En Thaïlande, avec le parti des Commoners

Après cinq ans de dictature militaire, la Thaïlande se rend aux urnes le 24 mars. Même si les règles ont été manipulées par la junte au pouvoir, des dizaines de partis se présentent dans un élan d'enthousiasme civique. Les Commoners (« Gens du peuple ») sont une petite formation née des nombreuses luttes environnementales du pays, mêlant villageois affectés par des projets de mines ou de barrages et un groupe de jeunes militants des droits de l’homme de l’Issan, une province déshéritée du Nord-Est. Portraits de candidats qui livrent bataille aux marges du pays pour la survie économique et politique de leurs communautés.

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  1. Juillet 2016, province de Loei. Lertsak Kamkongsak anime une réunion d'information pour des groupes d'activistes locaux opposés aux activités minières sur leurs terres. Coordinateur du Réseau antimines de Thaïlande, il parcourt le pays depuis vingt-cinq ans pour assister ceux qui luttent contre les conséquences de la pollution de leurs villages sur leur santé et leur gagne-pain. Trois groupes se sont réunis pour présenter une pétition au gouverneur de Loei, dans laquelle ils manifestent leur opposition au récent amendement d'une loi, favorable aux entreprises minières. Lertsak est aujourd'hui dirigeant du Samanchon, le parti des Commoners.

  2. Juillet 2016, province de Loei. Les époux Surapan (assis) et Viron (à gauche) Rujichaiyavat sont des membres fondateurs du Khon Rak Ban Kerd (« les gens qui aiment leur terre natale »), un groupe de six villages du Nord-Est. Ils sont venus soutenir un habitant poursuivi au tribunal du district par l'entreprise qui exploite une mine d'or pour avoir protesté contre la pollution des terres. Ces groupes font constamment face à de longues et coûteuses procédures légales et, au fil des années, ils sont devenus des activistes chevronnés. Surapan et Viron sont candidats pour le parti des Commoners. « En ce moment, je me bats avec quinze charges qui ont été ouvertes contre moi. Après avoir protesté sous cinq gouvernements, nous savons qu'aucun n'a jamais essayé de résoudre notre problème. Nous choisissons de soutenir ce parti, où personne ne nous donne d'ordres ou nous dit d'aller nous réinstaller », dit Surapan.

    Dans la nuit du 15 mai 2014, Surapan a subi avec d'autres villageois une violente attaque destinée à les intimider, menée par 300 hommes masqués. La série « Une terre précieuse », par Luke Duggleby, retrace l'histoire du village de Na Nong Bong.

  3. 2017, province de Lampang. Chutima Chuenhuajai a fondé le groupe environnemental Rak Ban Heang (« Aimer Ban Haeng »), composé d'une trentaine de personnes qui s'opposent à la construction d'une mine de charbon à ciel ouvert. Elle est assise devant l'un des cinq postes de sécurité que le groupe a construits aux abords du village afin de stopper les véhicules miniers qui tenteraient de pénétrer dans la zone sans permis d'exploitation. « Nous avons eu auparavant de faux gardes forestiers, que personne ne connaissait dans le village et qui ont essayé d'entrer », explique-t-elle. Chutima a été arrêtée à quinze ans pour avoir participé à un reportage lors d'un camp environnemental pour jeunes, où elle disait que « la rivière Huay a[vait] été contaminée et [que] les villageois ne p[ouvai]ent pas l'utiliser pour boire ou pour la consommation domestique ».

  4. 2018, Bangkok. Chutima Chuenhuajai participe à un atelier organisé par l’ONG Protection International avec une trentaine d'autres défenseuses des droits environnementaux et humains venues de toutes les provinces. Dans certains mouvements, des groupes environnementaux du Nord-Est aux associations pour la paix et la justice dans le Sud profond, les femmes forment jusqu'à 80 % des rangs. « Il y a beaucoup de femmes dans ce mouvement, car toutes ces actions découlent de notre instinct de protection. Les femmes sont encore majoritairement chargées de la nourriture, or la forêt et les rivières sont des sources de vie pour leurs familles et elles savent qu'elles doivent protéger les ressources naturelles pour que tout le monde puisse survivre », dit Chutima. Étudiante en informatique, elle est aujourd'hui candidate dans la province de Lampang : « C'est une bonne chose que les aînés dans mon village partagent leurs expériences et leurs connaissances avec nous, mais je veux aussi leur offrir de nouvelles façons de résoudre les problèmes, grâce à la technologie et à la communication. J'ai choisi le parti des Commoners parce qu'il a été créé par des gens de la base aux profils très divers : des travailleuses du sexe, des personnes handicapées, des ouvriers qui vivent dans les bidonvilles, des agriculteurs. Toutes ces personnes sont dans la même situation, quand elles ont un problème, elles envoient une lettre et des documents au gouverneur mais n’obtiennent jamais de réponse. Je veux faire entendre la voix de ces gens. »

  5. Décembre 2018, Wanon Niwat. Lertsak Kamkongsak organise les derniers préparatifs d'une marche avec les membres d'un groupe qui tente d'empêcher le renouvellement de la licence d'exploitation d'une entreprise chinoise de mine de potasse. Pendant six jours, environ 200 personnes ont marché 85 km jusqu'à la capitale de la province pour protester publiquement, malgré l'interdiction de rassemblement de plus de cinq personnes en vigueur depuis le dernier coup d'État militaire. Le mouvement We Walk (« Nous marchons ») s'est transformé un mois plus tard en la campagne We Vote (« Nous votons ») lors du lancement du parti des Commoners à Bangkok. « Quand nous avons fondé le parti, personne ne voulait être le chef. Le système politique produit cette culture, les lois électorales façonnent les partis en stipulant qu'il faut un dirigeant responsable. Alors je me suis proposé car je voulais m'assurer que le parti aille dans la bonne direction, même si je n'aime pas les projecteurs. Je considère que mon rôle est de faire le lien entre tous les membres à travers le pays, je me vois juste comme le coordinateur d'un réseau », explique Lertsak, qui a commencé son travail d'information sur les ressources naturelles en 1996 au sein du Service volontaire de Thaïlande.

  6. Décembre 2018, Wanon Niwat. Quelques jours avant le début de la marche, les organisateurs se sont rendus dans différentes communautés afin de les encourager à les rejoindre. Le programme des Commoners découle des conversations avec des villageois recueillies lors de ces visites de terrain par les membres fondateurs, selon le principe de la « caravane démocratique ». Alors que beaucoup sont prêts à participer pour montrer au gouvernement leur défiance, d’autres sont inquiets de la réaction des autorités. Des milliers d'activistes ont été arrêtés, assassinés ou ont disparu depuis les années 1970 en Thaïlande, et les défenseurs de l'environnement sont en première ligne d'une répression largement passée sous silence.

    Dans le cadre de sa série « Pour ceux qui sont morts en essayant », le photographe Luke Duggleby a retrouvé une quarantaine de lieux où des activistes avaient été tués ou vus pour la dernière fois.

  7. Janvier 2019, Bangkok. Le parti présente officiellement son programme dans une petite salle derrière le Monument du 14-Octobre-1973, qui commémore le soulèvement étudiant et la violente répression militaire ayant abouti au traumatisme national que fut le massacre, à l'université Thammassat, par la police et des milices d'extrême droite trois ans plus tard. Avant les discours, la performance de danse de la section jeunes du parti se veut un symbole du combat qui déchire le pays depuis la fondation officielle de sa démocratie. Tyrell Haberkorn, chercheuse spécialisée dans les mouvements populaires en Thaïlande, résume : « Depuis la fin de la monarchie absolue en 1932, le champ politique thaïlandais est façonné par le conflit entre ceux qui œuvrent pour que la promesse de la pleine participation du peuple à la vie politique devienne réalité et ceux qui œuvrent contre. Au cours des quatre-vingt-sept dernières années, ce conflit a pris différentes formes, mais il n’a jamais été résolu. L'émergence de ce parti est passionnante, car il montre une manière différente de faire de la politique. Sa présence sur le terrain électoral laisse entrevoir la possibilité d'un changement. » À la fin, l'actrice principale lève trois doigts en l'air, un symbole tiré du film Hunger Games, interdit depuis qu'il a été utilisé par des militants thaïlandais opposés à la junte dans les manifestations prodémocratie.

  8. Février 2019, Bangkok. Dans la petite cour, le long de la voie ferrée, qui fait office de quartier général, des volontaires préparent les banderoles en coton qu’a fabriquées une communauté de tisseuses du Nord, par restriction budgétaire et pour utiliser le moins de plastique possible. Les propositions de leurs candidats bangkokois sont sérigraphiées à la main en rouge et noir : augmentation du salaire journalier à 500 baths (14 euros), accès gratuit à la santé et à l'éducation pour tous, y compris pour les nombreux migrants originaires des pays limitrophes qui forment la majorité des travailleurs dans les usines et chantiers de la ville.

  9. Février 2019, Bangkok. Les Commoners présentent des candidats dans les trois districts sur les dix-huit que compte Bangkok et vingt candidats en tout dans les 350 circonscriptions du pays. Réalistes quant aux chances de leurs candidats dans les circonscriptions face aux grands partis, les Commoners ont pour seul espoir, dans ces élections générales, d’accumuler assez de voix dans les vingt districts pour que les votes de tout le pays les fassent entrer au Parlement, selon un système de listes propre à la Thaïlande. Selon le taux de participation, il faudrait un total d’environ 75 000 voix pour que le parti obtienne un poste de député. Ils pensent déjà aux élections locales qui devraient avoir lieu plus tard cette année, où ils auraient plus de chances de faire valoir le profil de leurs candidats.

  10. Mars 2019, Sakhon Nakhon. Des membres des Commoners accrochent les banderoles du parti sur des arbres dans la campagne du Nord-Est. « L'avantage d'avoir notre propre député, c'est que nous pourrions parler pour nous-mêmes, nous n'aurions pas à demander à des représentants de nous défendre. Nous nous concentrerions sur les questions environnementales non seulement pour nos districts, mais pour toutes les provinces. Nous luttons depuis des années pour de bonnes normes environnementales dans tout le pays, et l'arrêt des projets de développement préjudiciables aux communautés villageoises », dit Viron, candidate à Loei, une autre province du Nord-Est, aux confins du Laos.

  11. Février 2019, Bangkok. Nimit Tienudom, l'un des dirigeants du parti, présente le programme à des habitants d'un bidonville de la banlieue de la capitale. Eux aussi sont régulièrement menacés d'expropriation et souffrent d'un accès limité à la santé et à l'éducation. Nimit est un militant réputé, qui s'est battu pour que le système de soins national fournisse un traitement abordable aux patients atteints de maladies chroniques et réduise le coût des médicaments de base. Certains d'entre eux ont demandé à joindre le parti après la réunion.

  12. Février 2019, Bangkok. Ces habitants sont parfois d'anciens cultivateurs qui ont perdu leurs terres dans leur village natal et ont été contraints à l'exode rural. Lors d'une série de manifestations en 1995, un réseau d'organisations populaires originaires de tout le pays s'est formé au sein de l'Assemblée des pauvres pour lutter ensemble contre les barrages, privatisations et autres maux de « l'ajustement structurel » qui est allé de pair avec la modernisation économique dans les années 1990. Au cours d'une manifestation continue de 99 jours en 1999, ils ont établi un « village de pauvres » dans les rues et les trottoirs devant la Maison du gouvernement à Bangkok, afin de remettre en question leur exclusion des lieux d'autorité et de pouvoir.

  13. Mars 2019, Sakhon Nakhon. Des membres des Commoners distribuent des tracts dans un village reculé du Nord-Est. Les vingt candidats des Commoners se présentent en majorité dans les zones rurales les plus isolées et déshéritées. « Comparés aux grands partis qui ont des chansons, des haut-parleurs, des voitures, nous n’avons que notre esprit et notre amitié à offrir aux gens. Pour atteindre les personnes qui ne nous connaissent pas encore, je vais dans tous les villages du district, frappe à leur porte et leur parle de notre programme. Au début, je n'avais pas encore reçu les brochures, donc je devais tout expliquer oralement à chaque fois », dit Chutima. Au fil des semaines, Lertsak rend visite à tous les candidats un par un pour les accompagner dans leur première campagne politique et distribuer brochures et bannières.

  14. Mars 2019, Sakhon Nakhon. Sanjiam Sutsaiya, 71 ans, est le candidat dans le district de Kusunman. Il fait partie d'un petit groupe qui s'est opposé à la construction d'une raffinerie de sucre et d'une usine de production de biogaz dont les activités ont affecté leurs villages. Un volontaire pour sa campagne lit le programme au haut-parleur en face du marché, tandis qu'il est au volant de la voiture. La plupart des candidats sont issus des milieux les plus modestes et ont loué un pick-up pendant quelques week-ends pour faire campagne dans les villages environnants.

  15. Mars 2019, Sakhon Nakhon. Un couple de vendeurs au marché de Kusunman lit le prospectus du parti des Commoners. Le programme est largement fondé sur l'expérience de « People Go Network », une centaine d'organisations civiques qui se sont rassemblées dans une campagne contre la dernière Constitution promulguée en force par la junte en 2017. « Nous sommes organisés en quatre groupes qui travaillent chacun sur un thème : la consolidation du système de santé public, la recherche sur l'agriculture alternative, la lutte contre l'exploitation minière et la défense des droits de l'homme et de la liberté d’expression. La plupart des membres de ce réseau sont désormais membres des Commoners de façon individuelle », dit Lertsak.

  16. Mars 2019, Sakhon Nakhon. Les volontaires réunis autour du candidat Sanjiam Sutsaiya terminent leur annonce en exécutant le symbole de l'égalité avec leurs bras, le logo du parti. « Nous voulons être là pour les cent prochaines années et passer le parti à la prochaine génération. Nous sommes prêts à travailler avec tous les groupes, pourvu qu'ils soient issus de la société civile. Nous savons que ça ne sera pas facile d'exister mais nous voulons essayer », conclut Lertsak.

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