Les lucioles de Claire Tabouret

Jeux de regards et de reflets, couleurs morbides lumineuses, costumes sans fard, figuration et abstraction, traversée des genres et des apparences… Claire Tabouret peint des duels, des entre-deux où tout peut encore basculer. Des migrants dérivent sur une eau somnambule. Des maisons résistent à la catastrophe. Des gamins ont les yeux bandés, ambiance colin-maillard en isolement de HP. D'autres teintés zombies nous fixent, insolents. Des gamines fric et fluo prennent des poses photo de classe ou maison close. La masse d’individus, de peintures, d’eau, de cheveux et de tissus est toujours menaçante. Face-à-face vidéo avec Claire Tabouret, jeune peintre.

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  1. Claire Tabouret face à la caméra (cliquer sur la vidéo ci-dessous).

    Claire Tabouret, face à face © Mediapart

    Peintre. « Quand je suis arrivée aux Beaux-Arts, j’étais déjà peintre. La peinture était déjà une pratique quotidienne, mais je faisais une peinture surannée. J’aimais l’impressionnisme et la peinture de paysage et je pensais encore aller sur le motif avec un chevalet et peindre comme dans le passé. L’école des Beaux-Arts a été un choc, une prise de conscience, une manière de sortir de ma bulle et de ma solitude. Je me suis alors demandé ce que ça voulait dire d'être peintre aujourd’hui, d’être artiste, d’ajouter une image aux images quand tu es dans un atelier avec 25 personnes autour qui créent eux aussi des choses. J’ai presque eu un sentiment d’oppression, par rapport à ce déversement d’un trop-plein d’images dans un monde qui en est déjà saturé. Alors, au fur et à mesure de mes études, ma peinture est devenue plus minimaliste. À la fin de mon cursus, en 2006, je n’ai pas ressenti le besoin de garder ces peintures sur bois. J’ai donc décidé de les effacer en les ponçant à la main avec du papier de verre pour arriver à une surface qui ressemblait quasiment à du marbre blanc poli, mais ce n’était pas un blanc immaculé puisqu’il portait la trace de tous ces événements. L’espace du tableau et de l'atelier devenait donc le lieu dans lequel j’allais agir, et j’aimais bien le définir comme un territoire, une île dont la délimitation rend possible une liberté. Les contraintes étaient donc l’acte de prendre un pinceau, une toile et de la peinture, avec tout le poids du passé. C’est sur ce terrain que ça se joue pour moi : l’atelier, un espace entre deux, mouvant, qui porte des traces. »

  2. Rayon X.  Les enfants « insoumis » de Claire Tabouret sont peut-être des morts-vivants, ou pas. Leur peau translucide irradiante est peinte couleur « vert glauque un peu morbide. (...) Ils sont comme des lucioles que l’on n’arrive pas à éteindre, ils brillent de l'intérieur et résistent au silence de la nuit, à l’oubli… ».

  3. En garde. Les « Veilleurs » tiennent des bâtons lumineux qui convoquent l’histoire de l’art : les lances de La Bataille de San Romano (1456) du peintre Paolo Uccello sont ainsi remixées en mode néons minimalistes de feu Dan Flavin

    La Bataille San Romano (1432), Paolo Uccello La Bataille San Romano (1432), Paolo Uccello

  4. (Sous le) Déguisement. Malgré les costumes, plus personne ne joue : « L’enfance que je peins est une enfance que l’on représente peu, extrêmement lucide, grave et déterminée. Ces enfants ont envie de s’échapper de leurs costumes. Au-delà du costume du lapin, ils sont costumés en enfants, ce qui ne veut pas dire grand-chose pour eux. Ce ne sont pas des enfants tristes, mais il y a une colère sourde qui est contenue et enfermée dans leurs costumes. » 

  5. Fronde. Ces écoliers en bande veulent en découdre malgré leurs sapes de garçons sages. Le genre comme un terrain mouvant : « On peut déguiser un enfant en lapin, mais aussi en fille ou en garçon », commente Claire Tabouret, avant de se référer à la liberté de l’aventureuse Isabelle Eberhardt, écrivaine souvent habillée en homme lors de ses années africaines, et figure centrale de l'œuvre de Tabouret.

  6. Vision. « Mes peintures viennent d’un manque, et c’est là que je me retrouve dans l’écriture de Sebald et son rapport à l’image. Sebald ponctue ses romans d’images photographiques qu’il met en page, des images pauvres, floues, noir et blanc… Ce manque d’information crée un désir obsessionnel, on a toujours envie d’aller au-delà, voir derrière.

    Sebald le fait par l’écriture, moi par la peinture. J’accumule sans cesse beaucoup d’images, et la peinture se déclenche lorsque surgit une part d’interrogation, lorsque je ne peux plus m’en débarrasser. (…) Je peins ce que je ne vois pas. » Alors, face au manque d'images photographiques représentant Isabelle Eberhardt, Tabouret a dégainé ces quatre tentatives de portraits errants.

  7. Passage. En 2011, alors qu’elle était en résidence à « Astérides », à la Friche de la Belle de Mai, Claire Tabouret décide de prendre la mer entre Marseille et Alger pendant plusieurs mois sans mettre pied à terre, et de faire partir son inspiration à la dérive. 

    Migrants Tunisiens venus en Italie, 2011 / RFI Migrants Tunisiens venus en Italie, 2011 / RFI

    Une époque marquée par les photos des migrants de Lampedusa « Il y avait toutes ces images que l’on voyait partout dans les médias lors des révolutions arabes, avec tous ces migrants qui tentaient de rejoindre l’île de Lampedusa… Je ne pouvais pas mettre de côté ces images, ces drames, il fallait que je les peigne. C’est avec cette série que les visages sont apparus dans ma peinture. »

    Le Passeur, 2011, acrylique sur toile, 200 x 250 cm © Claire Tabouret Le Passeur, 2011, acrylique sur toile, 200 x 250 cm © Claire Tabouret

    Claire Tabouret peint alors le passage, la traversée des entre-deux géographiques et culturels... Des sujets qui font écho à une ancienne vidéo « Un matin à venir » réalisée aux Beaux-Arts en hommage au poète palestinien Mahmoud Darwich...

  8. Engloutissement. Les scènes de Tabouret sont noyées dans des masses de personnages, de cheveux, de tissus comme des camisoles invisibles… L’eau et la peinture coulent et teintent en transparence les visages et les paysages désormais isolés et macabres, mais toujours là. Dans cette ancienne série des maisons inondées – des moments où des forces contraires s’opposent, des moments suspendus, assez calmes –, Tabouret va jusqu’à noyer le papier de couches de peintures, jusqu'à saturation. On retrouve encore le fantôme de Isabelle Eberhardt, morte ensevelie dans le désert algérien lors d'un torrent ravageur en 1904. 

  9. Reflets. En résidence à Pékin, Claire Tabouret exécute une série d’autoportraits imparfaits, rituel de peinture quotidien pour s’isoler dans son atelier. Intriguée par la figure de l’androgyne dans l’art, Tabouret découvre cette réflexion de la romancière japonaise Yoko Tawada : « On dit que le corps humain est composé à 80 % d’eau, aussi n’est-il guère étonnant qu’un autre visage apparaisse chaque matin dans le miroir. » Face au miroir, Tabouret a alors noyé pendant deux ans son reflet dans l’encre de Chine sur du papier de riz. 

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    Monographie : 

    Claire Tabouret

    De Claire Tabouret, Judicaël Lavrador, Philippe Piguet et Léa Bismuth. 27 euros, 96 pages. Éditions Isabelle Gounod (2014).


    Prochaines expositions collectives :

    Close to me, Centre pédagogique Rennes Beaulieu,  25 mars - 31 mai 2015

    Traits d'esprit, Galerie du Jour - agnès b. (Paris), 11 avril - 23 mai 2015 

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