Istanbul célèbre son maire, nouvel espoir de l’opposition turque

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Des centaines de milliers de Stambouliotes se sont rassemblés pour célébrer leur nouveau maire social-démocrate, Ekrem Imamoglu. Mais il aura du mal à s’imposer alors que le parti de Recep Tayyip Erdogan réclame l’annulation de son élection et détient la majorité au conseil municipal.

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Istanbul (Turquie), de notre correspondant.- Certains attendaient cet instant depuis vingt-cinq ans. Depuis le jour de 1994 où l’actuel président turc Recep Tayyip Erdogan, alors candidat d’un parti islamiste, a entamé son ascension politique en s’emparant de la mairie métropolitaine d’Istanbul, que sa mouvance n’a plus lâchée et dont elle se croyait inexpugnable.

Mercredi 17 avril, après dix-sept jours de méticuleux recomptages exigés par le parti présidentiel de la Justice et du Développement (AKP), le Haut Conseil électoral (YSK) a confirmé la victoire d’une courte tête – 13 500 voix – du candidat de l’opposition sociale-démocrate, Ekrem Imamoglu, aux municipales d’Istanbul. Et dimanche 21 avril, c’est par centaines de milliers que les Stambouliotes sont venus célébrer leur nouveau maire, entre rires et larmes de joie, dans le quartier de Maltepe, sur une vaste esplanade au bord de la mer de Marmara.

« Depuis les élections, je me sens mieux. J’ai recommencé à respirer, à me sentir libre », confie Nurettin Gündüz, un jeune retraité venu saluer le nouvel édile. « Je me sens incroyablement bien. Je suis heureuse. Aujourd’hui, l’équité, le droit et la justice sont de retour à Istanbul », lui répond Saniye Imamoglu, une sage-femme sans lien de parenté avec l’élu. « Imamoglu va apporter de l’humanisme à la politique turque. Il va replacer l’homme au centre des préoccupations. Le reste suivra », assure la quadragénaire qui voit déjà dans le nouveau maire un futur Atatürk, capable de transcender les divisions partisanes qui déchirent la Turquie.

« Je crois que c’est la libération de la Turquie qui commence aujourd’hui », commente une jeune fille voilée et timide, avant de s’éclipser dans la foule.

Sur l’estrade, Imamoglu répète le message d’apaisement et de consensus qu’il a porté tout au long de sa campagne et qui lui a probablement valu la victoire, alors que l’AKP a joué la carte de la tension, allant jusqu’à affirmer que la survie de la nation était en jeu dans ce scrutin.

« Nous voyons toutes nos différences comme autant d’opportunités, clame-t-il. Cette ville sera multicolore, elle vivra en paix dans l’harmonie de toutes ces couleurs. Chacun s’y sentira libre. Personne ne s’y sentira menacé, personne n’aura l’impression de faire partie d’une minorité. Turcs, Kurdes, Lazes, juifs, Rums [Grecs orthodoxes de Turquie – ndlr], Arméniens, ça suffit : tout le monde est stambouliote ! »

Le nouveau maire Ekrem Imamoglu (CHP) devant la foule réunie à Istanbul dimanche 21 avril 2019. © Reuters Le nouveau maire Ekrem Imamoglu (CHP) devant la foule réunie à Istanbul dimanche 21 avril 2019. © Reuters

Depuis de nombreuses années, le Parti républicain du peuple (CHP) était à la recherche d’une figure politique capable de rassurer les franges conservatrices et religieuses de la société turque, jusque-là largement acquises à l’AKP. Il l’a trouvée en la personne d’Ekrem Imamoglu, un politicien de 49 ans issu d’une famille conservatrice de la mer Noire qui, tout en affichant son attachement aux valeurs de la République, dont la laïcité, ne se prive pas d’apparaître publiquement à la mosquée et est allé sonner à la porte d’Erdogan pour prendre conseil sur la meilleure façon de gérer Istanbul.

« L’empathie et le langage de la paix sont pour moi une éthique de vie. Ils m’ont toujours fait gagner et m’ont apporté le bonheur à titre personnel », commentait début avril le nouveau maire, qui a fait promettre à ses supporteurs, au soir même de son entrée à l’hôtel de ville, de rendre visite à leurs voisins déconfits par le résultat de l’élection et de leur serrer la main dans un esprit de réconciliation.

La réconciliation n’était cependant pas à l’ordre du jour dans le camp de l’AKP, qui ne digère pas sa défaite dans le cœur économique de la Turquie. La veille de la passation de pouvoir, le parti présidentiel a déposé un « recours exceptionnel » auprès du YSK pour demander l’annulation de l’élection à Istanbul, arguant d’irrégularités massives lors du vote. Le vice-président de l’AKP, Ali Ihsan Yavuz, a affirmé que 16 884 voix de son parti n’avaient pas été comptées et a évoqué une manipulation par les réseaux du prédicateur Fethullah Gülen, à qui Ankara impute la tentative manquée de putsch du 15 juillet 2016.

Le parti a déposé un nouveau recours samedi, arguant du fait que les fonctionnaires révoqués dans le cadre des purges post-putsch n’auraient pas dû être autorisés à voter. Quelque 130 000 agents publics ont été expulsés sans procès de leur poste dans les mois qui ont suivi le coup d’État raté. L’AKP a constitué une liste de 14 700 personnes qui, selon lui, n’auraient pas dû être autorisées à voter à Istanbul.

Le YSK devait commencer à examiner les recours ce lundi, et a jusqu’à jeudi pour se prononcer. S’il décide d’annuler l’élection, un nouveau scrutin sera organisé le 2 juin.

Le mécontentement du palais présidentiel se faisait également sentir dans les attaques de la presse aux ordres contre Ekrem Imamoglu. La une du journal populaire Günes était ainsi consacrée dimanche à la mort de quatre soldats dans une attaque de la rébellion kurde du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) à Hakkari (sud-est). Sous le titre « Quatre morts, six blessés : Tu es content, Ekrem ? » le quotidien publiait la photo d’un Imamoglu tout sourire à côté des portraits des quatre soldats décédés.

Le même jour, le leader du CHP, Kemal Kiliçdaroglu, a été molesté par un groupe de plusieurs dizaines d’assaillants à Cubuk, une zone rurale du département d’Ankara, alors qu’il participait aux obsèques d’un des soldats tués. « Les gens qui sont intervenus agissaient sur ordre », a commenté Imamoglu lors de son meeting.

Même si son élection n’est pas invalidée, le nouveau maire aura, dans un tel climat d’hostilité, du mal à administrer sa ville de 16 millions d’habitants, d’autant que l’alliance présidentielle détient 180 des 312 sièges au conseil municipal de la mairie métropolitaine et 25 des 39 mairies d’arrondissement d’Istanbul – autant de leviers lui permettant de bloquer les décisions de l’édile.

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Imamoglu peut en outre s’attendre à des frictions avec le pouvoir central. « Les finances locales doivent beaucoup en Turquie aux transferts verticaux de l’État. Istanbul peut avoir des difficultés à bénéficier de ces transferts, comme c’est le cas depuis des années pour Izmir », troisième ville du pays et bastion du CHP, commente l’urbaniste Jean-François Pérouse, auteur de Istanbul planète - La ville-monde du XXIe siècle (La Découverte). Le scientifique souligne par ailleurs que, « au-delà d’un certain seuil d’investissements, les pouvoirs locaux ne peuvent pas prendre seuls les décisions ».

Interrogé par la presse sur cette situation, Imamoglu, qui a été maire de l’arrondissement stambouliote de Beylikdüzü de 2014 à 2019, fait valoir qu’une partie du budget municipal est « protégée par des garanties constitutionnelles », et qu’Istanbul ne « dépend pas que des versements de l’État ».

« La mairie d’Istanbul a ses propres compagnies, ses partenariats, explique-t-il. Nous voulons organiser un audit international qui nous ouvrira les portes des investissements internationaux et des possibilités de crédit. » Erdogan ne peut pas non plus se permettre de tuer la poule aux œufs d’or – près d’un tiers de la richesse nationale est produite à Istanbul.

L’édile CHP hérite par ailleurs d’une municipalité aux pouvoirs rognés par une décennie de « recentralisation » conduite par l’AKP « au travers de ses politiques de grands projets et de transformation urbaine, pilotées depuis les ministères », indique Jean-François Pérouse. « Au final, sa marge de manœuvre est très étroite. C’est surtout dans le domaine symbolique qu’il peut agir, en proposant un discours plus inclusif, une autre façon de gérer la ville », poursuit-il.

Imamoglu l’a bien compris. Dimanche, devant la foule rassemblée à Maltepe, il a présenté un programme en cinq points assez redondants, qui tous font référence à un style de direction « nouvelle génération » plutôt qu’à des mesures concrètes : l’appropriation par les Stambouliotes de la politique, la démocratie locale, la démocratie en général, l’unité sociale et la citoyenneté.

« Nous administrerons en prenant conseil, en parlant, en débattant. Nous prendrons les décisions tous ensemble, a-t-il assuré. Les citoyens, les chefs de quartier, les associations, les universités participeront activement à la direction de la ville. Personne ne pourra dire qu’on ne l’a pas consulté. Vous verrez que cette ville sera une ville juste. Une nouvelle démocratie va naître de cette ville et de ce pays. »

L’autre axe prometteur pour le nouveau maire, dans son face à face avec le pouvoir central, est celui de la lutte contre la corruption, avec l’accès qui est désormais le sien aux comptes de la municipalité – un budget 23,8 milliards de livres turques (environ 3,7 milliards d’euros) en 2019 – et de la trentaine de compagnies de droit privé qu’elle dirige. Dimanche, Imamoglu a prévenu que la mairie « ne travaillera plus pour le compte d’individus, d’un parti, d’associations ou de fondations ».

Une des premières mesures prises par l’élu au lendemain de la passation de pouvoir a été de nommer des inspecteurs chargés d’examiner les données informatiques de la mairie. Il a également demandé aux entreprises sous l’autorité de la municipalité de transmettre un état de leurs comptes bancaires, un inventaire de leurs biens immobiliers et de leurs flottes de véhicules ainsi que de leurs ordinateurs et téléphones portables, complétés par la liste de leurs utilisateurs.

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