L’athlète Caster Semenya dénonce la police de la testostérone

Par Michel Henry

Le Tribunal arbitral du sport examine cette semaine le recours de la double championne olympique sud-africaine Caster Semenya, qui veut faire invalider le règlement de la fédération internationale d’athlétisme imposant aux femmes produisant beaucoup de testostérone de prendre des médicaments.

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Voilà 70 ans que l’affaire turlupine les instances sportives : les athlètes féminines sont-elles bien des femmes ? Longtemps, cette obsession a tourné à coups de « tests de féminité », de défilés de femmes nues devant des gynécologues, de prélèvements de salive aux résultats parfois trompeurs et de tests génétiques discriminatoires. Puis on a cherché des bases scientifiques incontestables. Et on est tombé sur le taux de testostérone. Au-delà d’une certaine valeur, ce taux procurerait un avantage inéquitable.

L’idée est donc venue d’instaurer une police de la testostérone parmi ces femmes dont le seul tort est d’être nées « hyperandrogènes » ou de présenter des « différences de développement sexuel » (DSD) qui leur font sécréter naturellement cette testostérone.

« Si une athlète s’identifie comme femme mais a des testicules et des niveaux de testostérone masculins, elle a le même développement osseux, la même augmentation de la masse musculaire et de l’hémoglobine que celle qu’on constate chez les hommes lors de la puberté, et c'est ce qui donne l'avantage aux hommes par rapport aux femmes », a plaidé l’Association internationale des fédérations d'athlétisme (IAAF) dans un communiqué le 13 février.

« Pour préserver l'équité de la compétition féminine, il est donc nécessaire de demander aux athlètes DSD de réduire leur taux de testostérone au niveau de celui des femmes avant une compétition internationale », ajoute l'IAAF.

L’IAAF a voulu instaurer en avril 2018 un taux maximal de 5 nanomole/l de sang pour les courses comprises entre le 400 m et le mile (1 609 m). Selon la fédération, l’avantage procuré par le taux de testostérone y est scientifiquement établi. En dessous de ce taux, c’est bon. Au-dessus ? Mesdames, prenez un traitement hormonal (ou faites-vous opérer, ça arrive) pour passer en dessous pendant six mois, sinon vous ne serez pas qualifiées dans les épreuves internationales.

Selon le patron de l’IAAF, Sebastian Coe, il s’agit de « protéger le caractère sacré d'une concurrence loyale et ouverte ». Mais dans ce cas, pourquoi ne pas interdire le basket aux grands ? Les petits sont défavorisés.

Cette mesure vise particulièrement Caster Semenya, 28 ans. La Sud-Africaine a déboulé à 18 ans sur la planète sportive en écrasant ses adversaires aux championnats du monde de Berlin en 2009. Si elle avait pris soin de mettre du fard à paupières, du rouge à lèvres et des boucles d’oreilles, personne n’aurait protesté.

Mais avec ses cheveux courts, son look de garçonne et ses épaules trop carrées, elle a déclenché la suspicion : cette femme ne ressemble pas à une femme, non ? On l’a interdite de compétition pendant onze mois, pour faire un test de féminité. Puis elle a été autorisée à courir à nouveau. Car oui, Caster Semenya est « incontestablement une femme », comme elle doit le répéter.

Caster Semenya à Zurich, le 30 août 2018. © Reuters Caster Semenya à Zurich, le 30 août 2018. © Reuters

Depuis, elle domine le 800 m, double championne olympique du 800 m (2012 et 2016) et triple championne du monde (2009, 2011, 2017). Mais son avenir sportif risque de s’arrêter là, avec cette nouvelle règle qui, selon elle, vise à la « ralentir ». Elle a donc introduit un recours devant le Tribunal arbitral du sport (TAS), qui l’examine depuis lundi. « Je veux juste pouvoir courir naturellement, comme je suis née », a expliqué Semenya, qui « demande à être respectée et traitée comme tout autre athlète », selon ses avocats, pour qui « son don génétique devrait être célébré, pas discriminé ».

Certains voient derrière ces suspicions l’ombre d’un préjugé racial, sachant que la domination des athlètes blanches sur le 800 m a été remise en question par des Africaines, comme le relève Katrina Karkazis, spécialiste en bioéthique actuellement à la Yale University.

Ainsi, aux Jeux olympiques de 2016, quand Semenya a gagné devant deux Africaines également stigmatisées pour leur hyperandrogénie, la sixième, la Britannique Lynsey Sharp, a réclamé en pleurs de l’action face à « deux courses distinctes » : « C'est hors de notre contrôle, on dépend de nos responsables et de leur capacité à nous sortir de là. »

D’où ces règles, rendues obligatoires selon Jonathan Taylor, un avocat de l’IAAF, sans quoi « les DSD et transgenres vont truster les podiums, et les femmes avec un niveau normal de testostérone n’auront aucune chance de gagner ». Mais pour Karkazis, ces règles signifient « l’humiliation, la stigmatisation et la crainte ». Elles portent atteinte à la dignité des athlètes. Certes, l’IAAF promet de respecter la confidentialité, mais si une sportive est écartée de la compétition, on saura bien pourquoi.

Et comme le manager médical de l’IAAF « peut procéder à tout moment à une investigation » (voir les règles ici), cela crée un climat de suspicion qui revient à « scruter la féminité » en fonction de critères « subjectifs et culturels », note Karkazis. À savoir, quels corps et modes d’expression du genre sont considérés comme « appropriés » ? On applique là des stéréotypes en vertu de « l’adhésion à des normes esthétiques traditionnelles » impliquant de « se soumettre au pouvoir » : « Modifier son corps, accepter d'être étiqueté ou abandonner. C'est un choix impossible », déplore l’universitaire.

De son côté, la ministre des sports sud-africaine Tokozile Xasa dénonce « une grossière violation des droits humains » allant bien au-delà du sport : « Ce qui est en jeu, c’est le corps des femmes, leur identité profonde, leur vie privée. » L’IAAF rétorque qu’« il ne s'agit en aucun cas de porter un jugement ou de remettre en question le sexe ou l'identité de genre d'un athlète ».

L’affaire est si sensible que le TAS y consacre toute la semaine, avec des allures de match retour. Le Tribunal de Lausanne a déjà étudié la question en 2015, saisi par une sprinteuse indienne, Dutee Chand. Elle aussi interdite de compétition, Chand contestait une précédente règle, datant de 2011, fixant le taux à 10 nanomole/litre de sang pour toutes les athlètes. L’IAAF avait perdu, n’ayant pas prouvé que la testostérone procure un avantage significatif.

Depuis, la fédération fait donner des experts, qui l’appuient à travers une étude parue en 2017 dans le British Journal of Sports Medicine, selon laquelle l’avantage induit atteindrait 4,53 % pour le lancer de marteau, 2,94 % pour la perche, et 1,78 % pour le 800 m. Mais seul le demi-fond est visé, soit les distances sur lesquelles Semenya peut s’aligner.

Leurs résultats sont contestés par d’autres experts, pour qui les chercheurs de l’IAAF se sont basés sur certaines données « erronées ». Ils dénoncent aussi un conflit d’intérêts puisque ces chercheurs ne sont pas indépendants de l’IAAF. Tous ces experts doivent témoigner à Lausanne, où le verdict du TAS est espéré fin mars. En attendant, la nouvelle règle n’est pas entrée en vigueur le 1er novembre dernier comme prévu.

Selon l’IAAF, 7 athlètes femmes sur 1 000 ont des taux de testostérone élevé. L’IAAF assure qu’elle respecte leur genre et ne les classera jamais comme masculins. Les athlètes visées soulignent qu’elles n’ont pas triché ni eu recours au dopage – la testostérone non naturelle est un produit dopant.

Selon l’AFP, Alain Calmat, président de la commission médicale du Comité national olympique et sportif français (CNOSF) et ancien ministre des sports, s’est pourtant interrogé le 14 février devant le Sénat : « Nous sommes préoccupés par les nouvelles façons de se doper. L’intersexualité est-il un dopage ou pas ? C’est en tout cas lié à l’éthique. »

Poser ce genre de questions est inquiétant. D’autant que cela peut aller très loin, comme proposer à ces athlètes une clitoridectomie (ablation du clitoris) ou une gonadectomie (ablation des testicules). Certaines acceptent pour continuer leur sport, comme des chercheurs français l’ont révélé en 2013. Quatre athlètes de 18 à 21 ans, « grandes, minces, musclées, sans poitrine », qui n’avaient jamais eu de règles et avaient connu une « virilisation » à la puberté, avaient été repérées lors d’un contrôle antidopage.

Selon les tests génétiques, elles étaient XY, comme des hommes, avec des mini-testicules non descendus dans les bourses. Les endocrinologues français leur ont proposé « une clitoridectomie partielle avec une gonadectomie bilatérale, suivie d’une vaginoplastie et d’une thérapie par œstrogènes de remplacement ».

Les quatre femmes ont accepté cette « normalisation » et un an après, elles étaient autorisées à courir à nouveau. Or l’ablation partielle du clitoris n’a aucune influence sur le taux de testostérone. Elle ne sert qu’à passer inaperçu, l’une des athlètes ayant été repérée par l’hypertrophie de son clitoris, lors du contrôle antidopage. Aujourd’hui, l’IAAF assure qu’aucune opération ne serait proposée aux athlètes concernées.

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