En Algérie, le pouvoir attise la colère au lieu de l’apaiser

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En prolongeant le mandat du président malade Abdelaziz Bouteflika et en reportant la présidentielle, le pouvoir algérien apparaît encore plus hors la loi aux yeux du peuple, méprisant la Constitution. Le quatrième vendredi de manifestation a aussi été très suivi, sinon plus, que le précédent. 

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« Le putsch de Bouteflika ne prend pas », « Le putsch institutionnel de Bouteflika », « Coup d’État contre la Constitution »… Les mots « putsch » et « coup d’État » tournent en boucle en Algérie, dans les conversations et dans la presse, ainsi que tout le répertoire de la ruse et la flibusterie pour qualifier la dernière parade du régime pour maintenir au pouvoir un homme et un système à bout de souffle : une prolongation du quatrième mandat du président Abdelaziz Bouteflika maquillée par un renoncement au cinquième mandat et un report de l’élection présidentielle prévue le 18 avril. Ce, au mépris de la Constitution et sans l’aval du peuple, qui se retrouve avec « Bouteflika sans élections » alors qu’il réclamait « des élections sans Bouteflika », comme le résume ce jeune manifestant cité dans Le Monde.

« Le pays est entré de plain-pied dans une ère d’inconstitutionnalité qui met dangereusement en péril son équilibre et sa cohésion », écrit Omar Karhoum dans le quotidien El Watan alors que le pays se prépare à défiler encore très massivement ce vendredi 15 mars, soit le quatrième vendredi d’affilée.

« Le report de l’élection et la prolongation du mandat présidentiel ne sont prévus que dans le cas de l’état de guerre, prévu dans les articles 109 et 110 de la Constitution. L’Algérie n’est pas dans ce cas. Pourtant, le président a décidé qu’“il n’y aura pas d’élection présidentielle” et s’arroge le droit de prolonger son mandat, sans aucun habillage légal », appuie la journaliste Salima Tlemçani. « Le but derrière le prolongement, ce n’est pas les réformes mais plus de détournement et peut-être la destruction des preuves de la période de gestion, ils vont essayer d’organiser leur sortie », soupçonne quant à lui l’avocat et militant des droits humains Mustapha Bouchachi.

Dans Liberté-Algérie, Saïd Chekri dénonce un « parfait coup d’État à l’africaine » : « Bouteflika vient de nous apprendre qu’il en va de l’amour du pouvoir comme de l’amour tout court : il n’a pas d’âge. Le voilà donc perpétrer un coup d’État, à l’entame de sa 83e année. Un dernier coup d’État pour la route, devrait-on dire, l’homme étant connu pour avoir inauguré son parcours politique par le putsch contre le GPRA, pour avoir pris une part active dans le renversement de Ben Bella en 1965 et pour avoir violé la Constitution en 2008 pour s’offrir un 3e mandat et s’ouvrir la voie de la présidence à vie. Depuis ce 11 mars 2019, le compte est bon : l’homme aura fait autant de mandats qu’il a commis de coups d’État ! »

Nombreux sont ceux qui, dans la presse ou dans la rue, pointent à cette occasion du doigt la réaction enthousiaste… de la France à l’annonce, lundi 11 mars, de la vraie-fausse retraite du président algérien, qui s’offre ainsi un quatrième mandat bis sans passer par les urnes. La réaction presque immédiate du ministre des affaires étrangères français Jean-Yves Le Drian, après trois semaines d’un silence tonitruant, puis les propos, le lendemain, d’Emmanuel Macron saluant la décision de Bouteflika et en même temps appelant à « une transition d’une durée raisonnable » passent mal.

Dans une lettre publiée dans El Watan, Djamila Bouhired, icône de la guerre de libération de l’Algérie (1954-1962), résume l’état d’esprit du peuple algérien qui voit dans le soutien du président français « au coup d’État programmé de son homologue algérien […] une agression contre le peuple algérien, contre ses aspirations à la liberté et à la dignité », ainsi qu’« un dernier signe révélateur de ces liens pervers de domination néocoloniale ». Ce que le caricaturiste Dilem synthétise en quelques coups de crayon : un président français renommé « Abdelaziz Macron » applaudit la manœuvre du président Bouteflika qui « ouvre une nouvelle page pour la démocratie algérienne ».

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Dans les colonnes des journaux, avocats et juristes se succèdent pour dénoncer l’illégalité de l’annulation de l’élection et la prolongation de mandat, « des mesures politiques qui n’ont aucune assise juridique ou constitutionnelle », et qui avaient déjà fait couler beaucoup d'encre en fin d'année dernière, à l'heure où une candidature de Bouteflika à un cinquième mandat relevait plus de la blague que du réel. Dans une interview à TSA, Fatiha Benabou, spécialiste en droit constitutionnel, est très claire : « Ce n’est ni le président de la République ni personne qui décide de la tenue de la présidentielle, c’est la Constitution. Et la Constitution, c’est la volonté du peuple. L’élection est un processus démocratique qui ne doit pas être dépassé. »

La Constitution ne prévoyant pas non plus de prolongation du mandat, explique-t-elle, l’Algérie entrera le 16 avril, date de l’extinction du quatrième exercice de Bouteflika, dans une phase de transition, suspendue à un vide juridique, « qui ne peut être gérée exclusivement par le gouvernement ». Fatiha Benabou estime qu’il faut compter « au moins deux ans de prolongation de mandat » car le processus de transition va être long et que le flou entoure la fameuse « conférence nationale ». Promise par le pouvoir avant la fin de l’année 2019, selon la lettre écrite et lue au nom du président lundi 11 mars, cette conférence « inclusive et indépendante » doit permettre d’organiser une nouvelle présidentielle, d’élaborer une nouvelle constitution qui sera soumise à un référendum populaire et de fixer un calendrier de réformes.

Ceux qui espéraient y voir plus clair jeudi 14 mars, à l’occasion de la première conférence de presse du nouveau tandem au pouvoir, le premier ministre Noureddine Bedoui (jusqu’ici ministre de l’intérieur) et le vice-premier ministre Ramtane Lamamra, après le limogeage de l’honni Ouyahia, sont repartis encore plus troublés. Ne s’engageant sur aucun calendrier ni aucun objectif précis, le duo a sonné creux, balayant tout caractère illégal ou inconstitutionnel du report de la présidentielle, qu’ils justifient comme une réponse à « la demande pressante d’une partie de notre opinion publique » et une nécessité pour ne pas déstabiliser le pays.

« Nous avons entendu le message de la jeunesse, leurs revendications seront la ligne directrice du gouvernement », a assuré le duo, annonçant un nouveau gouvernement pour la semaine prochaine, « formé d’experts, de femmes et de jeunes », comme une concession aux manifestants réclamant une modernisation de la vie politique algérienne dominée par des hommes de 70-80 ans. Gouvernement qui n’a pas vocation à durer, ont-ils promis, pas plus d’une année, selon Bedoui.

« Il ne s’agit pas de rester au pouvoir pendant quelques semaines ou quelques mois de plus », a répété Lamamra, redevenu ministre des affaires étrangères. Diplomate chevronné et reconnu dans les chancelleries occidentales, revenu par la grande porte au sein du gouvernement après l’avoir quitté il y a deux ans, il multiplie les entretiens à la presse nationale et internationale pour crédibiliser ces promesses de « transformation de la société », « d’avènement d’un nouveau système ».

Et c’est à… RFI qu’il a donné son premier entretien, tout un symbole du rôle qu’on attend de lui, faire le service après-vente et rassurer les chancelleries occidentales, tétanisées par une déstabilisation du pays. C’est ce que l’on attend aussi d’un autre grand diplomate respecté, Lakhdar Brahimi, 85 ans, pressenti, même s’il le nie, pour endosser la présidence de la conférence nationale. Ce très proche de Bouteflika, l’un des rares à avoir le droit de se rendre à son chevet depuis l’AVC de 2013, ministre des affaires étrangères entre 1991 et 1993, émissaire de l’ONU en Syrie ou encore en Afrique du Sud pour les premières élections post-apartheid, bénéficie d’une solide respectabilité internationale.

Tandis qu’il assure dans les médias que « la santé du président est stable. Sa voix et ses jambes sont trop faibles pour faire un discours, mais je vous assure qu’il possède 100 % de ses capacités intellectuelles », sa possible nomination à la tête de la conférence accentue la colère. « C’est un homme du passé, du XIXe siècle », s’insurge le journal El Watan. En décembre dernier, il faisait la une du magazine Jeune Afrique avec ce titre : « En Algérie, personne ne conteste vraiment Bouteflika ».

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Comment fonctionnera la conférence, comment seront sélectionnés ses membres, inclura-t-elle vraiment la société civile algérienne dans sa diversité ? Le brouillard reste épais. Selon Lamamra, qui promet son début « au plus tôt » et sa fin « dans les meilleurs délais », elle devrait être organisée autour de trois blocs : « partis et organisations de la mouvance présidentielle », « opposition toutes tendances confondues, c'est-à-dire au-delà de l'opposition représentée au Parlement », et « société civile dans l'acception la plus large du terme ».

« Les Algériens attendaient des réponses à leurs revendications de changement radical. Ils ont droit, pour l’instant, au discours habituel : des postes pour les jeunes dans le gouvernement, de vagues promesses sur le changement », analyse TSA qui a vu deux fidèles du cercle présidentiel « pas prêts pour assumer leurs responsabilités, et qui donnent l’impression de ne pas disposer encore des prérogatives nécessaires pour apporter des réponses aux questions posées ».

Massivement rejetée par la rue, par l’ensemble de l’opposition, la proposition présidentielle produit l’inverse de l’effet attendu. Elle accentue la colère au lieu d’apaiser les foules. La semaine a été ponctuée à travers le pays par des grèves, des manifestations, des marches d’étudiants, d’enseignants, de magistrats (historique !), de travailleurs pourtant sous pression car employés par des entreprises incarnant l’État, telle la puissante compagnie pétrolière Sonatrach, la locomotive de l’économie nationale, etc. Comme un avant-goût de ce quatrième vendredi à l’unisson contre le système Bouteflika, pas le vieil homme malade au seuil de sa vie.

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