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Comptabilité, transport, téléphonie... les plateformes coopératives tissent leur toile

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Entrepreneurs trentenaires, déçus par la tournure très mercantile des acteurs historiques du numérique, ils se sont lancés dans l’aventure de l’économie sociale et solidaire. Enfants de la crise de 2008, pour eux, la performance ne se mesure pas dans la rentabilité ou l’accumulation de richesses, mais plutôt dans l’acceptation d’une juste fiscalité, de conditions de travail correctes, d’horizontalité, de non-divulgation des données personnelles et de préoccupation écologique.

Patrick Artinian

3 février 2021 à 12h43

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  1. © Patrick Artinian

    Label Emmaüs (e-commerce). Noisy-le-Sec (Seine-Saint-Denis), 27 janvier 2021. Fondé en 2016, Label Emmaüs est une société coopérative d’intérêt collectif (Scic), qui emploie une trentaine de personnes. Cette plateforme multivente du e-commerce regroupe 650 sociétaires, vendeurs, salariés, acheteurs, qui détiennent au moins une part à 20 euros. Tous peuvent récupérer leur capital s’ils souhaitent quitter l’entreprise, mais aucun ne peut espérer un quelconque dividende.

    « Le dividende des actionnaires, c’est notre impact social et environnemental », revendique Maud Sarda, cofondatrice et directrice de la coopérative. La Scic prend racine dans le réseau Emmaüs. « On n’a pas embauché des bac + 5 pour faire de la vente en ligne, ce sont les compagnons, les gens en insertion dans nos structures qui gèrent leurs boutiques en ligne de A à Z. Tout le fruit de notre travail est réinvesti dans la coopérative », reprend Maud Sarda. 

  2. © Patrick Artinian

    Label Emmaüs (e-commerce). Noisy-le-Sec (Seine-Saint-Denis), 27 janvier 2021. Les locaux de Noisy-le-Sec, un bâtiment promis à une démolition prochaine dans un quartier en rénovation – « un bail précaire et un loyer modique », précise Maud Sarda – sert à stocker, ranger, répertorier des milliers de livres qui seront vendus sur la plateforme. Pour faciliter le futur déménagement, toutes les étagères sont montées sur palettes.

    Maud Sarda, 39 ans, cofondatrice et directrice de Label Emmaüs, est passée par une école de commerce et un cabinet de conseil américain avant de rejoindre Emmaüs. Dans la vidéo ci-dessous, elle explique comment, tout en étant diamétralement opposée aux logiques d’Amazon, sa Scic connait une croissance de plus de 100 % chaque année.

    © patrick Artinian

  3. © Patrick Artinian

    Label Emmaüs (e-commerce). Noisy-le-Sec (Seine-Saint-Denis), 27 janvier 2021. Chaque matin, entre 8 heures et 10 heures, c’est le picking, le ramassage des livres commandés qui seront emballés avant la fin de la matinée et envoyés. 

  4. © Patrick Artinian

    Label Emmaüs (e-commerce). Noisy-le-Sec (Seine-Saint-Denis), 15 janvier 2021. En 2019, Label Emmaüs a fondé Label École. « La vente en ligne peut être un support d’activité incroyable pour l’insertion professionnelle, indique Maud Sarda. Le e-commerce a une croissance à deux chiffres depuis plusieurs années, il faut utiliser cette croissance pour insérer des personnes, c’est un sas énorme. Beaucoup de gens peu qualifiés passent par notre école, où ils bénéficient de trois mois de formation et du coaching pour renforcer la confiance en soi. On veut former des couteaux suisses de la vente en ligne. Une petite entreprise n’a pas forcément les budgets pour embaucher dix talents de la tech, mais elle pourra recruter un apprenant de Label École, qui saura faire un peu de tout et sera en mesure de développer un nouveau canal de vente et de communication pour cette entreprise. On a commencé l’école fin 2019, une centaine de demandeurs d’emploi ont déjà été formés à ces métiers. Cette année, on va même créer un incubateur pour prolonger la formation de ceux qui ont leur propre projet professionnel, les accompagner pendant les six premiers mois de création de leur boîte. »

  5. © Patrick Artinian

    Mobicoop (covoiturage). Nancy (Lorraine), 19 janvier 2021. Jeune ingénieur, Matthieu Jacquot, 44 ans (à gauche sur la photo), travaillait pour un sous-traitant de l’automobile. « Je m’évertuais à trouver des moyens pour économiser quelques grammes de CO2, alors que chaque jour, à la même heure, je croisais les mêmes personnes qui effectuaient le même trajet seules dans leurs voitures. En mettant deux personnes au lieu d’une dans un véhicule, on divise immédiatement le bilan carbone par 2, on passe de 150 grammes/km à 75. Je ne réalisais que des petites économies alors qu’il fallait avoir une action systémique. »

    Lorsque Blablacar est devenu une entreprise strictement commerciale, en 2011, beaucoup d’utilisateurs se sont tournés vers d’autres systèmes de covoiturage, libre et gratuit, avec lesquels seuls les frais entre automobiliste et usager transporté étaient partagés, la plateforme ne touchant rien.

    À côté de ce covoiturage libre « historique », en fait de l’auto-stop amélioré, Mobicoop a développé deux axes pour son action : les zones urbaines congestionnées et les régions à faible densité de population, là où un réseau de bus serait trop coûteux pour la communauté.

    Ce n’est plus l’utilisateur qui rémunère la plateforme, mais une collectivité locale ou un regroupement d’entreprises sur une zone économique où le covoiturage vient pallier l’insuffisance des transports en commun, tout en limitant l’empreinte carbone. Mobicoop compte aujourd’hui 19 salariés répartis sur la France.

  6. © Patrick Artinian

    Mobicoop (covoiturage). Paris, 28 janvier 2021. Élie Guitton, 33 ans, géographe et urbaniste, travaille sur les transports pour l’Institut Paris Région, l'institut d'aménagement et d’urbanisme de la région Île-de-France. Passionné de voyages, Europe, Maroc, Afrique du Sud, États-Unis, Canada, Australie… la liste n’est pas exhaustive, sa carte du monde s’est pas mal rétrécie depuis qu’il a décidé de ne plus prendre l’avion. Satanée empreinte carbone !

    Lui qui n’a jamais travaillé dans le privé – « j’ai du mal avec le côté lucratif du capitalisme » – s’est réconcilié avec l’entreprise en devenant « actionnaire » de plusieurs coopératives : Railcoop, Enercoop, TeleCoop, La Louve, La Nef… et bien sûr Mobicoop, qui allie son intérêt pour le voyage et l’économie sociale et solidaire.

    Pour ces derniers, il est aussi bénévole de la coopérative et organisait, au temps où c’était encore possible, des apéritifs au cours desquels il expliquait l’intérêt de Mobicoop et incitait à en devenir actionnaire. Il participe aussi au cercle communauté, qui fait remonter des suggestions à la gouvernance.

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    Commown (électronique). Strasbourg (Bas-Rhin), 20 janvier 2021. Lors de sa fabrication, un smartphone laisse une empreinte carbone importante. Si l’on veut réduire cette empreinte, il faut faire durer les smartphones, les entretenir, les protéger, les réparer et, surtout, ne pas pousser au renouvellement. Donc ne pas vendre des appareils mais… les louer.

    Chez Commown, une Scic basée à Strasbourg, on loue des ordinateurs, des smartphones, des casques audio, des appareils durables que l’on peut réparer. Ce que vend Commown, c’est un service, la maintenance d’une flotte d’appareils. Mais ce message n’est pas toujours simple à faire passer auprès d'utilisateurs potentiels. Pour convaincre au-délà de la niche écolo-militante motivée et toucher un public plus large, Élie Assenat, cofondateur de la coopérative, a conscience qu'il doit porter son effort sur une baisse des prix de ses services.

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    Commown (électronique). Strasbourg (Bas-Rhin), 20 janvier 2021. Logan Le-Nevez (assis) et Élie Assemat.
    Pour Élie Assemat, 35 ans, cofondateur de Commown, il faut lutter contre toutes les obsolescences. L’obsolescence programmée, « extrêmement rare » selon lui, l’obsolescence de matériel, réelle, et surtout l’obsolescence logicielle, la plus insidieuse.

    Docteur en physique, passionné d’astronomie et baignant dans l’écologie depuis toujours, Élie Assemat a grandi dans la ferme bio de ses parents en Ariège et il a commencé sa carrière chez IBM et Google, avant de se lancer dans l’aventure Commown, plus compatible avec ses convictions.

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    Railcoop (transport). Barr (Bas-Rhin), 20 janvier 2021. Alexandra Debaisieux, 41 ans, directrice générale déléguée de Railcoop, devant les futurs locaux de la coopérative à Barr, en Alsace. Pour équiper ses bureaux, Railcoop a choisi de faire appel à Commown. « On a hésité, mais on s’est finalement engagés pour trente-six mois avec Commown. Ça revient plus cher, mais on a décidé de choisir un modèle vertueux, qui diminue l’impact environnemental. » 

    S’engouffrant dans l’ouverture à la concurrence du rail, Railcoop, une Scic qui regroupe à ce jour plus de 5 000 sociétaires, s’est donné pour objectif de recréer une ligne de train transversale entre Lyon et Bordeaux.

     

  10. © Patrick Artinian

    CoopCircuits (e-commerce) et Micromarché (producteurs bio). Nantes (Loire-Atlantique), 21 janvier 2021. François Poisbeau est président de la coopérative La Grande Barge, à Nantes, une Scic hébergée dans un bar associatif, et gérant du Micromarché, qui distribue des paniers de producteurs maraîchers bio à travers la plateforme CoopCircuits en mettant en relation producteurs et clients désireux d’acheter en circuits courts. « Prendre des parts des entreprises avec lesquelles on travaille, ça nous permet d’être acteurs et pas uniquement de tisser des relations commerciales. On veut créer un système, pas un business. »

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    CoopCircuits (e-commerce). Chavagnes-en-Paillers (Vendée), 22 janvier 2021. Matthieu Gilbert (photo) et son épouse, Sandra, sont maraîchers bio à Chavagnes-en-Paillers, en Vendée, à 50 kilomètres au sud de Nantes. Ils fournissent le Micromarché de Nantes et vendent aussi directement sur la plateforme CoopCircuits, en plus de la vente directe à la ferme, par Amap, sur les marchés et dans certaines Biocoop.

    Cette diversité de systèmes de vente, toujours en circuit court (un intermédiaire maximum), leur permet de n’avoir quasiment ni perte ni invendu – « On récolte ce dont on a besoin en temps réel » – et ainsi de conserver leur goût aux aliments, qui évitent les ruptures successives des chaînes du froid, entre frigo, camion, entrepôt et étalage de la grande distribution.

  12. © Patrick Artinian

    CoopCircuits (e-commerce). Dans la ferme bio de Matthieu et Sandra Gilbert, à Chavagnes-en-Paillers (Vendée), 22 janvier 2021. « Je me vois comme une militante de l’écologie et du partage des ressources », affirme Bérengère Batiot, 39 ans, responsable développement et communication de CoopCircuits. « Mon arme militante, c’est développer une activité économique avec des projets qui sont des alternatives à la consommation afin de changer le monde », avant d’ajouter, réaliste : « On a grandi dans nos cercles militants, on essaie de les dépasser et de sortir de la niche [écologiste – ndlr]. »

    La Scic CoopCircuits, plateforme de e-commerce qui démultiplie les circuits courts, regroupe 550 boutiques en ligne et se développe depuis 2017. Elle compte quatre salariés dispersés en France, n’a pas de bureau et pas l’intention d’en avoir. Covid-19 ou pas, le télétravail est la règle.

  13. © Patrick Artinian

    CoopCircuits (e-commerce). Chavagnes-en-Paillers (Vendée), 22 janvier 2021. Les vendredis et samedis, Sandra Gilbert vend sa production bio en vente directe à la ferme. Si, aujourd’hui, la vie semble sourire à Matthieu et Sandra Gilbert, il n’en a pas toujours été ainsi.

    En 2009, Mathieu s’est retrouvé avec toute sa production invendue, son unique grossiste ayant subitement changé de fournisseur, tandis que Sandra, à la suite d’un divorce, se retrouvait sans pension alimentaire avec cinq enfants à charge et cognait à la porte des Restos du cœur. Ils savent s’en souvenir, donnant ou fournissant à bas coût une partie de leur production, gonflant certains paniers.

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    TeleCoop (opérateur de téléphonie mobile). Paris, 12 janvier 2021. À gauche, l’équipe TeleCoop dans les locaux de l’incubateur Ionis 361, situé dans l’Est parisien : Marion Graeffly, 33 ans, cofondatrice de la Scic, et Perrine Hutin, responsable financière.

    Créée en avril dernier, la coopérative est un opérateur de téléphonie mobile qui incite à la réparation des smartphones et à la rationalisation des besoins. Elle regroupe déjà 150 sociétaires et compte 5 salariés. TeleCoop s’appuie sur le réseau d’Orange.

    Marion Graeffly, cofondatrice de TeleCoop, détaille les valeurs de sa société dans la vidéo ci-dessous.

    Telecoop © patrick Artinian

  15. © Patrick Artinian

    TeleCoop (opérateur de téléphonie mobile). Paris, 25 janvier 2021. Sylviane Guilbert, 39 ans, est cheffe de projet en économie sociale et solidaire. Elle a été parmi les toutes premières à s’abonner à TeleCoop, en raison du modèle économique coopératif et durable, avec sa gouvernance partagée. Elle a investi 1 000 euros dans la Scic de téléphonie mobile.

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    Finacoop (comptabilité). Paris, 28 janvier 2021. Mathieu Castaings, 33 ans (debout au second plan), aussi s’est abonné très vite à TeleCoop. Sa branche, c’est la comptabilité et c’est dans ce domaine pas toujours altruiste qu’il a décidé de lancer une entreprise de l’économie sociale et solidaire. L’ordre des experts-comptables, voyant plutôt l’entreprise d’un mauvais œil, ne l’a pas accepté spontanément et c’est devant la justice que l’affaire a été tranchée, donnant raison à Mathieu Castaings.

    Créée il y a cinq ans, la coopérative Finacoop compte déjà 20 salariés à Paris et 6 à Bordeaux. Un démarrage en flèche qui s’explique par la recrudescence des entreprises de l’économie sociale et solidaire qui ont toutes besoin d’un comptable.


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