Football Leaks, saison 1 Enquête

Le président du Real Madrid, les prostituées et l'argent sale

Pour vendre le joueur français Kondogbia au Real Madrid, Doyen Sports a organisé une fête avec des prostituées pour le président du club, Florentino Perez – qui dit ne pas y être allé. Doyen versera une commission occulte de 785 000 euros lors du transfert du joueur à Monaco.

Yann Philippin, Michaël Hajdenberg et Michel Henry

16 décembre 2016 à 20h58

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C’est une histoire digne d’un film de gangsters, sous les palmiers de Miami Beach. Sauf qu’il n’est pas question de trafic de drogue, mais du commerce de parts de footballeur. Interdit par la FIFA en mai 2015, ce business était la spécialité de Doyen Sports, l’un des plus gros fonds d’investissement du foot européen. Les documents Football Leaks, analysés par Mediapart et ses partenaires du consortium European Investigative Collaborations (EIC), offrent une plongée spectaculaire dans les coulisses de la vente de l’international français Geoffrey Kondogbia à Monaco. Partie fine organisée à l’attention du président du Real Madrid (qui dément y avoir participé), commissions occultes, mépris du joueur : ce transfert est un concentré des turpitudes de Doyen et d’un foot business gangréné par la fièvre de l’argent.

Tout commence le 5 août 2013. Nelio Lucas, le copatron de Doyen Sports, atterrit à Miami. Il doit assister deux jours plus tard à la finale d’un tournoi promotionnel qui oppose le Real Madrid à Chelsea, et à la petite finale entre le Milan AC et les Los Angeles Galaxy. Des matchs sans intérêt, mis à part les millions de dollars versés par l’organisateur (le brasseur Guiness) pour convaincre ces grosses écuries de trimballer leurs stars et leurs dirigeants dans la moiteur estivale de Floride.

Nelio Lucas n’est pas venu pour admirer le jeu, mais pour gagner des millions en coulisses. Doyen, créé à peine deux ans plus tôt, vient de signer en juin le premier gros coup de son histoire avec le transfert de l’attaquant colombien Radamel Falcao à l’AS Monaco pour 43 millions d’euros (le fonds en possédait 33 %). En ce début du mois d’août, Nelio Lucas compte bien « marquer » à nouveau à Miami avec un autre de ses poulains : Geoffrey Kondogbia.

Geoffrey Kondogbia sous le maillot du FC Séville, où il a évolué lors de la saison 2012/2013 © Reuters

Un an plus tôt, Doyen avait fourni 3 millions d’euros à Séville pour acheter le jeune milieu défensif au RC Lens : la moitié en prêt, l’autre en échange de 50 % du joueur. Après une saison en Espagne, la valeur de Kondogbia, qui vient de remporter la Coupe du monde des moins de 20 ans avec les Bleuets aux côtés d’un certain Paul Pogba, a explosé. Il est déjà temps de toucher le jackpot. Il y a tout de même deux petits soucis : Séville ne veut pas vendre Kondogbia, et les fonds d’investissement ont l’interdiction formelle d’influencer les transferts, sous peine de sanctions de la FIFA.

Mais il en faut plus pour décourager Doyen. Il existe, dans le contrat du joueur, une clause libératoire de 20 millions d’euros. Le seul moyen de forcer Séville à vendre, c’est de trouver un club prêt à payer cette somme.

Florentino Perez est le président du Real Madrid et le PDG du groupe espagnol ACS, numéro 2 mondial du BTP. © Reuters

Nelio Lucas s’y emploie. S’il est venu à Miami, c’est pour tenter de séduire une cible de choix : Florentino Perez, président du Real Madrid. Âgé aujourd’hui de 69 ans, c’est l’un des hommes les plus puissants d’Espagne. Outre le prestige que lui apporte le club le plus riche de la planète, Perez est aussi le PDG d’ACS, le numéro 2 mondial du BTP. Sa fortune est estimée à 1,65 milliard d’euros par le magazine Forbes.

Pour tenter de séduire Perez, Nelio Lucas veut l’attirer dans une soirée privée. Cela tombe bien, la famille Arif, les oligarques kazakho-turcs qui contrôlent Doyen, possède un appartement de 650 m2 à Fisher Island, une île pour ultrariches à quelques encablures de Miami Beach. Ce 6 août 2013 à 17 h 08, Nelio Lucas s’y trouve justement lorsqu’il écrit via la messagerie WhatsApp à Arif Efendi, le fils d’un des oligarques, qui codirige Doyen Sports : « Je suis à Miami. Hier c’était dingue. J’ai sorti quelques présidents et même Florentino est venu. Très drôle. Il a enlevé sa cravate et a dansé », raconte Lucas. Il ajoute que la joyeuse troupe s’est déhanchée au Mokaï, un club de Miami Beach réputé pour ses filles peu vêtues.

Une des photos promotionnelles qu'on trouve sur le compte Instagram du Mokaï © Mokaï

Nelio Lucas veut passer à la vitesse supérieure le soir même, dans la luxueuse résidence des Arif. « Mon frère, c’est très important […]. Je veux faire venir des filles pour être avec nous, Florentino, Galliani [Adriano Galliani, vice-président du Milan AC] et quelques directeurs. C’est OK ? », écrit-il à Arif Efendi. Lucas lui demande s’il peut faire confiance à une femme prénommée Violet pour fournir les filles. « Je ne l’ai jamais rencontrée. Fais ce que tu as à faire », répond Arif. 

Le fils de famille de 27 ans ne pose que deux conditions : « enlever les photos » et « fermer à clé la chambre » de son père Tevfik, qu’il surnomme “Skip” :
– Arif Efendi : « Utilise ma chambre. Beaucoup de filles ont été baisées dans cette chambre. L’esprit est là ! […] »
– Nelio Lucas : « Justement, c’est là où je suis ! Je suis dedans. »
– Arif Efendi : « Et voilà. L’esprit du sexe t’a attiré. »
– Nelio Lucas : « Alors je vais donner la chambre de Skip à Florentino ! »
– Arif Efendi : « Pour 20 millions d’euros :) Pour Kondogbia. »
– Nelio Lucas : « C’est pour ça qu’il faut qu’on s’occupe de lui. Mais il ne paiera pas ça… malheureusement. »

Le lendemain, Nelio Lucas écrit de nouveau à Arif Efendi : « J’ai emmené les directeurs du Real Madrid et Florentino à la maison la nuit dernière, et je le referai probablement aujourd’hui. » Il ajoute que la fête s’est de nouveau terminée au club. « Il n’y a que moi pour emmener Florentino en boîte », se vante Lucas en envoyant des photos de la soirée à Arif avec son téléphone. « T’es une légende !!! », lui répond le copatron de Doyen Sports.

Nelio Lucas et Arif Efendi ont refusé de nous répondre, sur ce sujet comme sur tous les autres (voir notre Boîte noire). Contactés par l’EIC, le vice-président du Milan AC Adriano Galliani et le président du Real Florentino Perez ont formellement démenti s’être rendus dans l’appartement des Arif. « Pas du tout. Je ne connais pas la famille Arif », indique Galliani.

De son côté, Florentino Perez nous fait part de son « indignation » face au « contenu de [nos] questions, dont je considère qu’elles portent gravement atteinte à mon honneur et à ma réputation ». Le président du Real se souvient d’être allé en boîte de nuit à Miami avec son ami Adriano Galliani et son épouse, ainsi que des membres de la direction du Real et « d’autres personnes liées au monde du football ». En revanche, il dit ne pas être allé à l’appartement, ni à « aucun type de fête dans aucun autre lieu de Miami ». Par ailleurs, « à ma connaissance, pendant ce déplacement du Real Madrid, personne n'a essayé de me convaincre d’embaucher le joueur Kondogbia », ajoute-t-il. 

Nelio Lucas aurait-il enjolivé la situation pour se faire mousser auprès de son patron ? Quoi qu’il en soit, le manager de Doyen écrit deux jours plus tard à Arif Efendi pour lui dire que le club madrilène a décliné l’offre sur Kondogbia. « Le Real veut seulement payer 15 » millions, écrit Lucas au moment de quitter Miami.

Florentino Perez vante son expérience « immaculée » avec Doyen sur le site du fonds d'investissement. © Site web de Doyen Sports

Qu’importe, avoir un ami aussi puissant que le patron du Real est toujours utile. « Ma relation avec lui est plus solide que le titane », écrira Nelio Lucas quelques mois plus tard. Florentino Perez vante d’ailleurs sur le site de Doyen le « professionnalisme » du groupe et son « importance pour le football espagnol ». Si le Real n’a pas été financé par Doyen, « notre expérience avec eux sur d’autres sujets est immaculée », ajoute Perez.

Interrogé sur ces propos louangeurs, le président du Real nous a fait la réponse suivante : « Je ne peux pas vous répondre pourquoi sur leur site web on m’a attribué une telle phrase, que je ne me rappelle pas avoir prononcée. » Il ajoute que son club « n’a jamais réalisé une quelconque opération par l'intermédiaire de l’agent Nelio Lucas ou par l’intermédiaire de Doyen Sports ».

Une caisse noire nommée Denos à Ras El-Khaïmah

Concernant le transfert du jeune joueur français, Nelio Lucas ne se décourage pas. « Je me casse les couilles pour trouver quelqu’un qui paye la clause de Kondogbia », écrit-il à Arif Efendi le 9 août, juste avant de rentrer dans ses bureaux de Londres. Trois jours plus tard, le président de Séville, visiblement furieux des rumeurs de transfert relayées dans les médias, tape du poing sur la table lors d’une conférence de presse : « Geoffrey Kondogbia n’est pas sur le marché. […] Celui qui le veut devra […] payer sa clause libératoire », lâche José Maria Del Nido, précisant qu’il considérerait ça « comme une agression ». Il affirme avoir conclu un accord avec Doyen, propriétaire de 50 % du joueur, « pour rejeter n’importe quelle offre cette année ».

Nelio Lucas continue pourtant de se « casser les couilles ». La tâche n’est pas facile : 20 millions, c’est cher pour un joueur de 19 ans certes prometteur, mais qui évoluait encore en Ligue 2 avec Lens quatorze mois plus tôt. Manchester United est envisagé, mais Nelio Lucas n’y croit pas. « Tu peux sûrement forcer Moyes [David Moyes, l’entraîneur de Manchester] à payer », insiste Arif Efendi le 20 août. « Je vais essayer », répond Lucas. Mais deux jours plus tard, c’est non. « Tu sais comment ils sont à United, ils paient un bon prix seulement pour les Brésiliens gras et les débiles portugais », se plaint Arif à un ami.

Finalement, c’est Monaco qui accepte de payer les 20 millions. « Un super deal pour nous », triomphe Nelio le 27 août. « Félicitations, mon frère ! », répond Arif. Avec ses 50 % de Kondogbia, Doyen réalise un profit net de 7,8 millions d’euros, soit un retour sur investissement de 524 % en un an ! Et qu’importe si le joueur, qui rêvait d’un très grand club, a finalement atterri à Monaco.

Arif Efendi a tout de même quelques remords : « J’espère qu’on n’a pas ruiné sa carrière. J’ai le cœur brisé. J’ai plus de sympathie pour lui que pour Falcao », l’autre joueur Doyen transféré lui aussi à Monaco deux mois plus tôt. « Regarde le compte en banque dans quelques jours et tu te sentiras mieux », répond Lucas. « Je voulais que le gamin aille dans un club solide et prouve sa valeur au plus haut niveau pour que nous [Doyen – ndlr] ayons la reconnaissance que nous méritons, ajoute Arif Efendi à un ami. Mais ça s’est terminé par une opération purement financière. »

Ce qu’Arif Efendi ne dit pas, c’est que l’« opération financière » est tout aussi sulfureuse que l’offensive de charme de Miami. Pour faciliter la revente de Kondogbia et Falcao à Monaco, Nelio Lucas écrit dans des mails internes avoir payé une commission occulte de 1,3 million d’euros (notre document ci-dessous). En juin 2014, le patron de Doyen Sports crée une caisse noire destinée à fluidifier les transferts : la coquille offshore Denos Limited, immatriculée à Ras El-Khaïmah (l’un des Émirats arabes unis), le paradis fiscal le plus opaque du Moyen-Orient.

La facture de la société-écran Denos Limited, qui a servi à faire transiter les commissions occultes des transferts de Kondogbia et Falcao. © EIC

Doyen doit verser à Denos 10 % des profits de chaque transfert. Nelio Lucas explique que c’est pour « des gens qu’on a besoin de récompenser », mais qui ne veulent pas fournir de « paperasse » pour justifier les paiements (lire notre enquête ici). Le 17 juillet 2014, Doyen Sports effectue un premier versement d’1,3 million d’euros sur le compte de Denos à Dubaï, dont 785 865 euros au titre du transfert de Kondogbia et 533 190 euros pour celui de Falcao (notre document ci-dessous). Pour habiller le paiement, Doyen a fabriqué un contrat et une facture indiquant que la coquille Denos a effectué de prétendues prestations de « conseil » sur les transferts. À qui a été redistribué cet argent ? Les documents Football Leaks ne le disent pas.

La répartition des commissions versées via le compte de Denos à Dubaï en juillet 2014. © EIC

Six mois plus tard, la FIFA ouvre une enquête sur le transfert de Kondogbia. Le 6 janvier 2015, Kimberly Morris, responsable de l’intégrité et de la conformité de la Fédération internationale de foot, écrit au FC Séville pour lui réclamer l’intégralité des documents et des paiements, en particulier ceux liés à Doyen Sports. « Nous avons des informations qui indiquent que votre club et/ou une tierce partie liée à votre club aurait reçu des paiements en relation avec ce transfert », écrit le chef de la police des transferts de la FIFA. Il rappelle que toute influence extérieure sur l’indépendance de la politique des transferts est une violation du règlement. Cerise sur le gâteau : la FIFA pense aussi avoir repéré un paiement occulte de 500 000 euros lors du précédent transfert de Kondogbia de Lens à Séville, qui n’aurait jamais été déclaré.

Extrait de la lettre de la FIFA au FC Séville © EIC

Cette enquête a été lancée à la suite d’une plainte adressée en décembre 2014 au directeur juridique de la FIFA par un agent de joueurs italien, Gianluca Fiorini. Il accuse Doyen d’avoir commis un « abus grave » lors de l’opération Kondogbia car le groupe, qui possédait des parts de Kondogbia, aurait contrôlé en secret à la fois l’agent du joueur et l’agent de l’entraîneur de Monaco, l’Italien Claudio Ranieri (aujourd’hui à Leicester City).

Fiorini dit tenir ses informations d’une conversation avec l’agent espagnol Juan Manuel Lopez, quatre mois avant le transfert. Lopez lui aurait confié être l’agent de Kondogbia. Et aurait précisé qu’il avait « investi » dans Doyen Sports, tout comme son confrère italien Giuseppe Bozzo, l’agent de l’entraîneur de Monaco. S’ils ne sont pas investisseurs, les deux hommes émargent bien chez Doyen : Lopez est l’un des trois principaux collaborateurs de Nelio Lucas, tandis que Bozzo a été le représentant exclusif du groupe en Italie.

Les acteurs de ce transfert qui ont accepté de répondre à l’EIC ont démenti catégoriquement ces accusations. L’agent de Kondogbia, Jonathan Maarek, indique qu’il est le seul et unique représentant du joueur, et que l’homme de Doyen Juan Manuel Lopez ne l’a jamais été. Maarek ajoute qu’il n’a jamais été en contact avec l’entraîneur Ranieri pendant les négociations avec Monaco. Giuseppe Bozzo indique pour sa part qu’il a seulement travaillé pour Ranieri en 2011 et qu’il n’était donc pas son agent lors du transfert de Kondogbia, auquel il n’a « absolument pas participé ». L’AS Monaco « n’a aucune information concernant de supposés accords de M. Bozzo ». Contacté, Claudio Ranieri, l'ancien entraîneur du club, n'a pas donné suite.

Selon nos informations, l’enquête de la FIFA s’est terminée début 2016 par une condamnation de Séville à un avertissement et 55 000 francs suisses d’amende, au sujet d’un aspect mineur du dossier. Le contrat avec Doyen prévoyait que Séville était forcé de vendre Kondogbia en cas d’offre ferme supérieure ou égale à 6 millions d’euros. Cette clause n’a pas été activée, mais elle a été jugée illégale par la FIFA, car elle accordait au fonds une énorme influence sur le club. Séville a fait appel.

À tout le moins, force est de constater que la FIFA n’a pas cherché très loin. À notre connaissance, elle n’a interrogé aucun des acteurs accusés par la plainte d’avoir influencé le joueur et Monaco. « Nous ne sommes absolument pas au courant qu’une plainte aurait été déposée et nous n’avons d’ailleurs jamais été sollicité par la FIFA à ce sujet », nous a confirmé l’ASM. La FIFA n’a, semble-t-il, pas pu étayer non plus les soupçons de paiements occultes qu’elle mentionnait au début de l’enquête.

Les documents Football Leaks ont, eux, d'ores et déjà permis d’identifier une commission occulte de 785 865 euros versée par Doyen au titre de ce transfert. Reste à savoir qui a touché cet argent après son passage par Dubaï.

Yann Philippin, Michaël Hajdenberg et Michel Henry


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