Caisse noire et commissions occultes: la méthode Doyen

Par Yann Philippin, Michaël Hajdenberg et Michel Henry

Doyen Sports a payé 10,8 millions de commissions occultes pour les transferts de ses joueurs, dont les internationaux français Kondogbia et Mangala. Caisse noire, fausses factures, filles de l’Est: les méthodes de Doyen et de son patron Nelio Lucas.

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Ce 20 janvier 2014, Nelio Lucas fête ses 35 ans dans la démesure. Non loin de ses bureaux de Londres, le patron portugais de Doyen Sports a rassemblé 118 invités en smoking et robe de soirée dans une ancienne église du XIXe siècle, dans le très chic quartier de Mayfair. Au programme, dîner et danse jusqu’au bout de la nuit. La soirée a coûté 195 000 euros, réglés par Nelio Lucas depuis son compte au Liechtenstein.

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Ce n’est pas un anniversaire, mais une démonstration de force. Tous les amis et partenaires de Nelio Lucas sont rassemblés sous la voûte de pierre. Les présidents des deux clubs de Madrid, Florentino Pérez (Real) et Miguel Ángel Gil (Atlético), ont oublié leur rivalité pour trinquer à sa santé. Le vice-président du Milan AC, Adriano Galliani, est venu avec sa fille, fraîchement embauchée chez Doyen. On croise aussi le directeur sportif de l’Inter Milan, les dirigeants de Fulham, du Sporting de Lisbonne et du FC Séville, et Alexandre Pinto da Costa, le fils du président du FC Porto (lire notre enquête ici).

Ainsi va le monde du football. Ce soir-là, l’élite du sport roi festoie aux côtés de sulfureux oligarques de l’ex-URSS (les propriétaires de Doyen et leur amis), de fiscalistes suisses experts en montages offshore et d’intermédiaires comme Luciano D’Onofrio, qui continue à sévir – notamment avec Doyen – malgré ses condamnations pour corruption (lire notre enquête ici). Pour mettre en valeur ses hôtes, Lucas a invité une brochette de vedettes de son écurie, comme le prodige brésilien Neymar, son coéquipier du FC Barcelone Xavi Hernandez ou le défenseur de Chelsea David Luiz.

Nelio Lucas, co-patron et figure publique de Doyen Sports, sur le toit des bureaux du groupe à Londres. © Stéphane Lagoutte - Challenges/REA Nelio Lucas, co-patron et figure publique de Doyen Sports, sur le toit des bureaux du groupe à Londres. © Stéphane Lagoutte - Challenges/REA

Nelio Lucas savoure son triomphe. En moins de trois ans, cet homme d’affaires inconnu du grand public a fait de Doyen Sports l’un des plus gros fonds d’investissement du football européen. La presse commence à le comparer à son illustre compatriote, le super-agent Jorge Mendes (lire ici et ). À la fois conseiller de clubs, agent et entremetteur, Nelio Lucas gère aussi le marketing de stars planétaires comme Neymar, David Beckham, le sprinter jamaïcain Usain Bolt, et celui de clubs comme l’AS Monaco. Mais la spécialité de la maison, c’est le commerce de parts de joueurs. Doyen en a acheté pour plus de 100 millions d’euros jusqu’à ce que cette pratique, comparée à de l’« esclavage moderne » par l’actuel président de la FIFA, Gianni Infantino, soit interdite par la fédération internationale en mai 2015. 

Les documents Football Leaks, analysés par Mediapart et ses partenaires du consortium de journalistes d’investigation EIC, dévoilent pour la première fois la face noire de Doyen. Une histoire où se mêlent sociétés écrans à Malte et aux Émirats, soupçons d’évasion fiscale, filles convoyées d’Europe de l’Est, commissions occultes par millions pour faciliter les transferts, conflits d'intérêts et contrats douteux signés par des prête-noms.

Si la firme a pu prospérer avec de telles méthodes, dans l’indifférence générale, c’est parce que le terreau était fertile. Doyen n’est que le symbole d’une réalité très éloignée des terrains, soigneusement dissimulée derrière les images léchées des retransmissions télévisées : celle d’un marché des transferts devenu une foire aux bestiaux ultra spéculative à 4 milliards d’euros par an, où les scrupules ont été depuis longtemps anesthésiés par l’argent.

L’histoire de Doyen commence par une improbable rencontre. D’un côté, Nelio Lucas. Dans un portrait pour Libération, il a raconté qu'il est issu d’une famille portugaise très modeste, puis qu'il a vécu aux États-Unis, où il a étudié le marketing à l’université de Californie à Los Angeles (UCLA). Mais l'UCLA a indiqué à l'EIC qu'il n'avait jamais été inscrit dans l'établissement. Lucas ajoutait dans Libé qu'il a trouvé du travail aux États-Unis dans une agence de représentation de vedettes, où il dit s’être occupé de Mariah Carey ou de Bruce Springsteen.

Au début des années 2000, Lucas rentre en Europe. Il devient responsable de casting pour une agence de mannequins et écope de plusieurs condamnations à des peines d’amende (pour fraude fiscale, conduite sans permis et chèques en bois). Puis il travaille pour un puissant agent de footballeurs, l’Israélien Pini Zahavi, qui lui apprend les ficelles du métier. Mais les deux hommes se brouillent. C’est ainsi que Lucas est embauché en 2011 pour lancer Doyen Sports.

Arif Efendi, co-patron de Doyen Sports et fils d'un des quatre oligarques kazakho-turcs qui possèdent le groupe. © EIC Arif Efendi, co-patron de Doyen Sports et fils d'un des quatre oligarques kazakho-turcs qui possèdent le groupe. © EIC
Ses patrons sont les quatre frères Arif, de riches oligarques turcs d’origine kazakhe aux connections mafieuses (lire notre enquête ici). En 2011, ils créent à Londres une antenne de leur groupe, qu’ils rebaptisent Doyen, et dont dépend la nouvelle division sportive. L’ensemble est dirigé par Arif Efendi, le fils d’un des quatre frères, alors âgé de 25 ans. Une sorte d’épreuve du feu, pour voir ce que le petit a dans le ventre et s'il pourra un jour succéder aux anciens. Le rejeton Arif devient de facto, aux côtés du professionnel Nelio Lucas, le copatron de Doyen Sports.

Les deux hommes étaient faits pour s’entendre. Dans leurs conversations WhatsApp, issues des documents Football Leaks, ils parlent comme des lascars, affichent une ambition sans limite et un féroce appétit pour l’argent. « Imagine-nous dans dix ans. Inch’Allah on sera des rois », s’enflamme Arif Efendi. Lucas : « N’oublie pas notre devise : ensemble pour toujours pour le meilleur et pour le pire. Ce sera un succès et on va devenir milliardaires !!! » Ils n’y sont pas encore, mais Nelio Lucas s’est offert une Bentley à 72 000 euros et un yacht à 3,5 millions.

Les deux compères alternent matchs de foot, restaurants les plus huppés de Londres et escapades à Ibiza, en Italie ou sur la Côte d’Azur, dans la luxueuse villa des Arif à Antibes. En 2013, Arif Efendi visite des appartements à Londres : « J’en ai trouvé un vraiment bien. Je veux te le montrer, il est parfait pour les orgies. » Nelio : « Oh oui !!! » Pour fêter Halloween, Nelio se demande s’il doit se déguiser en pape, en Napoléon ou en Louis XV. Arif : « Pour moi, ce sera le dictateur. »

Leurs échanges sur la messagerie WhatsApp montrent que les joueurs ne sont pour eux que des tirelires sur pattes. En 2014, Arif Efendi énumère les membres de son écurie qui jouent le Mondial au Brésil : « Mangala, Promes, Defour, Januzaj, Xavi, Falcao, Rojo, Negredo, De Gea… Les négros de Doyen Sports vont à la coupe du monde ! » Quand Neymar se qualifie pour les demi-finales avec le Brésil, il écrit à Lucas un message insultant pour le joueur, se félicitant qu'il « nous rapporte de l’argent ».

Neymar, la superstar du FC Barcelone, dont Doyen gère les droits à l'image © Reuters Neymar, la superstar du FC Barcelone, dont Doyen gère les droits à l'image © Reuters

Lorsque les footballeurs osent placer leurs intérêts avant ceux de Doyen, le ton devient à la fois raciste et méchant. Prenons Abdelaziz Barrada, international marocain né en France et formé au PSG, dont Doyen possédait 60 %. À la suite de son transfert de Getafe, dans la banlieue de Madrid, vers un club des Émirats en 2013, le fonds empoche 3,35 millions de profits, soit deux fois sa mise en deux ans. « Pas mal », mais pas suffisant, écrit Nelio Lucas à Arif Efendi. Lucas insulte ensuite la religion de Barrada dans un message qui se termine ainsi : « On ne pouvait plus le contrôler. […] Si le joueur m’avait écouté, j’aurais gagné plus… »

Radamel Falcao, l'attaquant colombien de l'AS Monaco © Reuters Radamel Falcao, l'attaquant colombien de l'AS Monaco © Reuters

Idem avec la star colombienne Radamel Falcao, transféré au même moment par l’agent Jorge Mendes à Monaco pour 43 millions. Doyen, qui en avait 33 %, réalise 5,3 millions de profit net. Mais Nelio Lucas espérait davantage : « Il est allé à Monaco ce connard. » Arif insulte la mère de Falcao et conclut : « Sa carrière est terminée. […] Il va finir en payant des taxes en France. » 

Chez Doyen Sports, l’impôt est un gros mot. La société est immatriculée à Malte, parce qu’il fallait un pays de l’Union européenne – ça fait plus propre – qui offre le meilleur compromis entre clémence fiscale et opacité. Nelio Lucas y possède deux sociétés offshore personnelles, dissimulées derrière des prête-noms. La première, WGP, porte les 20 % du capital de Doyen Sports que les Arif lui ont offert. La seconde, baptisée Vela et dotée d’un compte au Liechtenstein, encaisse la « commission de gestion » de 900 000 euros par an qui sert notamment à rémunérer Nelio et ses collaborateurs. Lucas dispose enfin d’un compte au Crédit suisse à Zurich. L’objectif de ces montages ? C’est « pour que personne ne puisse rien révéler à notre sujet ».

La galaxie Doyen Sports © Donatien Huet / Mediapart La galaxie Doyen Sports © Donatien Huet / Mediapart

Parmi ces activités, il y a aussi les matières premières. Nelio Lucas s’est vu offrir 20 % de Doyen Natural Resources, l’une des holdings panaméennes du groupe, qu’il détient via une coquille immatriculée aux îles Vierges britanniques. Entre deux achats de footballeurs, Nelio s’envole donc négocier des deals miniers au Brésil, en Sierra Leone ou en Angola, pays classés parmi les plus corrompus au monde. « Tu crois que je devrais les corrompre ??? », demande-t-il à Arif Efendi à propos de partenaires dans une opération brésilienne. « Oui, mon frère », répond Arif. Cela ne s’est finalement pas fait, apparemment parce que les partenaires en question ont eux-mêmes proposé des pots-de-vin à Lucas.

Mais la spécialité du patron de Doyen Sports reste la TPO, acronyme anglais qui signifie « tierce propriété des joueurs ». Le fonds est une sorte d’usurier du foot, qui obtient des taux d’intérêt prohibitifs auprès de clubs en détresse financière. Le principe : Doyen achète un pourcentage d’un joueur à un club, en espérant qu’il sera revendu rapidement avec une grosse plus-value. Officiellement, Doyen n’a aucune influence sur les transferts – c’est d’ailleurs formellement interdit par la FIFA. Mais la réalité est quelque peu différente.

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Douze journaux européens regroupés au sein du nouveau réseau de médias European Investigative Collaborations (EIC), dont Mediapart est l’un des membres fondateurs, révèlent à partir du vendredi 2 décembre l’opération Football Leaks, la plus grande fuite de l’histoire du sport.

Obtenus par l’hebdomadaire allemand Der Spiegel et analysés par tous les journaux membres de l’EIC, 18,6 millions de documents – soit un volume de 1 900 gigaoctets – offrent une plongée spectaculaire dans les secrets de l’industrie du football. Fraude et évasion fiscales, réseaux de prostitution, connexions mafieuses, exploitation de joueurs mineurs… Football Leaks documente de manière inédite la face noire du sport le plus populaire d’Europe.

Soixante journalistes, associés à huit informaticiens qui ont développé des logiciels spéciaux pour l’opération, ont enquêté pendant plus de six mois. Les publications d’intérêt public de Football Leaks, qui reposent sur des documents authentiques et de nombreux témoignages, s’étaleront de façon simultanée pendant trois semaines.

Outre Mediapart, le projet Football Leaks rassemble Der Spiegel (Allemagne), The Sunday Times (Royaume-Uni), Expresso (Portugal), El Mundo (Espagne), L’Espresso (Italie), Le Soir (Belgique), NRC Handelsblad (Pays-Bas), Politiken (Danemark), Falter (Autriche), Newsweek Serbia (Serbie) et The Black Sea, un média en ligne créé par le Centre roumain pour le journalisme d’investigation, qui couvre l’Europe de l’Est et l’Asie centrale.

Contacté par Der Spiegel au nom de l'EIC, Nelio Lucas a refusé de répondre à nos questions. Il nous a répondu au moyen d'une lettre rédigée par Harbottle & Lewis, le cabinet d'avocats londonien de Doyen Sports. Les avocats écrivent que leur client « se réserve le droit de vous poursuivre » en justice si jamais nous persistions à publier. Les avocats nous reprochent d'avoir fondé notre enquête sur des documents qui auraient été obtenus par notre source au moyen d'une « cyber-attaque illégale » suivie d'une « tentative de racket », au sujet desquelles des enquêtes pénales sont en cours au Portugal et en Espagne.

Les conseils de Doyen ajoutent qu'ils ont transmis les coordonnées du Spiegel à la police de ces deux pays. « Nous sommes dans l'attente de la confirmation de votre part que vous collaborez avec eux », concluent les conseils de Doyen. Aucun des douze médias membres de l'EIC n'a évidemment l'intention d'entamer une telle collaboration.