Du Watergate au Wikigate, la politique américaine sous le règne de Roger Stone

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L’inculpation de Roger Stone, dont le procès aura lieu en novembre, est un élément clé de l’enquête sur les ingérences russes dans la présidentielle de 201l. Il s’agit aussi de l’épilogue théâtral d’une ère dont il est le symbole. De Nixon à Trump, le flamboyant spin doctor révèle le cynisme et la corruption de la scène politique américaine.

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«Introduisez un peu d’anarchie, bouleversez l’ordre établi et tout devient chaos. Je suis un agent du chaos. » C’est par ces mots du Joker, le méchant de la BD Batman, qu’aime se définir Roger Stone, conseiller et ami de 30 ans de Donald Trump, qui se retrouve au cœur de l’enquête sur les collusions de l’équipe Trump avec la Russie.

Arrêté à l’aube du 25 janvier, mis en examen sous sept chefs d’accusation le jour même, son procès aura lieu le 5 novembre prochain. Ainsi en a décidé le jeudi 14 mars la juge Amy Berman Jackson, qui vient de condamner son comparse Paul Manafort, ex-directeur de campagne de Donald Trump, à 30 mois de prison pour des fraudes fiscales et bancaires. Le procès de Roger Stone l’opposera pendant deux semaines au procureur spécial Robert Mueller.

Roger Stone est poursuivi sous sept chefs d’accusation, dont « mensonge », « entrave à la justice » et « subornation de témoins ». Son acte d’accusation a été signé par le procureur spécial Robert Mueller lui-même, contrairement à la plupart des 33 inculpations précédentes, laissées à ses subordonnés. Selon les avocats de Stone, les procureurs ont rassemblé une quantité monstre (neuf téraoctets) de preuves potentielles contre Roger Stone, dont l’empilement s’élèverait deux fois plus haut que le Washington Monument, un obélisque de plus de 169 mètres. Un gigantisme à la hauteur de la mégalomanie stonienne qui affole les gazettes depuis plus de 30 ans.

Portrait de Roger Stone, à New York, le 28 février 2017. © REUTERS/Brendan McDermid Portrait de Roger Stone, à New York, le 28 février 2017. © REUTERS/Brendan McDermid

D’ici son procès, Roger Stone devra se garder de toute déclaration publique, ce qui revient à lui « interdire de respirer », selon ses propres mots, lui qui est un habitué des plateaux d’Infowars ou de Fox News. Mais peut-être a-t-il déjà trop parlé cette fois. Après s’être vanté dès août 2016 devant des militants républicains d’avoir été en contact avec Julien Assange, il explique désormais dans son livre avoir obtenu ses informations sur les projets de l’organisation WikiLeaks d’« un ami commun » et nie plus généralement toute collusion entre la campagne Trump et la Russie, appliquant à cette occasion l’une de ces recettes : « Ne rien admettre, tout nier, contre-attaquer » (Stone’s Rules: How to Win at Politics, Business, and Style).

Mais les tweets sont têtus :

« Je suis totalement confiant que @wikileaks et mon héros Julian Assange informeront bientôt le peuple américain #LockHerUp - Roger Stone, 3 octobre 2016. »

Stone a depuis aggravé son cas aux yeux du procureur Robert Mueller. Il a en effet poussé un de ses contacts à mentir sur leurs échanges, ce qui lui vaut d’être inculpé pour parjure et subornation de témoins. Enfin, il lui est reproché d’avoir publiquement dialogué sur Twitter avec Guccifer 2.0, le hacker qui a revendiqué le piratage du parti démocrate, et d’avoir évoqué, toujours sur Twitter, des révélations imminentes de la part de WikiLeaks quelques jours avant la publication par l’organisation de mails piratés sur la boîte du président de la campagne Clinton, John Podesta.

Robert Mueller, lui, est resté silencieux depuis le début de son enquête, assemblant une à une les pièces du puzzle sur les ingérences russes dans la présidentielle de 2016. Il a procédé à une trentaine d’inculpations et à plusieurs condamnations. Tout Washington s’interroge sur les éléments dont il dispose. Rien ne permet de dire aujourd’hui s’il a établi l’existence de liens de connivence entre le Kremlin et l’équipe de Donald Trump.

Après 20 mois d’investigations, « l’enquête Mueller est proche de sa conclusion », a déclaré le 28 janvier le ministre de la justice par intérim Matthew Whitaker. Elle est aussi très proche de son cœur de cible, Donald Trump lui-même ! Celui-ci, très énervé de voir ses proches tomber l’un après l’autre dans l’escarcelle du procureur, a répliqué après la condamnation de Manafort dans un tweet dénonçant une nouvelle fois une « chasse aux sorcières » :

« Robert Mueller est devenu hors de contrôle, il fait un mal IMMENSE à notre système judiciaire. »

« Le tribunal est l’un des endroits où les faits gardent leur importance », lui a par avance répondu la juge Amy Berman Jackson, laissant entendre que ce n’est pas le cas de la Maison Blanche, où fleurissent les « alternative facts ».

L’arrestation et l’inculpation de Roger Stone sont un élément clé du puzzle de Robert Mueller, mais elles constituent aussi l’épilogue théâtral d’une ère politique dont Stone est le symbole et le révélateur. De Nixon à Trump, avec quelques éclipses, Stone est un prisme à travers lequel on peut lire la transformation de la politique américaine, sa « dé-démocratisation », comme l’écrit Wendy Brown dans son essai Les habits neufs de la politique mondiale, (éditions Les Prairies Ordinaires, Paris, novembre 2007).

Roger Stone à sa sortie du tribunal, à Washington, le 1er février 2019. © REUTERS/Jim Bourg Roger Stone à sa sortie du tribunal, à Washington, le 1er février 2019. © REUTERS/Jim Bourg

Ainsi, lorsqu’à l’aube du 25 janvier, les forces du FBI, constituées de 29 agents en tenue de combat tactique, et une flotte de 4x4 équipés de gyrophares ont encerclé la maison de Roger Stone à Fort Lauderdale, en Floride, devant les caméras de CNN, elles ne se bornaient pas à débusquer un suspect dans l’affaire WikiLeaks. Elles assiégeaient un fantôme, un revenant qui officie dans les coulisses de la politique américaine depuis près d’un demi-siècle. CNN ne s’y est pas trompée, qui, prévenue sans doute par quelque indiscrétion, avait posé sa caméra dans la rue en face de la villa de Stone, une heure avant l’arrivée du FBI.

Arrêté puis remis en liberté contre une caution de 250 000 dollars, Stone a plaidé non coupable devant un tribunal fédéral de Washington, puis est sorti triomphant, avec ses éternelles lunettes rondes, son costume rayé, son nœud papillon et les bras en V comme son surmoi nixonien, faisant face à la cohue de ses opposants et de ses partisans qui brandissaient des pancartes « Sale traître » et des drapeaux russes, mais aussi des pancartes « Roger Stone n'a rien fait de mal ».

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