Mexique: un an après, le scandale des étudiants disparus discrédite le pouvoir

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Un an après la disparition de quarante-trois étudiants dans l’État du Guerrero, la version officielle, contredite par des enquêteurs étrangers et indépendants, s’écroule. Le gouvernement de Peña Nieto, disqualifié et au plus bas dans les sondages, voit sa « vérité historique » transformée en mensonge d’État.

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Ayotzinapa (Mexique), de notre envoyée spéciale.-  Dans la vaste cour de l’École normale rurale Rául Isidro Burgos d’Ayotzinapa, dans l'Etat du Guerrero, des posters flottent au soleil, suspendus à des fils. Il ne s’agit pas des portraits des quarante trois étudiants de l’établissement, disparus le 26 septembre 2014 à Iguala, mais de photos envoyées par des comités de soutien aux quatre coins du monde. On y voit des étudiants de Strasbourg, de Rome, de Río de Janeiro ou encore de Santiago du Chili, poser devant l’appareil, chacun une lettre à la main : « Vivos se lo llevaron, vivos los queremos. »

« Cette mobilisation internationale nous a donné la force de continuer à nous battre », dit Eduardo Maganda, étudiant de troisième année, à côté de ces photos, dans l’un des halls de l’école. « Elle a été fondamentale, car la pression internationale a été tellement importante que le gouvernement a dû accepter la venue d’enquêteurs indépendants », poursuit le jeune homme âgé de 21 ans, témoin et survivant de cette tragique nuit de septembre 2014 à Iguala, Guerrero, où ont péri six personnes sous les balles des forces de l’ordre, et disparu quarante trois étudiants.

Photo et message de solidarité d'une école brésilienne. © EB. Photo et message de solidarité d'une école brésilienne. © EB.

Ces enquêteurs indépendants dont parle Eduardo, ce sont ces cinq spécialistes, deux Colombiens, un Espagnol, une Guatémaltèque et un Chilien, mandatés en février dernier par la Cour interaméricaine des droits de l’homme pour enquêter sur les circonstances de cette tragédie. En six mois d’enquête, ces experts reconnus ont réduit en miettes la fameuse « vérité historique » brandie par le gouvernement mexicain en janvier dernier pour expliquer la disparition des étudiants.

La version officielle, celle du ministère de la justice en charge de l’enquête, est la suivante: trois hommes, présentés par les autorités comme étant des membres du cartel local de la drogue Guerreros Unidos, auraient avoué s'être fait remettre les quarante trois étudiants par des policiers municipaux d’Iguala et de Cocula, puis les avoir tués et brûlés dans une décharge publique. Les restes osseux auraient été réduits en poudre par les trois sicaires, déposés dans des sacs-poubelle puis jetés dans la rivière voisine.

Sous le regard sceptique de nombreux observateurs et des parents des quarante trois disparus, le gouvernement mexicain réussissait ainsi à transformer l’un des pires scandales d’atteinte aux droits de l’homme au Mexique en une simple « affaire criminelle locale » impliquant ripoux et trafiquants de drogues de bas étage. « Nous n’avons jamais cru une seule seconde à cette histoire », rétorque l’étudiant Eduardo Maganda, « et nous savions qu’elle n’allait pas durer longtemps ».

Six mois d’investigation, sur place, à Iguala, et l'étude des 86 tomes qui composent l’enquête gouvernementale ont suffi aux cinq experts internationaux pour relever « les insuffisances et les énormes contradictions » de l’enquête gouvernementale. Le rapport du Groupe interdisciplinaire d’enquêteurs indépendants (GIEI), qui considère les quarante trois étudiants comme étant « victimes de disparitions forcées », démontre clairement que cette « affaire locale » n’en était pas une.

Cette nuit-là, à Iguala, l’ensemble des forces de l’ordre mexicaines était parfaitement au courant de la répression en cours. Des militaires ainsi que des policiers fédéraux étaient présents et, selon plusieurs témoignages concordants, ceux-ci auraient activement participé à la répression des étudiants et de la population civile en générale. Les enquêteurs du GIEI ont, en outre, « la certitude que les étudiants n’ont pas pu être incinérés dans la décharge publique de Cocula » : « Les preuves concernant la végétation, la terre, le climat de la décharge montrent que la crémation de 43 corps n’a pas pu avoir lieu à cet endroit », ont-ils déclaré devant les familles des étudiants disparus ainsi qu’à la presse le 6 septembre à Mexico.

Don Bernardo non plus n’a jamais cru à la version du « gigantesque bûcher » dans la décharge. Le portrait de son fils José Angel dans les mains, à l’ombre d’un arbre dans la cour de l’école d’Ayotzinapa, ce paysan d’une cinquantaine d’années, la peau tannée par le soleil, explique qu’il est « habitué, depuis toujours, à faire des feux » : « Alors je peux vous dire, brûler quarante trois corps, dehors, en une nuit, sous la pluie, c’est impossible. » Son fils, José Ángel, avait 33 ans lorsqu’il a disparu le 26 septembre 2014. Paysan très modeste comme son père, le jeune homme avait récemment décidé, pour subvenir aux besoins de ses deux filles, de se former à l’École R. Isidro Burgos d’Ayotzinapa pour devenir instituteur.

Don Bernardo montre sur son téléphone portable la photo de sa petite-fille, âgée de tout juste un an. « Mon fils a voulu étudier pour donner un avenir à ses deux enfants, mais regardez, cette petite n’a jamais connu son père, elle est née un mois avant qu’il disparaisse. »

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