Quinze jours à bord de l’«Aquarius»

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Le photographe Yann Levy a passé trois semaines, du 13 mars au 4 avril, à bord du navire de sauvetage de SOS Méditerranée, en mer et à terre, en Sicile. De la mi-mars, à quai à Catane, jusqu’au débarquement d’environ 400 rescapés à Messine, le 2 avril, avant que l’Italie ne décide de fermer ses ports aux rescapés, récit en images de la vie des hommes, femmes et enfants de l’Aquarius, sauveteurs et survivants.

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  1. 16 mars 2018. Les conditions météorologiques en Méditerranée centrale ne permettent pas de procéder aux opérations de sauvetage. L’Aquarius reste à quai à Catane (Sicile), son port d’attache. L’équipe de Search and Rescue (SAR) en profite pour s’entraîner aux manœuvres de sauvetage. Les canots pneumatiques sur lesquels les passeurs forcent les migrants à monter sont extrêmement fragiles. Un accostage mal maîtrisé risque de percer le pneumatique et d’engendrer un véritable drame. Il faut donc répéter les manœuvres le plus souvent possible pour limiter les risques lors des opérations de sauvetage. 

  2. 17 mars 2018. À chaque renouvellement d’équipe, les sauveteurs, comme le personnel médical, révisent les bases du secourisme et les techniques de sauvetage. Les équipes sont internationales, l’anglais est la langue officielle à bord. Il faut être sûr de se comprendre pendant les opérations de sauvetage, qu’elles soient urgentes ou pas. Ces exercices permettent aussi aux équipes de mieux se coordonner, d’expérimenter de nouvelles techniques, et surtout, de bien appréhender une opération de sauvetage à bord du navire : faire un massage cardiaque à bord d’un Zodiac, transférer une civière depuis un Zodiac vers le pont, préparer une évacuation par hélicoptère…

  3. 17 mars 2018. L’Aquarius est une brigade mondiale de sauvetage. Son équipage est international et hétéroclite. Outre le personnel médical de Médecins sans frontières (MSF), les équipes de recherche et sauvetage sont composées de marins professionnels, de membres de la Société nationale de sauvetage en mer (SNSM), de sauveteurs professionnels mais aussi d’anciens militaires. Alessandro, pilote de Zodiac, a servi pendant cinq ans dans les forces spéciales italiennes. 

  4. 22 mars 2018. L’Aquarius arrive en zone SAR, la zone de recherche et sauvetage, à environ 25 milles nautiques des côtes libyennes, dans les eaux internationales. Sur place, les sauveteurs scrutent la mer du lever au coucher du soleil pour essayer de détecter une éventuelle embarcation en détresse. Ces embarcations peuvent aussi leur être signalées par le Centre de coordination des secours maritimes italien (IMRCC). Dans ce cas, l’Aquarius fait route vers la position indiquée. 

  5. 28 mars 2018. Peer et Benedikt ont servi sur le Iuventa, le navire de recherche et sauvetage d’une ONG allemande. Benedikt était le capitaine du bateau. Après la saisie du navire, devenu le symbole de la criminalisation des ONG en mer, les deux sauveteurs ont rejoint l’équipe de SOS Méditerranée. Sur son ordinateur, Peer consulte la météo marine : cela permet d’anticiper d’éventuels départs d’embarcations depuis les côtes libyennes.

  6. 29 mars 2018. Ce jour-là, 122 personnes sont secourues dans les eaux internationales, au large des côtes libyennes, par l’équipe de SOS Méditerranée. Le premier contact établi, les sauveteurs stabilisent la situation. Dans les cas les plus simples, une fois les gilets de sauvetage distribués, un diagnostic rapide détermine l’évacuation des naufragés selon leur degré de vulnérabilité. Les rescapés sont mis à l'abri puis pris en charge par l’équipe médicale de Médecins sans frontières. 

  7. 29 mars 2018. Une fois les rescapés à bord de l’Aquarius, leurs vêtements, souvent imbibés d’eau de mer et d’essence, sont jetés et remplacés par des habits propres. Une ration de survie est ensuite distribuée.

  8. 29 mars 2018. Chaque sauvetage possède un numéro d’immatriculation attribué par le Centre de coordination des secours maritimes italien. Les lettres SAR, pour Search and Rescue, et AQU, pour Aquarius, sont également peintes sur les canots à la fin d’un sauvetage. Ce numéro permet à d’autres bateaux naviguant dans la zone de savoir que les personnes ont bien été secourues, qu’elles n’ont pas péri en mer. 

  9. 30 mars 2018. 131 personnes sont sauvées d’un bateau pneumatique en détresse. Une opération de sauvetage dure plusieurs heures, l’équipe de sauvetage dispose de deux Zodiac et d’un troisième, en cas de besoin. Des allers-retours sont organisés entre l’embarcation pneumatique et l’Aquarius

  10. 30 mars 2018. Chaque personne sauvée est enregistrée par MSF en arrivant à bord de l’Aquarius. Ce premier contact permet de déterminer le niveau d’urgence sanitaire et/ou humanitaire de chaque rescapé. Des bracelets de différentes couleurs permettront par la suite d’identifier les besoins spécifiques de chacun. Outre les soins, des entretiens individuels sont organisés pour les naufragés particulièrement vulnérables afin de permettre une meilleure prise en charge par les autorités à terre. 

  11. 30 mars 2018. Une douche d’urgence est mise à disposition des personnes ayant été exposées au mélange d’eau salée et d’essence afin de limiter les dégâts sur la peau. 

  12. 30 mars 2018. Le bateau est équipé d’une clinique permettant d’effectuer les soins nécessaires. Dan (en bleu) est médecin urgentiste à Los Angeles. Il est assisté par deux infirmières, originaires d-Australie et de Grande-Bretagne. Ensemble, ils soignent une femme gravement brûlée sur les jambes et les fesses par le mélange d’eau de mer et d’essence présent dans l’embarcation dans laquelle elle était assise. Les douleurs sont telles que la blessée sera soulagée par des injections de morphine. Il suffit d’une très courte période d'exposition pour que ce mélange hautement corrosif brûle les chairs en profondeur. Si le risque sanitaire est trop grand ou que le pronostic vital de la personne est engagé, une évacuation par hélicoptère devra être envisagée.

  13. 31 mars 2018. Une embarcation en détresse est signalée à l’Aquarius par le Centre de coordination des secours maritimes italien. Le navire ambulance arrive très vite sur place mais entre-temps, la coordination du sauvetage est transférée aux garde-côtes libyens. L’opération se déroule à 50 milles nautiques des eaux territoriales. Les garde-côtes libyens mettront plus de deux heures à arriver. Le canot pneumatique prend l’eau et la situation devient de plus en plus critique. Nick, coordinateur des sauvetages pour SOS Méditerranée, doit négocier avec les garde-côtes libyens afin de stabiliser autant que possible la situation, c’est-à-dire distribuer les gilets de sauvetage et évacuer les personnes les plus vulnérables. 

  14. 31 mars 2018. Les bateaux de sauvetage semi-rigides de SOS Méditerranée attendent le feu vert pour distribuer les gilets de sauvetage et stabiliser la situation afin d’éviter que la situation ne dégénère.

  15. 31 mars 2018. Pas loin de 200 personnes sont à bord de l’embarcation en détresse. 90 d’entre elles, dont des enfants et un nourrisson, seront évacuées pour raisons sanitaires par l’équipe de recherche et sauvetage. Les autres seront interceptées par les garde-côtes libyens et ramenées vers la Libye.

  16. 1er avril 2018. Les enfants et leur famille sont, le temps du voyage, regroupés dans une pièce à part, véritable bulle permettant aux familles de se reposer. Cette pièce est strictement réservée aux familles. Les femmes seules sont elles aussi mises à l’abri dans une pièce appelée le shelter (abri en anglais). La grande majorité des rescapées passées par la Libye ont été violées. Cette pièce est donc strictement interdite aux hommes afin de garantir la sécurité affective et psychologique des femmes. 

  17. 2 avril 2018. Deux jours après le dernier sauvetage, les côtes siciliennes sont en vue. Un rescapé, au petit matin, découvre l’Etna. L’Aquarius arrivera à Messine dans l’après-midi, conformément aux instructions délivrées par le Centre de coordination des secours maritimes italien. 

  18. 2 avril 2018. Environ 400 personnes sont débarquées dans le port dit « sûr » de Messine, en Sicile. Selon les lois maritimes, les personnes secourues en mer ne peuvent être débarquées que dans un « port sûr » (port of safety). C’est Rome qui coordonne l’opération. En Sicile, plusieurs organismes prennent le relais : la police, Frontex, la Croix-Rouge, le HCR… Dimanche 10 juin, le ministre de l’intérieur italien Matteo Salvini a refusé que l’Aquarius, avec 629 personnes secourues à bord, accoste dans un port de la péninsule, déclenchant une crise européenne.

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