Mali: «On sait à l’avance que ces élections ne seront pas régulières»

Par Jean-Christophe Riguidel

Candidat à l'élection présidentielle malienne du 28 juillet, Tiébilé Drame était l’un des hommes les plus en vue de la campagne électorale. Considéré comme très proche de la France, il a pourtant décidé le 17 juillet de retirer sa candidature et dénonce une élection bâclée. De notre envoyé spécial à Bamako.

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Bamako, de notre envoyé spécial

Candidat du Parti pour la renaissance de la nation (Parena), Tiébilé Drame, 58 ans, est l’un des hommes les plus en vue de la campagne. Il alerte depuis début juillet sur les dangers d’une élection précipitée. Il vient de se retirer de la course présidentielle, l'élection devant se tenir le 28 juillet. Ex-ministre des affaires étrangères, il a été l’un des artisans des accords de Ouagadougou entre le pouvoir malien et les rebelles touaregs.

Candidat lors de la présidentielle de 2007, Tiébilé Drame était arrivé en troisième position lors d’un scrutin déjà très contesté. À l’annonce de sa décision de ne plus se présenter, il a reçu Mediapart à son domicile bamakois. Après avoir répondu sur Twitter aux internautes qui l’interrogent sur le motif de sa décision, il répond aux questions de Mediapart, juste avant de rompre le jeûne du ramadan et d’entamer une série de prières.

Tiébilé Drame. Tiébilé Drame.

Pourquoi avoir décidé de vous retirer du scrutin ?

Tiébilé Drame : J’avais espéré que la Cour constitutionnelle parle et dise le droit. J’avais saisi la Cour constitutionnelle pour obtenir le retrait du décret qui a fixé la date de la présidentielle. Parce que, au moins pour la région de Kidal (Nord du Mali, ville contrôlée à partir de février par le MNLA, le mouvement national de libération de l’Azawad et l’armée française – ndlr), la loi n’a pas été respectée. La présidentielle se fait dans le cadre d’une circonscription unique. Or les habitants de Kidal n’ont pas pu être recensés sur les listes électorales. C’était un précédent dangereux dans la mesure où nous sortons d’une crise profonde dont Kidal était l’épicentre.

Pendant des mois nous avons tous dit et redit que Kidal est partie intégrante du territoire malien et qu’il faut respecter l’intégrité du territoire national. Nous avons même négocié à Ouagadougou un accord préliminaire en vue de l’élection présidentielle. Une fois cet accord signé, il ouvre la voie à la tenue de la présidentielle sur l’ensemble du territoire. Je ne comprends pas pourquoi on s’est précipité pour organiser l’élection en sachant que les populations de Kidal vont être exclues.

On sème là les germes de nouvelles contestations identitaires. De nouvelles contestations de type séparatiste. Il fallait prendre un peu plus de temps pour gérer cette question. Je n’ai pas été entendu par la Cour constitutionnelle (elle ne s’est pas prononcée), j’ai vu la détermination des autorités maliennes à maintenir la date du 28 juillet. Je me retire de ce scrutin dans lequel je ne me reconnais pas. Je n’ai pas confiance en un processus électoral bâclé, conduit dans la précipitation et dans l’autisme. On fait du fétichisme autour d’une date, on peut pas se comporter comme si le Mali était une « République bananière tropicale ».

Pourquoi les autorités sont-elles si pressées d’aller à l’élection ?

Ce sont les autorités maliennes qui ont fixé l’élection au 28 juillet. La communauté internationale et la France n’ont fait que prendre les autorités maliennes au mot. Au fur et à mesure que nous approchons du 28 juillet, il est devenu clair, de tous les avis d’experts, qu’il n’est pas possible de tenir des élections acceptables le 28 juillet. Les autorités maliennes ont envisagé un moment le report de l’élection pour mieux la préparer. Mais la communauté internationale et la France sont restées intraitables. Et nous allons donc à des élections dont on sait à l’avance qu’elles ne seront pas régulières. D’ailleurs, le président du Mali a reçu les candidats pour leur dire qu’il est conscient qu’il y aura des insuffisances et des difficultés à accepter les résultats. Le secrétaire général de l’ONU dit la même chose. Pourquoi nous pousse-t-on vers des élections dont on sait quelles ne seront pas régulières ?

Est-ce la conséquence de pressions françaises ?

Je sais qu’il y a deux semaines les autorités maliennes étaient sur le point de reporter l’élection et quelles avaient même envisagé une autre date. J’ai dit que je constatais que le ministre français des affaires étrangères était devenu le nouveau directeur des élections. Fabius a parlé de l’élection dans les camps de déplacés et du scrutin en général qui sera, selon lui, « organisé dans de meilleures conditions que les élections passées au Mali ». Rarement on a vu un ministre des affaires étrangères donner autant de détails concernant une élection dans un pays étranger.

La France est l’amie du Mali, je le dis et je le redis. Nous sommes reconnaissants à la France d’avoir aidé le Mali à se libérer de l’oppression djihadiste. J’ai été l’un des principaux soutiens de l’intervention française. On peut aider le Mali à se libérer mais s’abstenir d’interférer jusqu’à la détermination de l’emplacement des bureaux de vote. On peut être amis et respecter la dignité de l’autre.

Même en France, pour ce vote, il y a de nombreuses difficultés, je ne sais pas jusqu’où les autorités en sont conscientes. Dans le foyer de la rue Bara à Montreuil, il y a plusieurs centaines de résidents maliens. Mais il n’y a que treize inscrits sur la liste électorale. Dans le XIIIe arrondissement, sur la demi-douzaine de foyers avec 1 500 Maliens, vous n’avez que quinze inscrits sur les listes. Les Maliens de France envisagent de manifester le 20 juillet.

Aucune carte n’est arrivée dans les camps de réfugiés pour l’instant. Alors qu’il y a plus de 200 000 Maliens dans des camps au Niger, en Mauritanie et au Burkina Faso. Le Mali sort d’une grave crise, tous les Maliens aimeraient pouvoir participer à cette sortie de crise en votant. Ça ne sera pas possible le 28 juillet. Comment le faire comprendre aux dirigeants du monde ? Cette situation existe partout : en Suisse par exemple, sur 160 Maliens en âge de voter et enrôlés dans les fichiers biométriques, seuls trois sont sur les listes électorales.

Dans 460 villages maliens, le nombre d’électeurs oscille entre un et cinq. Alors que ces villages ont plusieurs centaines d’habitants, il y a de gros problèmes que l’on voudrait ignorer. Tout simplement pour tenir l’élection le 28 juillet. Pourquoi ? J’imagine que le gouvernement français a de bonnes raisons de vouloir partir le plus tôt possible, mais enfin, il ne faut pas dilapider tout le capital engrangé depuis janvier par l’organisation d’élections bâclées qui ne permettraient pas d’avoir un président ayant les coudées franches.

Votre décision étonne d’autant plus que vous êtes réputé proche des Français ?

Je me considère comme un ami de la France. Je suis de ceux qui pensent que nous devons avoir une relation privilégiée avec Paris, mais dans le respect de notre dignité et dans le respect de notre autonomie de décision.

Le vainqueur manquera de légitimité ?

Je ne voudrais pas anticiper sur ce qui va se passer. J’ai tiré la sonnette d’alarme. Je ne suis pas un extrémiste. Je suis un démocrate et un républicain. Il faut éviter cette accumulation de maladresses qui pourraient conforter ceux qui sont dans des positions extrêmes et qui critiquent l’action française au Mali. La France bénéficie d’un immense capital de sympathie, il ne faut pas dilapider ce capital par des déclarations malheureuses. Contrairement à d’autres, je ne pense qu’il y ait des tentations néocoloniales, mais il est évident que l’accumulation de maladresses n’est pas de nature à aider.

Le Mali risque-t-il d’avoir un président mal élu ?

Je refuse de répondre à cette question. Je ne veux pas apparaître comme un oiseau de mauvais augure.

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