«Face au féminicide, l’oubli est une autre forme de mort et d’impunité»

Par Camille Lavoix

Selva Almada, écrivaine argentine, publie Les Jeunes Mortes, fruit d’une investigation de trois ans sur le phénomène du féminicide. Sur fond de souvenirs personnels, elle y fait état de trois cas de meurtres de femmes non résolus des années 1980. Entretien.

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Selva Almada avait 13 ans quand elle a appris, par la radio, qu’Andrea avait été poignardée dans son lit à San José, un village voisin. C’était en 1986, dans l’Argentine profonde. Aujourd’hui, Selva a 42 ans et vient de présenter son sixième livre à Paris. Il s’agit de courts récits de « non-fiction » à la manière de Truman Capote ou Rodolfo Walsh, fruit d’une investigation de trois ans sur le phénomène du féminicide. Sur fond de souvenirs personnels, elle y fait état de trois cas de meurtres de femmes non résolus des années 1980. Au fil des pages, on découvre Andrea, mais aussi María Luisa, violée et étranglée dans la province du Chaco alors qu’elle n’avait que 15 ans ; Sarita, disparue dans la province de Córdoba âgée de 20 ans, et une foule de détails glaçants sur cette Argentine misogyne que l’auteure entend secouer.     

Le thème du féminicide semble vous toucher depuis votre plus jeune âge, alors que « personne ne connaissait encore le terme » dans votre pays et que vous ne saviez pas « qu’on pouvait tuer une femme seulement parce qu’elle est une femme », comme vous l’écrivez. Qu’est-ce qui vous a décidé à écrire ce livre ? Ce thème souvent oublié refait la une des journaux depuis la manifestation historique du 3 juin 2015 avec le slogan « NiUnaMenos » (Pas une de moins). Quel a été le déclic qui vous a fait prendre la plume ?

Selva Almada Selva Almada
Quand j’étais très jeune et que je ne savais pas qu’on appelait ça le féminicide, j’étais vraiment attentive à la violence contre la femme, quand le voisin tapait son épouse, quand le fiancé jaloux mettait le feu. C’étaient des violences normalisées pour beaucoup, mais ma mère et moi étions interloquées. Et puis il y a dix ans, j’ai approfondi ma posture féministe. J’ai commencé à voir que les cas violents, qui paraissaient isolés, avaient lieu à une fréquence affligeante.

Certains cas tournaient dans ma tête. En 2008 j’ai pensé l’idée du livre, en 2010 j’ai commencé mon enquête. Je me suis présentée pour obtenir une bourse du Fonds national des arts (Fondo nacional de las artes) et je me suis lancée dans le travail de terrain. Cette année-là, les premières statistiques ont été élaborées en Argentine, assez imprécises, se basant sur les cas qui sortaient dans les journaux. Et beaucoup de cas ne sortent jamais dans les journaux.

En 2013 j’ai écrit, très rapidement, intensément. Mon livre est sorti l’an dernier en espagnol et cette année le mouvement #NiUnaMenos a commencé. Ça a été une coïncidence. Un chiffre est tombé : toutes les 30 heures, une femme meurt de féminicide. Quand un chiffre pareil apparaît, ceux qui disaient « ce sont des problèmes de famille où il ne faut pas intervenir » ont commencé à dire « il faut faire quelque chose ». La manifestation a été très émouvante. On protestait, on demandait des comptes. Les Argentins se sont penchés sur le féminicide et il n’y avait pas beaucoup de livres écrits sur le sujet, ou seulement sur les morts très médiatiques.

Dans votre livre on entend votre voix de petite fille, celle qui a appris à 13 ans à la radio le meurtre d’Andrea, poignardée dans son lit dans un village voisin du vôtre. Celle de la jeune femme qui faisait du stop pour rentrer de l’université et l’a échappé belle auprès d’un conducteur insistant. Cette voix est-elle autobiographique ou se nourrit-elle de la fiction ? Pourquoi avoir fait ce choix de mêler votre propre vie à celle des jeunes mortes dans le livre ?

Je ne sais pas vraiment si les détails décrits dans le livre se sont passés à ce moment précis où j’ai écouté la radio à l’âge de 13 ans. Quand je dis que la chatte avait eu des petits ce jour-là, je sais qu’à cette époque cela arrivait tous les quatre matins. Il y a une recréation littéraire du réel mais tous les faits, les témoignages sont véridiques.

Lors de l’écriture du livre, j’ai commencé à me souvenir de tous ces détails et à les insérer dans le texte, que je partageais avec mon éditrice. Je lui disais : « Je crois que je suis trop autobiographique, peut-être que je ne devrais pas. » Je n’étais pas sûre et elle m’a encouragée en me disant : « Toi aussi tu as été adolescente à la même époque, dans un village avec des faits similaires. » Moi j’ai survécu, elles sont mortes. Je suis comme une survivante d’une société si misogyne.

Vous êtes née en 1973 à Villa Elisa (province d’Entre Ríos) et avez suivi des études de littérature à Paraná. Les jeunes mortes de votre livre sont aussi toutes issues de province et n’ont jamais fait la une des journaux nationaux. Était-ce naturel de situer le livre en province et non à Buenos Aires ?

Oui, c’est le matériel que j’ai l’habitude d’utiliser dans mes écrits, les zones périphériques. L’Argentine est si grande, et plus jeune je n’avais pas internet, ni la télévision. Dans les années 1980, ces histoires restaient limitées à cette campagne, elles ne sortaient pas. Maria Soledad a été le premier cas “national”, sinon toutes les histoires restaient cantonnées au village. Sur Andrea, le lendemain, quelques lignes avaient été publiées dans la capitale de la province, rien de plus. Ce sont des cas extrêmement invisibles.

En partant de l’assassinat de trois jeunes femmes, votre livre plante surtout un contexte, une ambiance. Il raconte la misogynie, les abus, le mépris de la société patriarcale où le corps des femmes est une propriété publique dont on peut disposer comme on l’entend. Mais le contexte est aussi le pays, on ne peut pas oublier qu’il s’agit de l’Argentine entre l’asado (barbecue) et le mate (infusion traditionnelle) abondamment mentionnés au fil des pages. Racontez-vous le machisme argentin, latino-américain, ou le pays n’importe-t-il guère ?

Je ne suis pas une experte, une chercheuse, juste une femme qui se sent concernée comme nous devrions tous l’être, je crois. Ce que je sais vient de mes lectures, l’écoute des autres femmes, l’enquête et la préoccupation constante. Je ne sais pas comment ça fonctionne en Europe. Je sais qu’en Espagne le problème est assez grave et similaire à l’Argentine. Je crois qu’en général, on veut se distinguer du reste de l’Amérique latine et penser que nous ne sommes pas latinos. Alors que si. On partage ce problème avec le reste du continent. La misogynie est présente dans tous ces pays, le Mexique, le Pérou…

Vous avez pris la plume, les journalistes, les artistes, la société argentine en général se mobilisent particulièrement cette année sur les violences commises contre les femmes. Or, quand on regarde les chiffres, 277 femmes ont été tuées en Argentine en 2014 contre 2 000 au Mexique et 4 719 au Brésil. Comment expliquez-vous que ce soit l’Argentine qui ait lancé un tel cri d’alarme, un mouvement comme #NiUnaMenos repris ensuite au Mexique et au Brésil ?

Leur population est supérieure à celle de l’Argentine, il faudrait voir les pourcentages. Mais en Argentine, le point de départ, ce sont les femmes journalistes. Elles ont commencé à faire émerger ce problème, puis les gens de lettres, des arts, et ce mouvement spontané sur Twitter, ont suivi.

L’oubli, l’impunité sont récurrents dans vos pages. Parler du féminicide, l’incarner, a-t-il une incidence selon vous ?

Je pense que oui. Une des raisons pour lesquelles je me suis penchée sur ces trois histoires, c’était pour conserver la mémoire. J’en ai eu la certitude quand j’ai parlé avec les communautés où avaient vécu ces jeunes femmes. Les habitants avaient commencé à oublier et l’oubli est une autre forme de mort et d’impunité.

Au-delà du nombre de lecteurs, il était important de tenir ce registre quelque part. Écrire qu’elles avaient existé et que quelqu’un avait décidé de les tuer. Écrire que ces affaires n’étaient pas résolues, que les responsables allaient de l’avant dans leur vie. Ça me paraît horrible. Mettre des noms concrets, des âges, j’espère que ça servira. Il n’y a eu aucune réouverture de ces trois dossiers mais les familles et les amis des victimes m’ont exprimé leur émotion et leur gratitude. D’autres familles m’ont aussi écrit sur des disparitions plus récentes.

Le thème s’est imposé dans la campagne présidentielle malgré les réticences initiales des candidats. Est-ce que cela vous rend optimiste ? Le prochain président sera un homme, et les deux candidats sont venus sur le plateau de Tinelli, une émission où la femme est régulièrement reléguée à un rôle décoratif. Quelles sont vos impressions ?

On réfléchit sur le féminicide avec chaque fois plus de maturité, et l’État avance dans ce sens. Mais les lois ne sont pas toujours respectées, ni les mesures préventives, comme les ordres de restriction contre les hommes violents. Ce n’est pas suffisant.

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Les deux candidats présidentiels n’ont pas pris conscience du sujet. Mauricio Macri (le candidat de droite) ne se manifeste pas, ce n’est pas un thème prioritaire pour lui. Et Daniel Scioli (le candidat péroniste, soutenu par la présidente Cristina Kirchner) a déclaré qu’il s’agissait d’affaires de famille et qu’il ne s’en mêlerait pas. Ils ne me donnent pas beaucoup d’espoir. Mais j’ai d’autres motifs d’espoir : le fait que dans les écoles, dans la rue, on se mette à parler du féminicide. C’est l’étape suivante dans la prise de conscience : la violence envers les femmes n’est pas un problème intime ou de famille mais un thème social, culturel et d’éducation.

Selva Almada, Les Jeunes Mortes (Chicas muertas), Métailié, 17 €

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