Karim Benzema, patriote fiscal

Par Michael Hajdenberg, Michel Henry, Yann Philippin

Karim Benzema incarne la « racaille » dans le football. Il ne chante pas la Marseillaise, préférerait l’Algérie à la France... un mauvais Français. D’après les documents Football Leaks, il a pourtant choisi de payer l’impôt sur ses droits à l’image en France, quand Ronaldo et tant de ses coéquipiers du Real s’enrichissent dans les paradis fiscaux. Un joli paradoxe.

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On lui a tout reproché. De ne pas chanter la Marseillaise. De cracher par terre quand elle retentit. De compter ses efforts dès qu’il enfilait le maillot bleu. De préférer l’Algérie à la France. En clair : de ne pas être un bon Français.

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Karim Benzema est pourtant un patriote fiscal, si l’on en croit les documents Football Leaks, analysés par Mediapart et ses partenaires du réseau de journalistes d’investigation EIC. Lorsqu'il s'agit de ses droits à l'image, et contrairement à une grande partie de ses partenaires du Real Madrid, qui ont ouvert des sociétés dans des paradis fiscaux (voir nos enquêtes sur Ronaldo, Mourinho et le système Mendes), l’attaquant français a choisi de domicilier BOB (Best of Benzema), à Lyon, dans sa région d’origine.

Non, Karim Benzema n’est pas Cristiano Ronaldo, qui planque des dizaines de millions à l’étranger, et fait tout pour payer le moins d’impôts possible. Cela surprend jusqu’aux avocats du Real Madrid. Quand l’administration fiscale espagnole leur écrit en octobre 2015 pour leur annoncer un contrôle de Benzema, les avocats du cabinet Senn Ferrero peinent à imaginer qu’il puisse faire les choses proprement. L’un d’entre eux explique que s'il passe par des structures offshore comme les autres, il faudrait lui proposer de régulariser sa situation afin d'éviter des sanctions pour fraude fiscale.

Ce ne sera pas nécessaire. Et Benzema va plus loin : sans tomber dans l’illégalité, sans même chercher à optimiser, Benzema aurait pu domicilier sa société en Espagne, où il joue depuis l'été 2009, et où il paye les impôts sur le revenu. Qui aurait pu le lui reprocher ? Le Real lui a procuré des trophées, et son image de champion, qu’il valorise à travers quelques partenariats et publicités.

 © Reuters © Reuters

Surtout, en tant qu'étranger arrivé en Espagne avant 2010, Karim Benzema aurait pu, comme Cristiano Ronaldo, bénéficier du statut fiscal ultra favorable d'« impatriado » (impatrié). Ce privilège permet aux joueurs étrangers d'être exonérés d'impôts sur leurs revenus de sponsoring touchés hors d'Espagne, avec à l'arrivée un taux d'imposition probablement inférieur à 5 %, comme Ronaldo. Pourtant, Benzema a préféré la France, où il s'acquitte de l'impôt sur les sociétés, au taux de 33,3 %.

Et sur des montants pas complètement négligeables, même à son échelle. BOB a en effet un chiffre d’affaires qui, depuis les années 2010, dépasse le million d’euros, et avoisine plus fréquemment les 2 millions. À tous ceux qui estiment que les joueurs ne sont même pas au courant des comptes qu'on leur ouvre dans les paradis fiscaux – en clair, qu'ils ne seraient pas assez éduqués pour savoir qu'ils ont à payer des impôts –, Benzema apporte un démenti cinglant.

En 2011, à titre d’exemple, la Fédération française de football (FFF) lui verse 160 000 euros (hors taxe) en trois fois pour des actions de sponsoring. Electronic Arts : 70 000 euros, pour le jeu FIFA 2012. Adidas : 838 000 euros. Les clauses de l’équipementier allemand ? 500 euros par but avec le Real Madrid. Mais surtout : 600 000 euros pour avoir participé à la moitié des matchs de l’équipe tricolore. Sans compter 4 075 euros de matériel. Cette année-là, BOB réalise 1 million d'euros de chiffre d'affaires et paye 206 207 € d'impôts.

En 2012, Best of Benzema réalise un chiffre d’affaires de 1 647 000 euros et s'acquitte de 378 484 euros d'impôt sur les bénéfices. En 2013, Adidas verse à lui seul 1 683 500 euros et alimente très largement le chiffre d’affaires de 1 911 000 euros, pour un résultat de 820 000 euros et un impôt sur les sociétés de 410 140 euros. 

Passez votre curseur sur l'image pour l'agrandir. © Mediapart

Pour quelles dépenses ? BOB présente tous les traits de la petite structure familiale sans histoire. La société dépose ses comptes chaque année. Karim, qui en est le gérant, détient 90 % des parts. Son père Hafid (5 %) et sa mère Malika (5 %) détiennent les autres. En 2012, il rémunérait cinq personnes, dont son frère Gressy, avec des salaires corrects sans être astronomiques, en adéquation avec les traitements du marché.

Alors bien sûr, Benzema n’est pas parfait. S’il n’est plus sélectionné en équipe de France, c’est bien parce qu’il a été mis en examen dans l’affaire de la “sex-tape” de son ex-coéquipier Mathieu Valbuena, quelques années après avoir été mis en examen, puis relaxé, dans l’affaire Zahia.

Dans les documents Football Leaks, on se rend compte aussi qu’il connaît bien la justice espagnole : très larges excès de vitesse, conduite sans les permis adéquats, condamnation parce que son chien a mordu une femme… L’administration fiscale hispanique lui a même signifié qu’elle espérait taxer une partie des droits à l’image qu’il touche en France – le différend est toujours pendant entre les deux administrations.

En France, le fisc lui a également reproché d’avoir omis de déclarer des primes versées par l’équipe de France en 2011. Soit 196 326 euros, sur lesquels il aurait dû payer l’impôt sur le revenu. Benzema a plaidé l’ignorance : le chèque lui a été envoyé à son ancien domicile, ainsi que les courriers de l’administration fiscale. C’est donc de « bonne foi » que Benzema a « omis »de payer, ce que Bercy a finalement reconnu dans un courrier daté du 9 décembre 2014.

Pour 31 800 euros d'impôts oubliés (soit 0,46 % de son salaire annuel), qu'il a finalement réglés à la suite du contrôle, Benzema a encore failli tout gâcher, souiller un peu plus sa réputation, se faire épingler comme le mauvais Français qui fraude. Alors qu’il paye normalement l'impôt sur les sociétés. Ce qui suffit à faire de lui une quasi-exception.

Mediapart a sollicité Karim Benzema pour qu’il explique son choix de payer cet impôt en France. Il nous a fait savoir par son agent qu’il ne souhaitait pas commenter, car tout ce qu’il dirait « serait de toute façon mal interprété ». Le pire est qu’il a sûrement raison.

De nouveau sollicité par des confrères mercredi soir après son match de Ligue des chamions contre Dortmund, Benzema a cependant accepté de répondre à des confrères : « Il faut payer des impôts. On me demande de payer des impôts, je les paye c’est tout. Après ce n’est pas un exploit. Je vois qu’ils ont parlé de ça partout. Moi je me concentre sur le foot. Je paye mes impôts. Tranquille

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La réaction de Karim Benzema a été ajoutée à la fin du papier jeudi matin, après publication de l'article.

Douze journaux européens regroupés au sein du nouveau réseau de médias European Investigative Collaborations (EIC), dont Mediapart est l’un des membres fondateurs, révèlent à partir du vendredi 2 décembre l’opération Football Leaks, la plus grande fuite de l’histoire du sport.

Obtenus par l’hebdomadaire allemand Der Spiegel et analysés par tous les journaux membres de l’EIC, 18,6 millions de documents – soit un volume de 1 900 gigaoctets – offrent une plongée spectaculaire dans les secrets de l’industrie du football. Fraude et évasion fiscales, réseaux de prostitution, connexions mafieuses, exploitation de joueurs mineurs… Football Leaks documente de manière inédite la face noire du sport le plus populaire d’Europe.

Soixante journalistes, associés à huit informaticiens qui ont développé des logiciels spéciaux pour l’opération, ont enquêté durant plus de six mois. Les publications d’intérêt public de Football Leaks, qui reposent sur des documents authentiques et de nombreux témoignages, s’étaleront de façon simultanée durant trois semaines.

Outre Mediapart, le projet Football Leaks rassemble Der Spiegel (Allemagne), The Sunday Times (Royaume-Uni), Expresso (Portugal), El Mundo (Espagne), L’Espresso (Italie), Le Soir (Belgique), NRC Handelsblad (Pays-Bas), Politiken (Danemark), Falter (Autriche), Newsweek Serbia (Serbie) et The Black Sea, un média en ligne créé par le Centre roumain pour le journalisme d’investigation, qui couvre l’Europe de l’Est et l’Asie centrale.