Mort de Mario Soares, figure tutélaire de la démocratie portugaise

Par

Trois fois premier ministre, président de la République portugaise durant dix ans, Mario Soares, décédé le 7 janvier 2017 à Lisbonne, est associé pour toujours au rétablissement de la démocratie après la chute de la dictature salazariste et à l’arrimage de son pays au projet européen.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Mario Soares, décédé le 7 janvier 2017 à Lisbonne à l’âge de 92 ans, n’était pas le « père de la démocratie » portugaise mais assurément une des principales figures qui ont contribué, au milieu des années 1970, à ancrer le pays dans un régime de libertés et à lui permettre de rejoindre très vite le chantier de la construction européenne. Non seulement en animant, dès ses jeunes années d’étudiant et d’avocat, une fragile opposition non communiste à la dictature d’Antonio de Oliveira Salazar mais aussi, durant la période tendue de l’été et de l’automne de 1975, en s’opposant aux tentations prêtées au parti communiste portugais d’Alvaro Cunhal de prendre le pouvoir avec l’appui d’une fraction du MFA (Mouvement des forces armées).

L’image qui passera indiscutablement à l’Histoire est celle du 1er mai 1974, où Mario Soares, rentré précipitamment de son exil politique en France, se retrouve au côté d’Alvaro Cunhal, revenu tout aussi subitement de Prague, en tête de l’immense manifestation qui célèbre le Jour des travailleurs dans une Lisbonne enfin délivrée des 47 années d’oppression d’un régime obscurantiste et brutal, survivance anachronique, comme l’Espagne voisine de Francisco Franco, des totalitarismes d’extrême droite apparus avant la Seconde Guerre mondiale. Avec Cunhal, Soares retrouve un mentor qui avait guidé ses premiers pas dans l’action politique, au sein de structures d’opposition à la dictature mises en place par le PCP. Mais ces retrouvailles entre militants qui ont connu, avant l’exil, les geôles du régime salazariste ne vont pas durer longtemps.

Mario Soares (à gauche) et Alvaro Cunhal, le 1er mai 1974 © cdo Mario Soares (à gauche) et Alvaro Cunhal, le 1er mai 1974 © cdo

Quelques jours plus tôt, le 25 avril, un soulèvement militaire organisé par des officiers, les « capitaines d’Avril » poussés à bout par les sanglantes guerres coloniales en Afrique, a mis à bas, en moins d’une journée et presque sans effusion de sang, le gouvernement de Marcelo Caetano, successeur de Salazar décédé en 1970. Pensée par Antonio Melo Antunes et orchestrée sur le plan militaire par Othelo de Carvalho, l’action du MFA ouvre le PREC (processus révolutionnaire en cours). Le Portugal, jusque-là oublié à l’extrême Occident de la masse continentale eurasiatique, devient l’incarnation du rêve révolutionnaire européen. Comme le disait un des auteurs du documentaire Torre Bela (lire ici), « la Chine et Cuba étant trop loin, le Portugal, c’était la révolution au bout de l’autoroute du Sud ».

Face à un PCP qui a longtemps incarné seul la lutte clandestine contre la dictature, avec ses héros et ses martyrs, dominé par la figure impressionnante d’Alvaro Cunhal, stalinien non « reconstruit » mais aussi intellectuel prestigieux et artiste (dessinateur de talent), on ne donne pas cher des chances du tout jeune parti socialiste, fondé par Mario Soares et quelques compagnons un an plus tôt, en Allemagne de l’Ouest. Mais c’est compter sans l’appui de la puissante social-démocratie allemande, à travers notamment la Friedrich Ebert Stiftung, et plus généralement des démocraties européennes et des États-Unis, dans une Europe encore coupée en deux par la guerre froide. C’est surtout compter sans l’aspiration à la liberté des Portugais, en particulier les classes moyennes urbaines éduquées qui se rêvent un destin européen.

Les occupations de terre des latifundiaires dans l’Alentejo « rouge » et les commissions de travailleurs de la ceinture industrielle de Lisbonne, où les « touristes révolutionnaires » venus de Paris veulent voir une réincarnation des Soviets, tiennent le devant de la scène médiatique. Mais quand les urnes parlent, lors des élections constituantes d’avril 1975, le PS de Mario Soares arrive largement en tête, avec 37,9 % des voix, très loin devant les communistes. Dans une situation politique instable, où se succèdent les gouvernements provisoires présidés par des militaires, le MFA se divise entre factions rivales. Sans que la violence l’emporte jamais, la tension est à son comble pendant l'« été chaud » de 1975, où les dirigeants socialistes, croyant à tort ou à raison à l’imminence d’un coup de force communiste appuyé par les éléments les plus radicaux des forces armées, jouent leur va-tout.

La manifestation de la Fontaine lumineuse © ebm La manifestation de la Fontaine lumineuse © ebm

C’est l’impressionnante mobilisation du 19 juillet à la Fontaine lumineuse, où des dizaines de milliers de personnes répondent à l’appel du PS, sur l’Alameda D. Afonso Henriques, au centre de Lisbonne. Mario Soares y attaque violemment le « sommet réactionnaire » du PCP, des « paranoïaques » et des « aventuristes » qui veulent « transformer notre patrie, notre beau pays, en un immense camp de concentration ». Le PS exige la démission du gouvernement du général Vasco Gonçalves, proche des communistes (« Força, força, companheiro Vasco ! ») et la formation d’un gouvernement de salut national. Le 25 novembre suivant, un « contre-coup d’État » orchestré par les militaires modérés avec l’appui des partis de l'« arc démocratique » annonce la fin du PREC et ouvre la voie à la normalisation politique. Aux premières élections législatives de la démocratie restaurée, le PS l’emporte avec plus 30 % des voix et Mario Soares devient le chef du premier gouvernement constitutionnel.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale