Bal des prédateurs à Bangui

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Alors que la Centrafrique était en pleine crise à l'été dernier, d'éminents représentants de la Françafrique comme Claude Guéant ou Jean-Christophe Mitterrand se sont rendus à Bangui pour voir s'il n'y avait pas des affaires à faire...

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De notre envoyé spécial en Centrafrique

Ce n’est pas parce qu’un pays figure parmi les plus pauvres du monde, qu’il n’attire presque plus aucun investisseur étranger, et qu’il est en proie au règne des milices, qu’il n’y a pas d’argent à gratter… Voilà ce qu’ont dû se dire quelques éminents représentants de la Françafrique au sujet de la Centrafrique. De manière corollaire, ce n’est pas parce que la tristement célèbre « cellule africaine » de l’Élysée a été dissoute depuis l’arrivée au pouvoir de François Hollande, et que le ministère de la coopération a été rebaptisé ministère délégué au développement, et placé sous la houlette de l’écologiste Pascal Canfin, que la Françafrique et ses pratiques nauséabondes ont disparu du jour au lendemain.

Il n’aura fallu que quelques mois après l’arrivée de Michel Djotodia au pouvoir à Bangui, le 24 mars 2013, pour qu’une poignée d’affairistes français ne viennent « saluer » le nouveau président de la Centrafrique. Il faut dire que ce dernier, contrairement à ses prédécesseurs ou à d’autres chefs d’État des anciennes colonies françaises, n’est pas un habitué des palaces parisiens. Il a fait ses études en Union soviétique, où il a passé dix ans de sa vie. Il s’y est marié, puis a travaillé au ministère de la planification à Bangui, avant de devenir consul au Soudan et de s’exiler pendant quelques années au Bénin. Autant dire que, pour le petit monde de la Françafrique, Djotodia est un inconnu.

Le centre-ville de Bangui © Thomas Cantaloube Le centre-ville de Bangui © Thomas Cantaloube

C’est sans doute une des raisons pour lesquelles, au mois de juin 2013, le publicitaire et businessman Richard Attias tient à le rencontrer lors du sommet de la Communauté économique et monétaire de l'Afrique centrale (CEMAC) qui se tient à Libreville, au Gabon. Attias, à la tête de son entreprise de conseil, organise au même moment la deuxième édition du New York Forum Africa, un grand raout mêlant dirigeants politiques, chefs d’entreprise et journalistes complaisants, avec le parrainage et la bénédiction du président gabonais Ali Bongo. Michel Djotodia, qui est au pouvoir depuis à peine trois mois et peine à rétablir l’ordre dans son pays, est avant tout préoccupé par la préservation du siège de la CEMAC à Bangui, que les autres États membres souhaitent déménager. Il n’empêche, à la fin du sommet, alors qu’il s’apprête à prendre son avion de retour, il reçoit une invitation pressante de Richard Attias pour le rencontrer. Une fois en sa présence, « ce dernier lui fait un grand show afin de lui présenter sa femme (Cécilia Ciganer Albéniz, plus connue sous son nom précédent, Cécilia Sarkozy) qu’il aimerait voir nommée à la tête d’une organisation se préoccupant de la défense de la faune d’Afrique centrale », se remémore un membre de l’entourage de Djotodia. Le président centrafricain, qui n’a pas l’habitude de ce genre de mondanités, est un peu déboussolé. À la fin de la rencontre, Richard Attias lui promet de faire venir à Bangui des hommes d’affaires et des investisseurs étrangers susceptibles de l’aider à redresser le pays. En novembre, il les attendait toujours.

Entre-temps, d’autres sont venus. Fin juin 2013, un trio composé de Claude Guéant, ancien ministre de l’intérieur et secrétaire général de l’Élysée sous Sarkozy, de son gendre Jean-Charles Charki, et de l’homme d’affaires Laurent Foucher, débarque à Bangui en compagnie d’une poignée d’entrepreneurs français. Ils rencontrent Djotodia dans son bureau à la Présidence et lui offrent une Rolex en gage d’amitié. Selon un conseiller du chef d’État centrafricain, « l’homme clef du trio est Laurent Foucher, c’est lui qui connaît les dirigeants centrafricains et a amené tout le monde à bord de son jet privé. Guéant est là pour ouvrir son carnet d’adresses à son gendre et jouer de son influence d’ancien de l’Élysée ».

Laurent Foucher est l’ancien conseiller Afrique de la société pétrolière française Maurel & Prom et c’est un proche de Christophe Gazam-Betty, un des dirigeants de la coalition qui a porté Djotodia au pouvoir, ministre de la communication jusqu’en octobre 2013, date à laquelle il a été limogé brusquement, semble-t-il pour avoir détourné des fonds publics et refusé de payer ses factures dans un hôtel du luxe. Aujourd’hui, Foucher dirige deux sociétés quasi jumelles (voir leurs logos et sites internet semblables) : Niel Telecom et Niel Petroleum. Début juillet 2013, soit quelques jours après le passage de Foucher et compagnie à Bangui, il est annoncé que Niel Telecom rachète Telecel, l’un des quatre opérateurs de téléphonie mobile en Centrafrique. « Il est probable que Foucher et Guéant sont venus discuter de cela avec Djotodia, notamment pour négocier de ne pas avoir à payer une nouvelle licence téléphonique, ce qui est normalement la règle en cas de rachat d’une compagnie téléphonique en Centrafrique », raconte un diplomate occidental à Bangui. « Ils sont aussi venus pour discuter de contrats de prospection ou d’exploitation miniers et pétroliers. » Ce qui correspond aux ambitions de Niel Petroleum qui entend « développer un portfolio d’actifs précurseurs pétroliers et gaziers en Afrique », selon la plaquette de présentation de la société.

 © lexpress.fr © lexpress.fr

Selon un conseiller de Djotodia qui a discuté avec le président immédiatement après le départ de Guéant, Foucher et Chakry, les Français avaient également amené dans leurs bagages quelques hommes d’affaires dont un « qui souhaitait nous vendre un drone de surveillance, d’une autonomie de cinquante kilomètres ! ». En racontant, cela, il hausse les épaules et secoue la tête, accablé, avant de poursuivre : « Djotodia est un “broussard”, c’est un homme qui connaît mal l’Occident et qui ne comprend pas bien ces types qui essaient de le manipuler. De plus Guéant joue sur l’ambiguïté de son rôle et se fait passer pour quelqu’un qui a encore des fonctions à l’Élysée. D’ailleurs, depuis quelques mois, Guéant a entrepris d’appeler régulièrement Djotodia pour le conseiller sur les relations avec la France et, à chaque fois que j’en discute avec le président, il pense que c’est l’Élysée qui l’appelle quand il a Guéant au bout du fil… » Un ancien opposant à Bozizé, qui a un pied en France et un pied en Centrafrique, est ulcéré par ces pratiques : « Ces gens jouent sur la naïveté et la médiocrité de nos dirigeants ! Ils sont prêts à tout pour s’en mettre plein les poches ! »

Une autre figure de la Françafrique a également fait son apparition à Bangui juste après, vers le 18 juillet : Jean-Christophe Mitterrand, longtemps surnommé « Papamadi » sur le continent africain, du temps où il opérait sous l’ombre tutélaire de son père de président pour faire des affaires. Lui aussi a rencontré Michel Djotodia en tête-à-tête. Les récits divergent sur sa présence à Bangui : pour certains, il est venu s’entretenir de la possibilité de contrats miniers, pour d’autres, il est venu chercher un arrangement pour une agence de sécurité, avec un ancien officier proche des socialistes. Mais, dans les deux cas de figures, les observateurs sont formels : il a participé à la réouverture de la discothèque du palace de la capitale, le Ledger, et a eu bien du mal à reprendre son vol de la Royal Air Maroc le lendemain matin…

Un diplomate de l’ambassade de France soupire à l’évocation de ces visites, dont la représentation tricolore est bien évidemment au courant puisqu’elle surveille l’aéroport, mais sur lesquelles elle n’a aucune influence. Il évoque également la présence cet été d’un autre entrepreneur français qui aurait tenté de vendre à la Centrafrique une deuxième piste pour l’aéroport de Bangui, alors que la première piste est loin d’atteindre ses pleines capacités. « Ce sont des affairistes sans scrupules », juge-t-il, avant d’ajouter, amer : « Quand il n’y a plus de politique africaine, certains profitent du vide… » 

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Nombre de journaux ont fait état des visites de Claude Guéant et de Jean-Christophe Mitterrand à Bangui, mais les détails sur ce qu'ils sont venus y faire restent minces.
Les interlocuteurs qui ont accepté de me parler de ces visites lors de mon séjour à Bangui, du 29 octobre au 12 novembre 2013, l'ont fait à condition de respecter leur anonymat.