Dans la banlieue d'Alger: «Tôt ou tard, ce peuple va exploser»

Par Mustapha Benfodil (El Watan)

Dans la banlieue sud d’Alger, la colère gronde à l’égard du clan présidentiel, qui « joue dangereusement avec le destin de la nation ». Un reportage paru dans le quotidien El Watan, que nous republions.

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Gué de Constantine, communément appelée Semmar, dans la banlieue sud d’Alger, à une dizaine de kilomètres de la capitale. Nous sommes au cœur du quartier des grossistes, plus grande plateforme, assure-t-on, de vente de produits alimentaires de tout le pays. Première image qui interpelle le visiteur : le contraste violent entre les milliards que brasse ce marché de gros et l’état catastrophique des routes ainsi que la grammaire chaotique des constructions, dont beaucoup sont encore inachevées.

Le choc visuel fait tout de suite penser qu’on n’est pas sorti de l’urbanisme de guerre des années 1990. Le paysage urbain est constitué pour l’essentiel d’une succession de bâtisses imposantes, des R+3 et plus, avec des garages débordant de toute sorte de marchandises. Des graffitis « Houria Lel Mouloudia » (Liberté au Mouloudia) sont tracés sur des murs gris.

De fait, le gris ciment et le rouge brique sont les couleurs dominantes par ici. Un va-et-vient de camions de livraison provoque un boucan d’enfer par ce lundi printanier. Dans les magasins pleins à craquer se côtoient sacs de farine, fardeaux d’huile végétale, de sucre, de café, de thé, de détergents, de confiseries, de couches pour bébé, et tous les produits de consommation qu’on peut imaginer. « Les gens viennent des 48 wilayas pour s’approvisionner ici : de Sétif, d’Annaba, d’Oran, de Tamanrasset, de partout », indique un commerçant, avant d’ajouter : « Ce marché est né en 1991 mais c’est à partir de 1997 qu’il a commencé véritablement à s’imposer. »

Vue sur le marché de gros de Semmar, quartier défiguré par un « urbanisme de guerre ». Ici comme ailleurs, on ne veut pas entendre parler d’un 5e mandat © Sami K. Vue sur le marché de gros de Semmar, quartier défiguré par un « urbanisme de guerre ». Ici comme ailleurs, on ne veut pas entendre parler d’un 5e mandat © Sami K.

Nous pénétrons dans l’une des artères principales de ce lotissement. À un moment, nous levons la tête pour lire le nom de la rue indiquée sur une plaque de couleur bleue. La plaque résume à elle seule l’histoire récente, douloureuse, de la commune. De fait, cette rue connue sous le nom « Caseneuve A » a été rebaptisée Tahar Belbadaoui, en précisant « El Moudjahid El Moughtal », le « moudjahid assassiné » (1932-1996).

Manifestement, il a été victime d’un attentat terroriste. Une dépêche APS précise que la plaque est récente, et fait partie de quinze autres plaques de rue posées lors d’une opération de « rebaptisation de plusieurs quartiers et établissements scolaires » le 18 février 2018, à l’occasion de la Journée du Chahid. Mais cela ne change rien à l’état désastreux de l’environnement urbain. La chaussée est hérissée de pierres, de gravats, et criblée de nids-de-poule qui la rendent impraticable.

Incursion dans un magasin pour prendre la température au sujet de la prochaine élection présidentielle. L’un des vendeurs, calculette en main, nous regarde d’un air méfiant, tandis que son collègue, un jeune dans la trentaine, casquette vissée au crâne, s’enquiert d’un air dubitatif de la raison de notre présence. Nous n’avons pas fini d’énoncer l’objet de notre requête ponctuée du mot-clé « présidentielle » que le jeune homme coiffé d’une casquette rétorque, lapidaire : « El vote khatini » (le vote ne me concerne pas), comme si l’élection était l’affaire d’un collège d’initiés. Les deux négociants coupent court à toute velléité de sondage avant de se replonger dans leur comptabilité.

Nous nous arrêtons ensuite devant un semblant d’attroupement à quelques dizaines de mètres de là. Renseignement pris, il s’agit de « hammaline » qui « louent leurs bras » aux grossistes du coin pour décharger les camions de livraison. En attendant qu’un « semi » se pointe, ils papotent, adossés à un garage.

D’autres jouent aux dominos. Samir, 37 ans, marié et père de deux enfants, est l’un de ces candidats. « Je fais ça pour boucler mes fins de mois. On se fait une moyenne de 4 000 à 5 000 dinars algériens (DA) pour un camion (35 euros) et jusqu’à 10 000 DA (75 euros) si on décharge un conteneur, affirme-t-il. Mais on n’a aucune assurance. »

Un grossiste indique, de son côté, qu’il paie les déchargeurs 400 à 500 DA pour les petits cartons (3,30 euros), « et ça peut aller jusqu’à 2 000 DA pour les marchandises les plus lourdes ». Interrogé sur ses intentions de vote, Samir sourit d’un air narquois avant de lâcher, catégorique : « Moi, je ne vote pas. Je n’ai d’ailleurs jamais voté. Je n’accorde aucun crédit à nos gouvernants. »

Ses camarades n’en pensent pas moins : « Regardez par vous-mêmes l’état de nos routes. Nos dirigeants n’ont rien fait pour améliorer notre cadre de vie », se plaignent-ils avant de se livrer à une partie de dominos. Il est utile de noter que pour nombre de citoyens que nous avons interrogés, la gouvernance locale et la gestion gouvernementale sont intimement liées. C’est dire l’importance de l’action publique de proximité dans l’esprit des administrés.

Quelques entrepôts plus loin, sur la même route défoncée, nous échangeons avec deux jeunes commerçants : Merouane et Saïd. Ils ont respectivement 32 et 30 ans. Le premier, barbe drue et casquette rouge sur la tête, est spécialisé dans la vente de détergents. Il est père d’une petite fille. Le second, célibataire, est employé dans un magasin de produits alimentaires. Les deux ne cachent pas leur intention de bouder les urnes le 18 avril prochain. « Mahzala ! (C’est une farce !) Cette élection est une mascarade. Avec l’histoire du cinquième mandat, on a touché le fond », s’indigne Merouane, avis partagé par son voisin.

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Régulièrement, nous demandons un visa pour aller faire notre travail de journalistes en Algérie, mais nous nous voyons opposer un refus des autorités. Cet article a été publié samedi 23 février dans le quotidien El Watan, qui nous a permis de le publier.