A Melbourne, l’hôtel des mille et une vies cassées a rendu les armes

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C’est la fin d’un mythe, celui du Gatwick Private Hotel à Melbourne, en Australie. Ses propriétaires, Rose Banks et Yvette Kelly, deux sœurs jumelles, ont repris l’établissement que tenaient leurs parents, et ont continué à accueillir durant 20 ans ceux qui n’avaient nulle part où aller : pauvres, SDF, toxicomanes, prostituées, anciens détenus… Dans le quartier de Saint Kilda en pleine gentrification, la réputation de l’immeuble a précipité sa chute.  Renaud Coulomb, économiste à l’université de Melbourne, a documenté la dernière année de ce refuge.

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  1. Février 2017. Avant sa fermeture définitive en juillet 2017, le Gatwick affichait complet presque chaque nuit et hébergeait une centaine de personnes. Certaines n’y passaient que quelques jours, disparaissaient et réapparaissaient au gré des aléas de la vie, d’autres y ont trouvé une maison pour des années, voire des décennies. Dave, des îles Fidji, dort au Gatwick par intermittence depuis trois ans. « On est chanceux d’avoir un toit et des repas gratuits. » « J’adore les documentaires animaliers, ici on est comme les animaux, on chasse l’argent dans les rues. » Quelques semaines après cette photo, il sera envoyé en prison à la suite d’une altercation violente au Gatwick. Certains le disent innocent, il aurait couvert quelqu’un.

  2. Février 2017. Allan, qui vit et travaille au Gatwick, répare pour la énième fois une vitre de la porte d’entrée. Arrivé à l’hôtel en 1990, quand la mère des jumelles, « Queen Vicky », gérait encore l’endroit, il est dévasté par la fermeture prochaine. Il trouve le lieu « extraordinaire », « Rose et Yvette font de leur mieux ». Yvette, 60 ans, l’une des propriétaires du Gatwick, demande à des résidents et des personnes de passage de faire moins de bruit dans la rue. Comme sa sœur Rose, elle a commencé à travailler dans l’hôtel à l'âge de 14 ans et elle ne compte pas ses heures.

  3. Mai 2017. Dany vient de sortir de prison, il est accro à la crystal meth. Pour lui, l’hôtel est un lieu magique où il faut « faire un vœu au moment exact où le soleil éclaire les vitraux ». L’endroit est « bousillé par la drogue ». Chaque matin, environ une centaine de seringues, abandonnées par des résidents et des personnes de passage, sont ramassées dans l’hôtel.

  4. Mars 2017. Jennifer, transsexuel, 57 ans, « ancien membre des forces spéciales », a commencé à se prostituer à l’âge de 22 ans. Elle travaille à Saint Kilda. Elle n’habite pas au Gatwick mais y passe tous les jours pour discuter, se reposer, prendre de la drogue aussi. C’est son « Hotel Chaos », elle précise « Cool Hotel Chaos ».

  5. Avril 2017. Arthur, 70 ans, part bientôt. Sa chambre est au dernier étage, celui destiné aux résidents les plus calmes, les plus âgés. Il range ses 26 années de Gatwick dans des cartons. Il tient à ses 45 tours et aux copies de lettres qu’il a écrites, jusqu’à 100 par mois, à des vedettes de télé, des joueurs de criquet, et même à la reine d’Angleterre. Il garde précieusement leurs réponses, pour l’essentiel des accusés de réception, dans des boîtes à chaussures. Il écrit des poèmes aussi. « Un jour, ils découvriront mon travail et diront : quel grand poète ! Nous aurions dû l’inviter à la télé. » Et puis il se reprend : « Arf ! Ils n’aiment pas la poésie à la télé, c’est juste une bande d’idiots. » Arthur a pu être relogé par une ONG locale, la Saint Kilda community housing, qui œuvre au maintien d’habitations à bon marché.

  6. Mars 2017. Darren dans sa chambre. Il a passé un an au Gatwick et trouve le lieu « excitant ». À la fermeture de l’hôtel, il a pu être relogé par l’ONG Saint Kilda community housing.

  7. Mai 2017. Rose, 60 ans, la sœur jumelle d’Yvette, a été demandée pour changer une ampoule dans la chambre de Darren, au premier étage.

  8. Avril 2017. Allan et Yvette viennent de découvrir un trou dans le plafond des toilettes communes. Chaque matin s’accompagne de son lot de surprises. Les accros au crystal meth détruisent souvent miroirs, toilettes, murs. Délires paranoïaques et comportements violents éclosent fréquemment sous l’influence de cette drogue. Pour Mickael, le veilleur de nuit, « les gens qui en prennent deviennent ingérables, ils ne dorment même plus ». Les ambulanciers n’osent plus entrer dans le Gatwick sans escorte policière. Les multiples réparations pèsent sur le budget de l’hôtel, d’autant que peu de résidents paient la totalité de leur loyer modéré.

  9. Février 2017. Yvette, 60 ans, est chargée du linge au Gatwick. Aucun sous-traitant ne veut de ce travail, par peur des seringues oubliées dans les draps.

  10. Décembre 2016. Adam, un ancien résident, épaule les jumelles dans les tâches ménagères pendant quelques jours. Tous les matins, il faut nettoyer les parties communes.

  11. Mai 2017. Deux jeunes femmes travaillant dans une boulangerie ont apporté un caddie rempli de pains. Les résidents reçoivent également de l’aide de différentes ONG qui distribuent des repas gratuits et des vêtements aux personnes en difficulté dans une rue adjacente au bâtiment. Colin, à l’arrière-plan, passe ses journées près de la loge. Pour lui, « le Gatwick est un bon endroit, tant qu’on n’interfère pas avec les affaires des autres ». Son frère, Russell, vit aussi au Gatwick. Tous les deux ont pu être relogés par la Saint Kilda community housing.

  12. Février 2017. Yvette coupe bénévolement les cheveux des résidents. Le gardien de nuit, Mickael, 55 ans, avait 17 ans la première fois qu’il est arrivé au Gatwick. Il y est retourné voilà 6 ans, après son divorce. Ce qu’il préfère au Gatwick ? « Les gens. Tous ont un bon côté, il faut juste le trouver. Parfois, il faut creuser longtemps [rires]. »

  13. Janvier 2017. Mickael souffrait d’une addiction à la crystal meth. Il est décédé d’une overdose quelques semaines après cette photo. Entre le 1er janvier et le 11 octobre 2016, 97 appels sont parvenus aux urgences depuis le Gatwick, dont 21 pour des overdoses. Les visites des policiers sont quotidiennes.

  14. Avril 2017. Pierro, 56 ans, un an au Gatwick, son « paradis ». Sa chambre est impeccable, il le dit lui-même : « Je suis un maniaque de la propreté. » « Les gens sont toujours éveillés à cause de la crystal meth. Comme je suis insomniaque, ici, j’ai toujours quelqu’un avec qui discuter. » Relogé un temps à Forest Hill par les services sociaux, il a trouvé l’endroit « ennuyeux » et a décidé de retourner au Gatwick. Il s’est blessé à la main en sautant devant un train. Il a finalement été relogé par une ONG locale.

  15. Avril 2017. Ancien comptable, Duncan, 64 ans, est au Gatwick depuis 14 mois. Un endroit « génial ». Tout ce qu’il récupère dans la rue est entreposé dans sa chambre. Il passe beaucoup de temps avec Rose et Yvette, qui ont une affection immense pour lui. Il sera l’un des derniers à quitter le Gatwick et à être relogé par la Saint Kilda community housing.

  16. Décembre 2016. Tiani, 31 ans, Aborigène du Queensland, se prépare pour sortir dans l’une des salles de bains communes. Elle est hébergée chez des amis au Gatwick depuis plus d’un an. Une histoire familiale compliquée l’a amenée à Melbourne. Le Gatwick est sa nouvelle « famille », où elle a « peut-être la jeunesse qu’[elle n’a] jamais eue ». Elle a été mère à 16 ans. Ses trois enfants sont actuellement avec leur grand-mère. « Ici, on peut oublier le monde extérieur. » N’étant pas une résidente officielle, Tiani n’a pas été relogée par la Saint Kilda community housing.

  17. Mai 2017. Craig récupère un sachet de « Chinese sugar ». Ce sucre, qui ressemble à de la crystal meth, peut servir à escroquer des acheteurs non avertis. Selon Craig, « le lieu est sale mais a le mérite d’exister ». Il squatte la chambre d’un ami et dort au Gatwitck de façon intermittente depuis plusieurs années. N’étant pas un résident officiel, il n’a pas été relogé par la Saint Kilda community housing.

  18. Janvier 2017. Brandon, 37 ans, a déjà passé un an et demi au Gatwick, un « sanctuaire ». « Je regretterai l’endroit, pas les gens, excepté Rose et Yvette. » La fermeture le rend « mélancolique ». Le jour de son départ, il a écrit deux lettres aux sœurs jumelles pour les remercier. Il a pu être relogé par la Saint Kilda community housing. Le gendre de Rose a aidé Brandon à déménager ses affaires.

  19. Mars 2017. Darren discute avec Peter, missionné par la Saint Kilda community housing pour reloger certains résidents de longue date. Peter et ses collègues ont trouvé un logement à environ 50 d’entre eux. Darren s’est battu cette nuit, sa lèvre supérieure est fendue. Le mur faisant face à sa chambre est constellé de petites taches de sang.

  20. Mai 2017. Charleze, 50 ans, deux ans au Gatwick, recharge son téléphone dans le couloir. Elle n’y a désormais plus de chambre. La Saint Kilda community housing lui a trouvé un logement.

  21. Mai 2017. En vue de la fermeture, la Saint Kilda community housing a engagé deux gardes de nuit pour filtrer les entrées et les sorties. Les frais associés sont couverts par une subvention du gouvernement du Victoria. L’un des gardes a tissé de bonnes relations avec les résidents, mais le Gatwick lui évoque Resident Evil, le célèbre jeu vidéo de zombies.

  22. Mars 2017. Yvette comprend que le Gatwick va vraiment fermer. Une équipe, chargée par la Saint Kilda community housing de condamner les chambres vides, commence son travail. Rose a peur pour Yvette : « Elle est très attachée au Gatwick. » À l’âge de 14 ans, les jumelles ont commencé à travailler au Gatwick, alors tenu par leur mère. À son décès en 1998, elles ont racheté la bâtisse à leurs frères et sœurs pour reprendre le flambeau.

  23. Avril 2017. Un résident quitte le Gatwick et remercie Rose pour son aide. Sa chambre sera condamnée juste après son départ.

  24. Juin 2017. Les jumelles posent devant l’entrée du Gatwick, désormais fermé. Sa vente est prévue pour juillet 2017. Channel 9 s’est portée acquéreur pour son émission de téléréalité « The Block ». Le Gatwick sera rénové et aménagé en appartements luxueux. Rose et Yvette ont continué à nettoyer, ranger et repeindre les chambres vidées jusqu’à la vente. Rose reconnaît : « C’est comme déplacer les transats sur le Titanic […], mais je veux que le Gatwick s’en aille de façon convenable. »

  25. Novembre 2017. La rénovation de l’imposante bâtisse de trois niveaux et d’une centaine de pièces a commencé : le toit a été arraché, l’escalier central démoli, les pièces éventrées. Une page est tournée à Saint Kilda, « la fin d’une ère » selon un ancien résident.

    Ancienne résidente du Gatwick, Wendy Butler avait écrit un poème, qui commence ainsi :
    Blame it on the Gatwick : Homeless camp in Fitzroy Street, / Blame it on the Gatwick. / Rubbish thrown in Jackson Street, / Blame it on the Gatwick. / Keith Richards falls down from a tree, / Blame it on the Gatwick.
    « Blâme le Gatwick : Un campement de sans-abris sur Fitzroy Street, / Blâme le Gatwick. / Des ordures jetées sur Jackson Street, / Blâme le Gatwick. / Keith Richards tombe d'un arbre, / Blâme le Gatwick. »

    ***

    J’aimerais remercier Yvette Kelly et Rose Banks, ainsi que les anciens résidents du Gatwick qui m’ont permis de réaliser ce reportage. Ma reconnaissance va également à S. Maurin, R. Perdrisot, M. Vendeville et S. Dufau pour leurs conseils judicieux relatifs à l’editing des photos. Renaud Coulomb.

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