agents fédéraux ont procédé à des arrestations. Celles-ci, outre qu’elles sont effectuées par des agents dont l’affiliation est rarement connue et qui se déplacent dans des véhicules banalisés, ont été dénoncées par les manifestants comme des techniques d’intimidation : en effet, les motifs de l’arrestation ne sont pas donnés et les personnes arrêtées sont simplement libérées au bout de quelques heures.

Tous les soirs, le slogan « Feds go home ! » résonne dans le centre-ville de Portland. Les manifestants convergent vers deux places adjacentes qui font face au Multnomah County Justice Center (qui abrite le siège de la police de Portland et la maison d’arrêt du comté), mais surtout à la cour fédérale. Devenu emblématique de la présence des Feds dans la ville, le bâtiment est protégé depuis un mois par de hautes grilles.

La cour fédérale à Portland. © GR La cour fédérale à Portland. © GR

  • De jour comme de nuit

Au premier coup d’œil, Portland ressemble peu à l’image donnée de la ville par beaucoup de médias et par Washington. Elle n’a rien d’une ville « en état de siège », pour reprendre les mots de Chad Wolf, le secrétaire général du département de la Sécurité intérieure. Certes, au centre-ville, on constate quelques dégradations et des graffitis BLM (« Black Lives Matter » soit « les vies noires comptent ») ou hostiles à la police et aux Feds.

Les passants sont rares et la circulation réduite, mais beaucoup de centres urbains aux États-Unis sont aujourd’hui désertés en raison des mesures sanitaires (fermeture de certains commerces, etc.) dans le contexte du Covid-19.

Il faut se rendre devant le bâtiment de la cour fédérale pour prendre la mesure de la mobilisation contre la présence des Feds. Il y a là des tentes : quelques personnes campent ici, mais il y a surtout Riot Ribs, un groupe de volontaires qui fournissent des repas gratuits 24 h/24 depuis des semaines, et la tente des « street medics » qui assurent des soins de premiers secours et distribuent de quoi se protéger des gaz lacrymogènes qui seront immanquablement lancés plus tard.

C’est à la tombée de la nuit que la foule converge vers le bâtiment fédéral. Les gens arrivent par groupes d’amis, de collègues, toutes générations confondues. Ici, pas de drapeaux d’organisations politiques ou de distributions de tracts. Mais différents cultes sont présents : on peut croiser un groupe de membres de l’église mennonite (un mouvement chrétien anabaptiste) ou de juifs venus au rassemblement après une cérémonie religieuse conduite à proximité.

Mais ce qui attire incontestablement l’attention de tous, ce sont le « Wall of Mums » et, malgré son plus petit contingent, le « Wall of Vets » (le mur de vétérans). Moins nombreux que les « Mamans », il y a aussi les « Papas » qui forment le « Wall of Dads » et qui ne passent pas inaperçus avec leurs souffleurs-aspirateurs ordinairement utilisés pour le ramassage des feuilles mortes et dont ils se servent pour repousser les nuages de gaz lacrymogènes.

Le mur de vétérans à Portland. © GR Le mur de vétérans à Portland. © GR

À mesure qu’on s’enfonce dans la nuit, des milliers de personnes se massent devant les grilles qui entourent la cour fédérale. Plus loin, se succèdent des prises de parole qui mêlent témoignages personnels, revendications et réflexions sur la lutte menée. Mardi soir, des Amérindiens de diverses nations sont venus soutenir le mouvement BLM, dénoncer la colonisation de leurs terres et entonner des chants rituels faisant écho aux luttes en cours.

Au bout de quelques heures, le rassemblement prend peu à peu une autre forme. Le bâtiment fédéral essuie de plus en plus de jets de projectiles, de pétards et de feux d’artifice et les haut-parleurs du bâtiment enjoignent régulièrement aux manifestations de rentrer chez eux. Autour de minuit, à coups de tirs de lacrymogènes et de grenades incapacitantes, les Feds dispersent peu à peu les manifestants qui sont encore souvent plus d’un millier.

Mais la tâche des Feds n’est pas simple : les manifestants sont déterminés et la plupart sont équipés de casques et de masques à gaz. Par ailleurs, ils bénéficient des soins apportés par les « street medics » et les personnels médicaux qui sont postés à proximité avec leur véhicule médical surnommé « Breonna Taylor Memorial », du nom de la jeune femme noire tuée par la police de Louisville (Kentucky) en mars dernier.

La vaste indignation que suscite à Portland la présence des Feds a plusieurs ressorts. Leur envoi a été décidé contre l’avis des autorités locales et celles-ci s’y sont bruyamment opposées. Le 17 juillet, la gouverneure de l’État de l’Oregon, la démocrate Kate Brown, l’a ainsi qualifiée d’« invasion ». Certains manifestants évoquent même un « coup d’État » et les Feds comme une « force d’occupation ».

En fait, l’emploi des Feds est habituel pour le contrôle des frontières ou le maintien de l’ordre dans les centres de rétention. Il est beaucoup plus rare pour réprimer des mouvements sociaux. Au regard du large recours à la force par les Feds contre les manifestants, leur déploiement à Portland est donc largement vu comme une atteinte aux droits politiques des habitants et en particulier ceux normalement protégés par les 1er et 4e amendements de la Constitution (le droit à s’assembler pacifiquement et l’interdiction des arrestations arbitraires).

  • « Good cops, bad cops »

Mercredi, Kate Brown, la gouverneure de l’Oregon, a annoncé qu’un accord permettant un retrait rapide des Feds avait été trouvé. Néanmoins, la situation reste confuse car le département de la Sécurité intérieure a démenti le départ des Feds. Mais depuis vendredi, le bâtiment fédéral est désormais sous la protection de la police de Portland et les rassemblements se sont depuis déroulés plus calmement.

Dans le contexte des mobilisations qui depuis fin mai exigent, à Portland comme dans le reste du pays, des réformes radicales de la police (voire son abolition), la municipalité a été plutôt frileuse.

Pourtant, la police de Portland (sur laquelle elle a l’autorité) n’échappe pas aux critiques des manifestants qui rappellent régulièrement les décès qui lui sont imputables ces dernières années. Mais la municipalité justifie notamment son inaction par le contrat qui la lie au puissant syndicat de policiers de la ville et qui les protège, de fait, de toute mesure disciplinaire.

Depuis le début de la présence des « Feds », la municipalité se défend d’avoir coopéré. Elle a même, le 23 juillet, interdit formellement toute collaboration avec eux.

Pourtant, autour du bâtiment fédéral, les manifestants ont plusieurs fois rapporté que la police de Portland était venue leur prêter main-forte. Certains dénoncent donc un jeu politique local dans lequel la municipalité tenterait de faire passer sa police pour les « good cops » (les bons flics) et les Feds pour les « bad cops » (les mauvais flics), un jeu politique dont le but est de contrecarrer une remise en cause profonde du système policier, qu’il soit municipal ou fédéral.

  • Trump à l’épreuve de BLM

Si Trump a pris le prétexte de la protection des bâtiments fédéraux pour envoyer les « Feds » à Portland, il n’a jamais caché que son intention était surtout de « rétablir l’ordre » dans la ville, mais aussi dans le reste du pays. Depuis le 8 juillet, dans le cadre de l’Operation Legend, des troupes fédérales sont déployées dans de grandes villes, généralement dirigées par des démocrates. Cette semaine, elles ont ainsi été envoyées à Cleveland, Detroit et Milwaukee.

À l’écoute des commentateurs politiques aux États-Unis mais aussi du quidam, deux théories s’affrontent. Pour les uns, l’envoi des « Feds » relève d’une stratégie maîtrisée, permettant au candidat Trump, en difficulté dans les sondages, de remobiliser sa base en apparaissant comme l’homme du « parti de l’ordre » (« Law and Order »).

© Donald J. Trump

Pour d’autres, il commettrait une erreur tactique qui va le couper de son électorat, par essence plutôt hostile aux « Feds » et à l’ingérence de Washington dans les affaires locales. D’ailleurs, la confiance envers l’État fédéral s’effrite avec la crise économique provoquée par la pandémie.

Par ailleurs, Trump réalise un pari hasardeux. Comme à Portland, l’envoi des Feds risque de provoquer de nouvelles manifestations, à l’instar de celles qui se sont déroulées samedi dernier dans tout le pays en soutien à Portland.

Depuis le meurtre de George Floyd, il y a eu plus de 65 jours de manifestation dans la ville. Il n’y a aucune raison qu’elles cessent aujourd’hui, quand bien même la rue aurait obtenu le départ des « Feds ». Si les manifestations n’ont jamais perdu de vue la lutte contre la criminalisation des Noirs et la critique radicale de la police, l’éloignement des « Feds » devrait néanmoins permettre que, dans les rues de Portland, résonne plus souvent encore le slogan « Black Lives Matter ! ».

Pas de mobilisation sans confiance
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Gwenola Ricordeau est professeure assistante en justice criminelle à la California State University à Chico. Française installée aux États-Unis depuis trois ans, ses travaux académiques portent essentiellement sur la prison et les approches critiques du système pénal. Elle est notamment l’auteure de Pour elles toutes. Femmes contre la prison (Lux, 2019). Elle écrit également régulièrement sur les mouvements sociaux aux États-Unis. Il s’agit de son premier article pour Mediapart.