Les armes des Balkans font un carton en Irak et en Syrie

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Des contrats d'armement d'une valeur de 1,2 milliard d'euros auraient été conclus, depuis 2012, par certains pays d'Europe centrale et des Balkans avec l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, la Jordanie et la Turquie. Du matériel qui se retrouve souvent entre les mains des combattants de l'organisation de l'État islamique (EI). 

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Depuis février 2016, les frontières des Balkans sont fermées aux centaines de milliers de réfugiés irakiens et syriens qui, des mois durant, ont remonté les routes de Grèce, de Macédoine et de Serbie en direction de l’Union européenne. Dans le même temps, les exportations d’armes en provenance d’Europe du Sud-Est se portent mieux que jamais. Selon une enquête menée par le Balkan Investigative Reporting Network (BIRN) et l’Organized Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP), des contrats d’une valeur d’au moins 1,2 milliard d’euros auraient été conclus depuis 2012 entre certaines capitales des Balkans et d’Europe centrale et l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, la Jordanie et la Turquie. 

Après l’éclatement guerrier de la Yougoslavie titiste et l’effondrement de la dictature communiste d’Enver Hoxha en Albanie, au début des années 1990, des millions d’armes de poing, de fusils d’assaut et de mitrailleuses ont été disséminés dans la région. Dans les années 2000, selon une note du ministère de l’intérieur français, on estimait entre 330 000 et 460 000 le nombre d’armes détenues illégalement au Kosovo (pour une population de moins de deux millions d’habitants), entre 350 000 et 750 000 en Macédoine (pour moins de deux millions d'habitants) ou encore à trois millions en Serbie. Celles-ci alimentent aujourd’hui les réseaux criminels d’Europe de l’Ouest et, même si elles peuvent parfois être utilisées sur les théâtres d’opération du Moyen-Orient, c’est avant tout par les chaînes de production des usines de l’ancien complexe militaro-industriel yougoslave que les belligérants sont aujourd’hui alimentés.

Vol entre Belgrade et l’Arabie saoudite (23 novembre 2015) © BIRN / OCCRP Vol entre Belgrade et l’Arabie saoudite (23 novembre 2015) © BIRN / OCCRP

Depuis le début de la révolution syrienne, en 2011, et plus encore avec la généralisation des combats en Irak et en Libye, l’utilisation par toutes les forces en présence de matériel produit dans les usines des Balkans a été largement documentée. En mars 2014, Brown Moses, un blog tenu par le Britannique Eliot Higgins, un expert des questions d’armements, rapportait déjà que les combattants de l’organisation de l’État islamique (EI) avaient en leur possession des lance-roquettes, des mitrailleuses et des fusils à lunette de production croate. Une information confirmée par un rapport du centre Conflict Armament Research (CAR), une organisation qui documente sur le terrain l’origine des munitions utilisées par les belligérants. 

Selon le journal croate Jutarnji List, c’est en fait 3 000 tonnes de matériel financé par l’Arabie saoudite qui auraient été acheminées vers la Jordanie en 2013, un transport organisé par les États-Unis avec l’aide de sociétés de fret turques et jordaniennes. Théoriquement destinées aux rebelles syriens s’opposant à l’armée régulière de Bachar al-Assad, ces armes seraient finalement tombées dans les mains de combattants islamistes aux alentours d’Alep. Deux options semblent probables : soit ces armes ont été consignées directement à des formations islamistes, soit les miliciens s’en sont emparés durant les combats.

Toujours selon le Conflict Armament Research, l’EI serait aussi en possession de produits de l’arsenal yougoslave, notamment de munitions et de roquettes anti-char issues de Serbie dans les années 1980 et livrées à l’Irak avant l’intervention américaine de 2003. De fait, la collaboration historique des fournisseurs yougoslaves avec les pays du Moyen-Orient ne s’est jamais démentie, ni durant l’embargo qui touchait la Yougoslavie de Slobodan Milošević durant la décennie 1990, ni durant celui qui frappait le régime de Saddam Hussein. Jusqu’à la chute du président serbe en octobre 2000, Belgrade aurait vendu au régime irakien des armes chimiques et des missiles, notamment par l’intermédiaire de l’entreprise publique serbe Jugoimport. Le pays aurait aussi servi d’intermédiaire à Bagdad pour des commandes passées à certaines entreprises bosniennes, rapporte l’International Crisis Group. 

Cet ancrage historique explique en partie la reprise des échanges avec le Moyen-Orient, en sus de la bonne qualité et du tarif compétitif de ces armes. Selon le rapport du BIRN et de l’OCCRP, ce sont aujourd’hui les États-Unis, la Turquie et les États du Golfe qui organisent la livraison des produits des Balkans et d’Europe centrale. D’après les données récoltées par les deux médias, l’Arabie saoudite aurait signé depuis 2012 des contrats à hauteur d’au moins 829 millions d’euros, la Jordanie pour 155 millions d’euros, les Émirats arabes unis pour 135 millions et la Turquie pour 87 millions. Mais ces estimations sont certainement encore éloignées de la réalité. Selon les journalistes participant à l’enquête, pas moins de 68 avions cargos chargés d’armes auraient ainsi décollé des aéroports d’Europe centrale et des Balkans ces douze derniers mois. Trois navires, au minimum, seraient aussi arrivés en Turquie et dans les ports de la mer Rouge.

Plus frappant encore, le rapport détaille les besoins du ministère de la défense saoudien en 2012 : 10 000 Ak-47, 6 000 mitrailleuses, 18 000 lance-roquettes et lance-grenades, etc. Des commandes colossales, alors que les forces de sécurité de Riyad utilisent principalement du matériel occidental, tout comme d’ailleurs celles des Émirats arabes unis et de la Turquie. Théoriquement, un certificat délivré par le pays acheteur est censé préciser le destinataire des cargaisons et certifier que les armes livrées ne seront pas réexportées. Une contrainte qui paraît aujourd’hui plus que théorique, et ce même si la Bosnie-Herzégovine, la Bulgarie, la Croatie, la République tchèque, le Monténégro, la Serbie et la Slovaquie sont signataires du Traité sur le commerce des armes des Nations unies, entré en application en décembre 2014 pour limiter le commerce illégal.

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Selon Robert Ford, ancien ambassadeur des États-Unis à Damas (2010-2014), cité par l’enquête du BIRN et de l’OCCRP, une fois déchargées, les armes des Balkans et d’Europe centrale sont regroupées dans deux Centres d’opérations militaires (Military Operation Centers, MOC), en Jordanie et en Turquie, puis livrées aux groupes rebelles. Le diplomate américain ajoute que Riyad et Ankara fourniraient aussi du matériel à des groupes islamistes non soutenus par les États-Unis, entraînant des affrontements sur le terrain pour le contrôle de la marchandise. Des débats qui ne semblent pas perturber les officiels de Belgrade : « La Serbie n’a jamais livré d’armes à des mouvements islamiques radicaux, mais uniquement aux États officiels présents sur le marché », déclarait en octobre 2014 le général Momir Stojanović, ancien directeur de l’Agence militaire de sécurité serbe.

En février 2013, Belgrade signait ainsi un accord de 200 millions de dollars avec les Émirats arabes unis. Conclu entre l’entreprise Jugoimport SDPR et la compagnie publique Emirates Advanced Research and Technology Holding (EARTH), celui-ci portait sur le développement du système de missiles ALAS (Advanced Light Attack System), une arme anti-blindés polyvalente d’une portée de 60 km. Un investissement parmi d’autres qui permet aujourd’hui aux Émirats arabes unis d’être l’un des tout premiers importateurs d’armes au monde. En 2012, le pays aurait dépensé plus de 19 milliards de dollars en matériel militaire, pour une population d’à peine un million d’habitants.

Quels que soient les destinataires de ces armes, les industries militaires des Balkans et d’Europe centrale tournent à plein régime, se payant le luxe de mettre en place des programmes de modernisation. En Bosnie-Herzégovine, le gouvernement de la Fédération, une des deux entités du pays, n’a pas hésité à « louer » son industrie militaire à une entreprise américaine, la société Howel, autorisée à gérer pour les dix prochaines années les entreprises de Vitez, de Goražde, de Bugojno et de Sarajevo. L’industrie Igman de Konjic, qui a survécu à la guerre en Bosnie-Herzégovine et qui était au bord de la faillite il y a encore quelques années, exporte désormais en Irak et en Afghanistan. Pour ce faire, elle a dû augmenter le nombre de ses ouvriers, passé de 360 en 2010 à plus de 1 000 en 2015. Avec la multiplication des conflits ces dernières années (Irak, Syrie, Libye, Ukraine, etc.), les fabricants d’armes peuvent se frotter les mains, l’avenir leur appartient.

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