Interdiction du diesel: le lobby automobile allemand contre-attaque

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Conséquence de l’affaire Volkswagen, plusieurs grandes métropoles allemandes ferment leur centre-ville aux véhicules diesels. Mais le très puissant lobby politico-industriel réagit.

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Berlin (Allemagne), de notre correspondant.– Outre-Rhin, l’heure est grave pour le lobby pro-diesel. « Un Kulturkampf contre l’automobile est en cours… On veut rééduquer les gens et décapiter l’industrie automobile », assurait récemment le chef du parti libéral Christian Lindner dans les pages du grand quotidien populaire Bild.

Le dernier « coup bas » des ennemis du diesel date de jeudi 28 février. Dans ses conclusions sur un cas de mesure de l’air en Belgique, l’avocate générale à la Cour européenne de justice Juliane Kokott a estimé que le dépassement des limites de pollution fixées par l’UE était acté dès qu’il était constaté sur une seule station de mesure, et non sur une moyenne de plusieurs stations.

Il est rare que la Cour européenne de justice ne suive pas les conclusions de ses avocats généraux. Et pour les villes allemandes, cela signifie à terme un contrôle plus strict de la pollution et donc des interdictions de circuler plus probables. Face à ces coups considérés comme mortels, le puissant lobby du diesel a décidé qu’il était plus que temps de contre-attaquer.

« La mobilité individuelle est un droit fondamental et inaliénable… Je ne comprends pas que les conservateurs et le SPD se soient laissé embarquer dans ces errements par les écologistes. Les citoyens doivent se défendre contre cette politique… J’exige que tout soit suspendu en attendant qu’une commission indépendante contrôle les valeurs limites utilisées pour les dioxydes d’azote et les particules fines », ajoutait Christian Lindner.

Les « errements » coupables qu’il évoque sont les interdictions de circuler, qui ont commencé à tomber contre les vieux moteurs diesels dans les centres trop pollués de grandes villes comme Hambourg (depuis mai 2018) et Stuttgart (1er janvier 2019). Pour 2019, sept autres villes, dont Düsseldorf et Berlin, doivent les rejoindre. Ces interdictions sont considérées par beaucoup comme mortelles pour le diesel, en plus d’être électoralement dangereuses.

L'interdiction faite aux véhicules diesels de circuler dans le centre-ville de Hambourg est entrée en vigueur le 1er mai 2018. © Reuters L'interdiction faite aux véhicules diesels de circuler dans le centre-ville de Hambourg est entrée en vigueur le 1er mai 2018. © Reuters

L’équation est simple. En limitant la mobilité des voitures diesels, très présentes dans les flottes d’entreprises et chez les artisans, ces interdictions poussent le client à se détourner du diesel pour lui préférer les modèles électriques et surtout essence. Résultat, la valeur de millions de modèles diesels d’occasion est en train de s’effondrer et les ventes de modèles neufs reculent.

À cela s’ajoute le fait qu’en Allemagne, le lobby politico-industriel de l’automobile a tout fait pour que les constructeurs automobiles, Volkswagen en tête, n’aient pas à verser des dédommagements trop importants à leurs clients européens.

Résultat, les élus en place voient monter la grogne chez « l’électeur-conducteur », qui perd de l’argent et risque fort de les sanctionner. Quant aux industriels, ils craignent de voir mourir une vache à lait. Enfin, les vrais convaincus pensent qu’étrangler le diesel est mauvais pour le climat : « Nous n’arriverons pas à baisser nos émissions de CO2 sans l’aide du diesel, qui en produit très peu », explique le président du syndicat IG Metall Jörg Hofmann.

La stratégie choisie par le lobby pro-diesel, au nom de la défense de l’industrie automobile et de ses 850 000 emplois, est donc de détruire l’argumentaire adverse. Par exemple en remettant en cause la validité des limitations de pollution à la base de décisions « qui conduisent à une perte de valeur des véhicules, c’est-à-dire à déposséder des milliers de familles », ainsi que l’exprime Jannis Sakkaros, salarié du constructeur automobile Porsche et organisateur de manifestations contre l’interdiction de conduire de vieux diesels à Stuttgart.  

« Les limites d'émissions de dioxyde d'azote ont été fixées dans toute l’Europe en 1999. Elles sont devenues obligatoires en 2010 », rappelle Jens Hilgenberg, spécialiste des questions de transport et de trafic pour l’ONG environnementale BUND. Pour les émissions de dioxyde d’azote (NO2), des gaz particulièrement nocifs produits en majorité par les moteurs diesels, la limite a été fixée à 40 microgrammes en moyenne annuelle.

Or huit ans après l’introduction de cette limite dans la loi allemande, et malgré la mise en œuvre de nombreux plans municipaux pour la pureté de l’air, les mesures ne suffisent pas puisqu’en 2018, près de 23 centres-ville allemands sont toujours en dépassement. Pour la même année, l’agence fédérale pour l’environnement allemande (UBA) relève que 39 % des stations de contrôle de l’air installées sur le territoire national dépassent encore les 40 µg/m³ (57 % en 2016 et 45 % en 2017) (lire ici le rapport 2018 sur la qualité de l’air).

Face à cela, la petite ONG environnementale Deutsche Umwelthilfe (DUH), spécialiste des mesures indépendantes de pureté de l’air et actrice déterminante du scandale Volkswagen en 2015, a vu rouge. Constatant les faibles effets des campagnes municipales, le désintérêt du lobby politico-industriel automobile pour toute action qui pourrait coûter de l’argent et, enfin, forte de l’avis des experts de la Commission européenne qui évaluent que « 400 000 citoyens meurent prématurément chaque année dans l’Union européenne à cause de la mauvaise qualité de l’air », DUH a choisi d’attaquer devant les tribunaux.

L’ONG a donc déposé une série de plaintes contre les municipalités pour non-respect aggravé de la qualité de l’air. Les jugements qui ont ensuivi obligent aujourd’hui les grandes villes à mettre en place des interdictions totales ou partielles de circuler.

Le lobby politico-industriel a tenté de trouver des solutions pour éviter ces interdictions lors de deux grands sommets nationaux sur le diesel en 2017 et 2018. En vain.

Le premier objectif est maintenant de neutraliser l’ONG « lanceuse d’alerte » DUH. Pour les 36 000 membres du groupe Facebook Stoppons Deutsche Umwelthilfe, les actions de cette dernière « détruisent des milliards appartenant au peuple ». Elles sont aussi « douteuses et devraient être interdites le plus vite possible », explique le texte d’accueil. Cet avis est en fait partagé depuis longtemps par de nombreux hommes politiques conservateurs qui ont adopté, à l’occasion du dernier congrès de la CDU le 6 décembre 2018 à Hambourg, une motion « anti-DUH ».

Pour la petite histoire, cette motion a été déposée par la sous-fédération CDU de Nordhessen, dont le président d’honneur n’est autre que Matthias Wissmann, ministre des transports de Helmut Kohl (1993-1995) avant de devenir président de la Fédération allemande de l’industrie automobile (VDA) de 2007 à 2018 !

La motion déposée demande de vérifier si l’ONG mérite bien son statut d’association d’utilité publique et les avantages fiscaux qui vont avec. Le texte souhaite aussi que soit étudiée la possibilité de priver DUH du droit à déposer une plainte au nom du bien public. Car l’ONG ne s’en prive pas. Le « produit » des 1 500 plaintes déposées bon an mal an apporte en moyenne 2,5 millions d’euros par an à DUH. Cela permet à la petite organisation de couvrir tous ses frais de fonctionnement (lire ici notre article).

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