Quand l’ONU fait semblant de combattre le terrorisme

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Depuis 2001, les Nations unies ont multiplié les organismes censés se préoccuper de la lutte antiterroriste. Sauf que ces différents comités se marchent sur les pieds et dépensent leur argent en voyages d'études peu concluants. Un exemple criant des dysfonctionnements de l'organisation internationale.

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De notre correspondante à New York (Nations unies).- On serait tenté de croire que l’ONU, cet organisme qui regroupe 193 pays, prendrait au sérieux la lutte contre le terrorisme. On pourrait. Mais ce serait oublier un peu vite que cette organisation, connue pour son opacité, brille de plus en plus par son incapacité à résoudre les problèmes du monde. C’est surtout une organisation passée maîtresse dans l’art du dysfonctionnement, comme l’illustre sa tentative de se préoccuper des questions liées au terrorisme.

Dans la foulée des attentats du 11 septembre 2001, le Conseil de sécurité a adopté à l’unanimité la résolution 1 373 sous chapitre 7 – qui oblige les États à prendre des mesures nationales pour lutter contre le financement du terrorisme. Afin de vérifier que ces États se dotent d’un dispositif de base pour lutter contre le terrorisme et prennent des mesures contre son financement et les incitations à commettre des actes terroristes, le Conseil de sécurité a autorisé la création du Comité contre le terrorisme (CCT). « Ce comité fonctionne à peu près correctement. Pas plus mal ou mieux qu’un autre organe des Nations unies. En tant que représentant d’un des États membres, j’ai souvent siégé au CCT. Lorsque la direction exécutive effectue des visites de vérification dans des pays, elle nous présente un rapport. En fonction de l’intérêt qu’il présente, nous en discutons. De toute façon, les rapports sont factuels et tellement compliqués que personne n’y comprend rien. Je me suis souvent demandé si ce n’était pas fait pour que nous ne posions pas trop de questions », ironise un diplomate.

Le CCT est appuyé dans son action par la Direction exécutive du comité contre le terrorisme (DECT), créée en 2005 et dirigée par Jean-Paul Laborde, un magistrat français. Un homme qui ne fait pas l’unanimité parmi ses pairs. « Tout tourne autour de lui. Il aime les beaux titres. Avant, il n’était que directeur exécutif. Maintenant, il a le grade d’assistant-secrétaire-général qu’il a accolé à celui de directeur sur la porte de son bureau », s’exaspère un fonctionnaire.

Le rôle de la DECT est d’analyser et d’évaluer la mise en œuvre des mesures antiterroristes prises par les pays et de vérifier que les lois adoptées répondent aux exigences du CCT. « Les membres de la DECT font un job relativement utile mais pas toujours bien fait. Ils le font selon les standards onusiens. Ce n’est pas mal, mais ça pourrait être nettement mieux. Leurs déplacements ont un effet incitatif sur les pays parce qu’ils mettent l’accent sur les failles du dispositif ou dans la législation », admet un diplomate. Des propos que réfute Hassan Baage, le directeur responsable des analyses et de l’assistance technique de la DECT « Il est injuste de dire que nous ne faisons pas bien notre travail. Nous avons une vingtaine d’experts qui discutent au quotidien avec les pays. Jusqu’à présent, nous en avons visité 103. Nous avons vérifié que les lois adoptées par ces pays répondaient aux exigences des résolutions. Nous avons identifié leurs défaillances, leurs lacunes et discuté de leurs capacités à combattre le terrorisme. N’oubliez pas que les États sont souverains. Nous ne pouvons pas les forcer à appliquer les résolutions. »

Briefing du Conseil de sécurité sur la lutte anti-terroriste en juin 2015. © UN Photo/Loey Felipe Briefing du Conseil de sécurité sur la lutte anti-terroriste en juin 2015. © UN Photo/Loey Felipe

Avec la création de différents comités dont personne ne parvient à connaître exactement le rôle, on franchit un stade supérieur dans l’incompréhension en raison de la complexité des mandats, qui sont source de dissensions entre leurs dirigeants (chacun essayant de tirer la couverture à soi), et du manque de coordination.

C’est surtout parmi les comités qui dépendent de l’assemblée générale qu’on trouve le plus d’invraisemblances. L’équipe spéciale de lutte contre le terrorisme (CTITF) en est le parfait exemple. Elle fut créée en 2008. Son directeur, Jehangir Khan, est pakistanais. « Il ne sait pas vraiment ce qu’il doit faire et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il n’est pas très efficace, et encore, c’est un euphémisme », affirme un diplomate. Ce comité est chargé de coordonner les différentes entités des Nations unies qui ont un lien avec la lutte contre le terrorisme et d’organiser des ateliers pour sensibiliser les États membres. « Comme personne ne communique avec personne, on ne peut pas dire qu’il croule sous le travail », dit un haut fonctionnaire.

« Le vrai problème, explique un diplomate, c’est le manque de communication et le manque de cohérence entre toutes ces entités qui, à quelques exceptions près, font le même travail. » Il y a une guerre larvée entre les deux principaux comités, la DECT et le CTITF.  Si la DECT se rend sur le terrain, le CTITF s’y rendra un mois plus tard. C’est un show permanent. Certains n’hésitent pas à parler d’univers toxique : « Est-il logique qu’une équipe effectue une mission dans un pays et que quelques mois tard, l’autre équipe s’y rende à son tour ? Pourquoi créer tous ces comités qui dépensent de l’argent pour si peu de résultats ? Soyons honnêtes, si nous avions des résultats, nous le verrions. Or que voyons-nous ? De plus en plus de pays qui laissent se créer des groupes terroristes sans les combattre. »

D’aucuns fustigent le manque de vision professionnelle des fonctionnaires qui les dirigent et qui ne songeraient qu’à se faire une place au soleil. « Des fonctionnaires sans substance, qui abusent du système. C’est à qui voyagera le plus et le plus loin. Il n’y a pas de leadership. L’ONU n’a pas les moyens de ses ambitions, mais je serais tenté de dire que c’est normal car elle fonctionne sur un système de quotas. Je m’explique : elle doit engager des personnes dont les États sont représentés – il y en a 193. Parfois, ces personnes n’ont aucun diplôme mais obtiennent des postes de secrétaire général adjoint ou autres postes de direction uniquement parce qu’elles sont poussées par leur gouvernement et non pas sur leurs capacités », confie un collaborateur exaspéré.

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Pour cette enquête, j'ai rencontré une dizaine de personnes. À l'exception d'une d'entre elles, qui a bien voulu que je la cite, les autres ont parlé en off. Tous sont des experts, des fonctionnaires, des diplomates, membres des différents comités.