Chez les Serbes de Bosnie-Herzégovine, le nationalisme comme dérivatif

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C’est un bras d’honneur à Sarajevo et à la « communauté internationale ». Le référendum organisé le 25 septembre en Republika Srpska s’est transformé en plébiscite pour Milorad Dodik, le président de « l’entité serbe » d’une Bosnie-Herzégovine toujours fracturée. Vingt ans après la guerre, dans ce pays sans perspective, rongé par la misère et le chômage, un nationalisme exacerbé est toujours l’unique carte que jouent les politiciens.

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  1. Bureau de vote. 99,81 % de « oui ». Le président Milorad Dodik a obtenu son plébiscite et le référendum du 25 septembre en Republika Srpska (RS), « l’entité serbe » de la Bosnie-Herzégovine, a ravivé toutes les tensions qui traversent le pays depuis la fin de la guerre, il y a vingt ans. La consultation portait sur un prétexte apparemment anodin : le maintien du 9 janvier comme jour de la « fête nationale » de l’entité. La Republika Srpska a été proclamée le 9 janvier 1992 par Radovan Karadžić, trois mois avant la généralisation des combats, et son existence a été confirmée par les accords de paix de Dayton du 14 décembre 1995.
    La RS forme, avec la Fédération croato-bosniaque, l’État commun de Bosnie-Herzégovine, seul représenté à l’ONU. La Cour suprême, siégeant à Sarajevo, a donc estimé qu’il était anticonstitutionnel qu’une des deux entités du pays puisse avoir une « fête nationale », cela représentant une « discrimination » pour les Bosniaques et les Croates revenus vivre sur le territoire de la RS. Dès lundi, le parquet de Sarajevo a adressé une convocation à Milorad Dodik, et celui-ci a répondu, bravache, qu’il ne craignait pas d’être arrêté.

  2. Milorad Dodik. Le référendum fut le jour de gloire de Milorad Dodik. Il marque aussi le début d’une période dangereuse pour la Bosnie-Herzégovine. Durant la guerre, l’actuel président de la Republika Sprska siégeait au parlement de l’entité sécessionniste serbe, comme député de l’opposition « réformiste », tout en développant de lucratives activités de contrebande dans son fief de Laktaši, une bourgade du nord du pays, proche de la Croatie. Il faisait alors figure de « modéré », s’opposant au nationalisme promu par Radovan Karadžić, condamné en mars dernier à 40 ans de prison par le tribunal pénal international de La Haye.
    Après le retour à la paix, Milorad Dodik a connu une ascension fulgurante, avec le soutien ouvert des États-Unis, qui pensaient avoir trouvé en lui un responsable serbe prêt à des compromis. Au fur et à mesure qu’il consolidait son pouvoir, Milorad Dodik a rompu avec ses mentors américains, utilisant à son tour la carte du nationalisme.
    Avec ce référendum, Milorad Dodik affirme sa domination sur l’entité, une semaine avant les élections municipales convoquées dans toute la Bosnie-Herzégovine, le 2 octobre. Tous les partis de Republika Srpska, y compris ceux de l’opposition, se sont ralliés à ce scrutin dont l’issue ne faisait aucun doute. Certains soupçonnent même l’existence d’un « pacte secret » entre les dirigeants nationalistes serbes et leurs homologues bosniaques.
    Pour l’économiste Aleksa Milojević, le référendum aurait été « négocié » entre Bakir Izetbegović, membre bosniaque de la présidence collégiale de Bosnie-Herzégovine, et Milorad Dodik, les deux dirigeants nationalistes faisant le plein de voix en réveillant la peur de la guerre. « Ce référendum est une pure manipulation. Comme toujours, nos politiciens ne s’occupent pas des questions sociales, mais parviennent à rallumer des questions nationales avant les élections. »

  3. Moscou plus fort que Belgrade. Officiellement, les dirigeants serbes de Bosnie-Herzégovine ne contestent plus l’existence d’un État commun, mais ils veulent réduire celui-ci au rang d’une vague coquille confédérale. À l’inverse, les politiques de Sarajevo veulent renforcer les compétences de l’État central au détriment de celles des « entités » : cet éternel conflit continue de focaliser le débat politique bosnien, 21 ans après la fin de la guerre.
    Si Milorad Dodik entretient des relations parfois compliquées avec Belgrade, il sait qu’il peut compter sur le soutien de Moscou. Ces derniers jours, l’ambassadeur russe en Bosnie-Herzégovine, Petar Ivantsov, a multiplié les rencontres avec les dirigeants serbes du pays. « Le peuple de la Republika Srpska a le droit de se prononcer sur des questions vitales pour son avenir », a-t-il clamé. Le positionnement russe est surtout une manière de faire un pied de nez supplémentaire aux Occidentaux, vent debout contre le référendum, mais incapables d’empêcher sa tenue.

  4. Et l’Europe ? Les chancelleries occidentales à Sarajevo et le Haut représentant international en Bosnie-Herzégovine (OHR), l’Autrichien Valentin Inzko, mandaté par l’UE pour « superviser » le processus de paix, ont bien sûr condamné le référendum. Il y a quelques années encore, l’OHR aurait certainement utilisé ses « pouvoirs spéciaux » pour interdire l’initiative, mais il n’est plus en mesure de le faire. Les pouvoirs de l’OHR lui permettent théoriquement de démettre Milorad Dodik de ses fonctions pour violation des règles de Dayton, mais une telle initiative ne ferait qu’aggraver la crise.
    Bruxelles dispose toujours d’une petite mission militaire en Bosnie-Herzégovine, mais au format très réduit. Surtout, la « communauté internationale » s’est progressivement désintéressée du pays, qui croupit dans un interminable après-guerre. Mardi 20 septembre, la Commission européenne a officiellement accepté la demande de candidature déposée par la Bosnie-Herzégovine en février dernier. Mais ce n’est qu’une première étape dans le très long processus qui pourrait mener le pays à l’intégration européenne.
    Officiellement, les dirigeants de RS sont favorables à l’intégration européenne, estimant que leur entité aurait plus de liberté dans l’UE, avec un État commun limité à sa plus simple expression. Encore faut-il que la Bosnie-Herzégovine ne succombe pas aux provocations des dirigeants nationalistes qui dirigent le pays. Quelques jours avant le référendum, le général Sefer Halilović, ancien chef d’état-major de l’armée bosnienne, déclarait que « la Republika Srpska ne tiendrait pas 15 jours » en cas de tenue de ce dernier, assurant même que Sarajevo avait les moyens militaires de réduire l’entité serbe. Ce genre de déclarations tonitruantes fait partie de la « guerre verbale » à laquelle se livrent les dirigeants de chaque camp. Et la « communauté internationale » se contente d’observer cette dérive.

  5. Derventa. La Republika Srpska couvre 49 % du territoire de la Bosnie-Herzégovine, mais elle se compose de deux parties : les – relativement – riches régions du Nord, proches de la Croatie, et les zones de montagne de l’Est qui flanquent les frontières serbes et monténégrines, déshéritées et très peu peuplées. Ces deux zones ne sont reliées que par un étroit corridor, qui passe par la ville de Derventa. Avant guerre, cette commune comptait 50 000 habitants, dont 42 % de Serbes, 39 % de Croates, 14 % de Bosniaques et beaucoup de « Yougoslaves », souvent issus de mariages « mixtes ».

  6. Une ville largement détruite. Derventa, « verrou » stratégique de la RS, fut âprement disputée : d’abord tenue par le Conseil croate de défense (HVO), la cité fut reprise par les forces serbes de Bosnie-Herzégovine le 4 juillet 1992. Chaque camp a commis de nombreux crimes de guerre, dont beaucoup n’ont toujours pas été jugés. La milicienne croate Azra Bašić exerçait ses « talents » dans les caves de la Maison de la culture, transformées en salles de torture. Réfugiée aux États-Unis sous une fausse identité, elle a été arrêtée en 2011 mais sa procédure d’extradition traîne toujours.
    À la fin de la guerre, Derventa était considérée comme la ville la plus détruite de toute la Bosnie-Herzégovine. La reconstruction n’a pas débuté avant le milieu des années 2000. Aujourd’hui, une mosquée et une église catholique jouxtent à nouveau l’église orthodoxe dans le centre de la ville.

  7. Messe. Derventa ne compterait plus guère qu’une trentaine de milliers d’habitants, à plus de 85 % serbes – même si aucun chiffre précis n’est disponible, les résultats définitifs du recensement finalement organisé en 2013 n’ayant toujours pas été rendus publics. Les Bosniaques sont un peu revenus, les Croates beaucoup moins.
    « Ils disposent d’une patrie de réserve », veut croire le journaliste Čedo Vujičić, rédacteur en chef des Derventske Novine, l’hebdomadaire local. Une « patrie de réserve », c’est-à-dire la Croatie voisine, membre de l’UE depuis 2013, où la vie est un peu plus facile malgré la crise économique.
    « Les Croates ne reviennent ici que pour mourir sur leur terre natale, ce sont principalement des personnes âgées »
    , poursuit Čedo Vujičić. Ceux qui reconstruisent leurs maisons travaillent souvent en Croatie ou en Allemagne et ne passent à Derventa que pour les vacances.
    Chaque dimanche, la messe n’attire qu’une cinquantaine de fidèles. Le curé récemment nommé, qui n’est pas originaire de Derventa, a recruté deux des rares jeunes Croates de la ville comme enfants de chœur, malgré leurs 20 ans bien sonnés. Vesna est l’une des paroissiennes restées à Derventa durant la guerre. Son mari était serbe, mais ses deux enfants sont établis dans les pays scandinaves. « Ici, il n’y a plus aucun avenir. Nous, les vieux, nous restons, parce que c’est chez nous, mais les jeunes doivent partir. Autrefois, Derventa était une belle ville, où tout le monde vivait bien, ensemble. »

  8. Retraités. La situation des retraités de Derventa est catastrophique, quelle que soit leur nationalité. Ljubica Bondža est originaire du Monténégro. Elle est arrivée dans la ville en 1968, et elle a travaillé durant 25 ans comme femme de ménage dans une entreprise publique. Désormais veuve, elle touche l’équivalent de 40 euros de pension par mois. Elle vit dans l’appartement de sa fille, elle-même installée à Slavonski Brod, en Croatie voisine. Celle-ci ne peut l’aider,  étranglée par le remboursement d’un crédit souscrit dans les années 2000 en francs suisses.
    Le grand espoir de Ljubica serait de pouvoir également toucher les 17 euros de pension auxquels elle aurait droit au Monténégro, mais elle se heurte au mur des barrières administratives entre les différents États successeurs de la Yougoslavie, qui font des retraités comme Ljubica les grandes victimes de l’éclatement de l’ancienne Fédération.

  9. Usines. Derventa fait pourtant figure de petit « miracle économique » en Bosnie-Herzégovine : la ville compterait le plus faible taux de chômage du pays. En cause, l’arrivée de petites usines autrichiennes, hongroises ou italiennes, principalement dans les secteurs de la sous-traitance automobile et du textile. « Nous ne sommes qu’à 30 kilomètres de la frontière croate et de l’autoroute qui file vers Zagreb, puis vers l’Autriche et l’Allemagne. Notre second avantage comparatif est d’avoir une main-d’œuvre bon marché et bien formée », explique Čedo Vujičić.
    De fait, dans ces nouvelles entreprises, les salaires ne dépassent jamais 150 à 200 euros par mois, tous les contrats sont précaires et le droit du travail ne semble pas exister. « Tu travailles trois ou quatre mois, et du jour au lendemain, tu peux te retrouver à la porte si tu ne fais pas l’affaire, ou si l’usine réduit sa production », explique Vesna. « Comment vivre avec 150 euros par mois ? Même deux salaires ne suffisent pas pour nourrir une famille. » Devenir une banlieue manufacturière de la Croatie ou de la Hongrie est un épilogue bien ironique au rêve perdu de « Grande Serbie ».

  10. Privatisations. Beaucoup de ces nouvelles usines ont investi les locaux des anciens combinats de la ville industrielle qu’était déjà Derventa avant la guerre. Ces « géants » du socialisme ont été privatisés dans les années 2000. Les politiciens locaux et leurs amis ont acheté pour une bouchée de pain des milliers de mètres carrés de surfaces industrielles, qu’ils louent à bon prix aux nouveaux entrepreneurs. Même l’usine de chauffage de la ville a été privatisée. Depuis, il n’y a plus de chauffage central à Derventa. L’hiver, la fumée des poêles à bois monte des immeubles, tandis que les profiteurs de la guerre investissent leur capital dans de vastes centres commerciaux.

  11. Čedo Vujičić. C’est dans ces « malls » flambant neufs que Čedo Vujičić donne ses rendez-vous. Âgé d’une cinquantaine d’années, il a milité au début des années 1990 dans les rangs du Parti radical serbe (SRS), la formation d’extrême droite nationalise de Vojislav Šešelj. Combattant volontaire, il a été blessé lors de la reprise de la ville par les milices serbes. Il a été soigné durant un an à Belgrade, tandis que sa famille revenait vivre à Derventa. « Qui n’a pas été radical dans jeunesse ? », demande-t-il, tout en se défendant de professer aujourd’hui le moindre nationalisme. Pour lui, seul compte le développement économique, « nécessaire à tous ». D’ailleurs, son voisin, meilleur ami et collègue de travail, Edin Dizdarević, est bosniaque.
    « À la rédaction du journal, explique-t-il, nous sommes six Serbes et un Bosniaque. Pour les fêtes musulmanes, Edin nous amène des gâteaux, et nous célébrons tous ensemble les jours sacrés orthodoxes. Nous avons décidé que le prochain embauché serait un Croate, cela nous permettra de boire aussi un verre pour les grandes dates du calendrier catholique. » Célébrer les fêtes de chaque communauté relevait de la politesse essentielle du vivre-ensemble dans la Bosnie-Herzégovine d’avant la guerre.
    Čedo reconnaît qu’il ne se rend presque jamais à Sarajevo. Un long chemin sur de mauvaises routes est nécessaire pour gagner la capitale du pays, malgré l’achèvement de quelques tronçons autoroutiers en Fédération. « Même pour prendre l’avion, c’est plus rapide d’aller à Osijek ou à Zagreb, en Croatie, ou encore à Belgrade. » Čedo considère Banja Luka, le centre administratif de la RS, comme sa capitale « provisoire ». « Oui, reconnaît-il, je rêve toujours que Belgrade redeviendra un jour notre capitale. Pas celle de la Grande Serbie, ce n’est plus possible, mais celle d’une nouvelle Fédération balkanique. » Dimanche 25 septembre, Čedo est allé voter. « Ce n’est pas un référendum contre la Bosnie-Herzégovine, mais pour l’égalité, pour rappeler que les Serbes doivent avoir autant de droits que les autres habitants du pays. »

  12. Mariage. Mladen Petrović et Dragana Maletić célèbrent leur mariage, une semaine avant le référendum. Ces jeunes Serbes ont grandi dans la Bosnie-Herzégovine divisée d’après-guerre. Pour eux aussi, la ville de Sarajevo est terriblement lointaine. Les jeunes de Derventa vont étudier à Banja Luka, dans les universités de Serbie, parfois à Zagreb, jamais dans la capitale de la Bosnie-Herzégovine. Ils rêvent tous que leur pays rejoigne l’Union européenne et sa promesse de richesse. Même s’ils ne savent pas, en réalité, comment s’appelle leur pays. Pour la noce, on brandit des drapeaux serbes, parce que c’est la tradition.

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