Sergii Radkevych et la révolution Maïdan

La révolution Maïdan qui a secoué l’Ukraine en 2014 était aussi artistique. Plongés dans un contexte politique sulfureux qui divisait pro-Russes contre pro-Européens et Américains – un affrontement qui a viré au bain de sang , des artistes ont accompagné le mouvement en prenant les pinceaux et les bombes pour peindre des muraux engagés et des hommages aux résistants dans l’espace public. Entretien inédit avec Sergii Radkevych alias Teck (né en 1987 à Lutsk), artiste émergeant qui évolue entre la rue et l’Église.

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  1. Maïdan. « Dans mes travaux, je m’intéresse principalement à la valeur de l’être humain. Lorsque je touche à un sujet politique, je fais très attention à faire en sorte qu’on ne puisse pas manipuler son interprétation », affirme Sergii Radkevych. En réponse aux assassinats de Maïdan – des snipers avaient tiré sur la foule le 20 février 2014, tuant 75 manifestants sur la place de l’Indépendance à Kiev (lire ici dans Mediapart) – l’artiste a peint une série d’icônes mortuaires aux corps en forme de cible et de cercueil. Il raconte : « J’ai commencé la série R.I.P après les trois premiers meurtres de manifestants pendant la révolution. C’était tellement douloureux que j’ai voulu jeter mes sentiments sur le mur. Maïdan, c’était une communion de la société : je n’avais jamais vu dans mon pays autant de gens qui s’entraidaient. Les temps étaient difficiles mais on essayait tous d'agir pour défendre nos idées. Cette période a eu une influence très importante sur ma peinture. Après la révolution, j’ai essayé de connecter mon expérience de l’art sacré avec la situation de mon pays. C’est essentiel de réagir avec la réalité que l’on vit aujourd’hui, en étant le plus honnête possible. » Quelle est la situation artistique aujourd’hui en Ukraine ? « Nous avons un gros problème avec le département de la culture et des institutions. Mais on a surtout pu voir une très forte activité de la scène artistique qui a aussi beaucoup progressé : cette année, plusieurs artistes ukrainiens ont créé de puissants travaux politiques et sociaux. Les problèmes que nous traversons nous offrent de meilleurs thèmes et de meilleures raisons de créer. La situation est mauvaise actuellement. Nous affrontons les mêmes problèmes au niveau du gouvernement : corruption, vol d’argent. Mais je crois en l’arrivée de jours meilleurs. »

  2. Nouvelle Ukraine. Les sombres peintures “R.I.P” (pour Rest In Peace) de Sergii Radkevych sont emblématiques de la révolution Maïdan, tout comme la sculpture en marbre New Ukraine de Roti, jeune artiste français d’origine ukrainienne (voir vidéo ci-dessous). Alors que les révoltes se mettaient en place, cet artiste issu du graffiti et ancien tailleur de pierre (il a notamment travaillé sur la restauration de la tour Saint-Jacques à Paris) s’est rendu dans son pays d’origine pour soutenir artistiquement les révoltes. Il se souvient : « Maïdan était un système communiste utopique et révolutionnaire pour créer un nouveau gouvernement, une nouvelle constitution, de nouvelles lois, une nouvelle structure économique permettant de chasser ou, au mieux, de réduire la corruption qui est devenue monnaie courante dans le bloc de l’Est. J’ai voulu faire ce marbre pour arrêter le temps, le bon temps, celui que l’on peut avoir juste avant que le pays bascule dans une économie de guerre. Le marbre permet d’inscrire un instant dans l’éternité, qu’il devienne un symbole. Pour installer en vandale ce marbre de quatre tonnes au milieu de la place centrale de la capitale, je m’y suis pris comme je l’aurai fait pour exécuter un graffiti en pleine rue, illégalement. » Voir ici le documentaire de Chris Cunningham (16 minutes) : 

    To the new Ukraine (Final) © Chris Cunningham

    Il ajoute : « Le graffiti est un art populaire qui donne une voix et une sensibilité à une classe qui est culturellement méprisée par les dirigeants. Le graffiti est un état d’esprit, un mode de pensée : il écrit sur les murs l’histoire alternative du monde. L’histoire qui existe dans la rue, pas celle des bouquins. En cas de conflit, le réseau du graffiti est parfaitement structuré et organisé pour devenir un mouvement de résistance indépendant et très actif. » En témoigne le rôle ultra-actif des réseaux graffiti et antifa en Grèce, ou lors des révolutions arabes. Sergii Radkevych conclue « J’espère que cette œuvre de Roti restera symbolique de Maïdan dans le futur et que l’on deviendra enfin cette "nouvelle Ukraine", pour reprendre le titre de l'œuvre qu’il avait offerte à la révolution. » La sculpture a aujourd'hui disparu de la place, sans explication.

  3. Ruines. L’Urbex dans le graffiti (pour "exploration urbaine") consiste à rechercher des friches industrielles vierges pour y peindre en tracés directs des œuvres qui vont lacérer et modifier le paysage architectural, souligner l’histoire des lieux en intégrant dans la peinture la ruine, la rouille, la crasse, la nature sauvage et l’histoire de ces espaces fantômes (voir ici dans Mediapart). Très liée à la scène française depuis les années 1990 grâce à des artistes qui se référaient souvent aux découpes de Gordon Matta Clark, la pratique de l’Urbex s’est depuis propagée dans la plupart des pays touchés par des crises économiques, comme dans les vestiges de Detroit. Sergii Radkevych a lui aussi beaucoup peint dans certaines zones mortes de l’Ukraine, sous son blaze Teck : « J’aime travailler au milieu des ruines car ces lieux ont une histoire qui préexiste à mon travail, et tout l’enjeu est d’intégrer le support dans mon travail en peignant de manière légère pour ne pas tout recouvrir, et m’intégrer dans ce passé. Tous ces lieux détruits ont une énergie spéciale. Quand tu t’y aventures, tu es face à toi-même. Dans ce processus de travail méditatif, je peux trouver des réponses à mes questions. Les ruines nous montrent la destruction naturelle des créations liées aux humains, ce qui nous rappelle la véritable place que nous avons dans le monde. »

  4. détail détail

    Nature. Géographie oblige, le graffiti ukrainien ne se limite pas à l’espace urbain mais se propage parfois dans des décors naturels comme ici en Suède. « Dans cette œuvre, j’ai simplement décidé de retirer de la mousse et de griffer la pierre pour créer une œuvre syncrétique. C’est la même action que le travail du marbre pour un sculpteur. Dans d’autres travaux, j’utilise la nature en tant que représentation d’une idée, c’est une manière de travailler plus en profondeur certains sujets. La nature est un médium mais aussi un sujet. » Ses récents muraux nous alertent par exemple sur la menaçante montée des eaux.



  5. Religion. Auréoles dorées, représentations de Dieu, mains sacrées, croix, portraits de saints… La peinture de Sergii Radkevych – artiste qui peint aussi pour l’Église – se réfère directement aux codes des anciennes icônes religieuses. « Je suis religieux et je considère que chaque peinture fonctionne comme une contemplation. Avec certains travaux, je sors de l’Église pour peindre dans l’espace public et être en contact avec les gens. La réaction des passants est toujours différente, mais elle est positive la plupart du temps » Une mésaventure ? « Il y a deux ans, un prêtre du patriarcat de Moscou avait détruit une de mes peintures qui portait sur un thème sacré. Peu importe, ce n’est arrivé qu’une seule fois, je connais beaucoup d’autres prêtres qui apprécient mes peintures et qui les défendent. »

  6. Fluo. Avec ses auréoles graphiques fluo, Sergii Radkevych teinte le passé façon dégradé californien. « Tous les fragments que l’on peut voir dans mes travaux correspondent à des symboles. J’utilise souvent l’or pour les fonds, pour représenter – comme dans le passé  un éclat irréel. J’utilise des couleurs fluo comme un contraste au passé. Le fluo représente pour moi l’éclat irréel de notre époque, la couleur de notre temps. J’utilise également la couleur noire pour la profonde énergie contenue en elle et dans laquelle j’arrive à percevoir l’espace. Les coulures, les gouttes, ce sont mes larmes, tous ces sentiments personnels qui sortent sur le mur. Quant aux mains  comme le visage ou les yeux –, elles permettent de donner des informations concernant un sujet : c’est une clef pour transmettre des émotions et des sentiments. »

  7. Géométrie. « Les formes géométriques que j’utilise dans mes travaux comportent des significations. Elles agissent comme des emblèmes qui contiennent des informations sur le sens de ma peinture. » Une géométrie qui guide la composition des nombreux muraux peints à quatre mains avec Jaroslav Futymskij, dit Coffin 7906 : « Ensemble, nous avons fait plus de 30 collaborations dans lesquelles nous essayons de mixer nos symboles et les identités de nos peintures. Nos opinions sont différentes sur la religion, le social et l’art, mais les murs nous aident toujours à trouver un dialogue amical. Nous avons une meilleure entente dans le processus de peinture que dans la vraie vie : l’art de rue nous a aidés à devenir amis»

  8. Graffiti. Diplômé de la Lviv National Academy of Arts, département peinture, Sergii Radkevych connaît ses classiques. Mais c’est à l’école de la rue qu’il s’est affirmé avec sa pratique du graffiti. Il commente : « La rue m’a apporté plus dans mon parcours d’artiste que l’académisme des écoles d’art : c’est en étant face aux murs que j’ai réalisé que je pouvais devenir un véritable artiste. Cela m’a apporté une énorme expérience pratique. Mon premier contact sérieux avec le graffiti était il y a douze ans. 

    Kislow - Ukraine Kislow - Ukraine

    J’étudiais en école d’art et le graffiti était une activité très populaire. C’est en faisant mes premières peintures en extérieur que j’ai réalisé à quel point la connexion avec le public était forte et qu’il était possible d’avoir une véritable influence sur les gens avec mes travaux. J’ai énormément peint entre 2010 et 2011, de trois manières : dans la rue, à l’école et à l’Église, avec un travail de polychromie. Cette période intensive m’a aidé à construire ma position dans la vie et déterminer ma position dans l’art de manière générale. » Aujourd’hui, les peintures de Teck avec celles des artistes Waone, Aek ou encore Kislow (voir photo) qui est originaire de Sebastopol (ville sous occupation russe) imposent la scène ukrainienne au cœur du renouveau des arts urbains.

  9. Festival. Loin des festivités du marché de l’art urbain qui se déroulent chaque année dans les grandes capitales occidentales pour spéculer sur d'anciens artistes alternatifs, Sergii Radkevych organise tous les ans le festival Black Circle. La première édition en 2010 s'est déroulée à Poninka (Lviv). « L’idéologie du festival se résume en trois mots : Do It Yourself ! J’essaye d’organiser cet événement en restant indépendant des sponsors. On essaye collectivement de créer une sorte de pique-nique d’art urbain entre amis, à chaque fois dans un lieu différent. Nous en sommes déjà à la sixième édition. Avec les premières, nous avons pu réunir des artistes internationaux venus de Pologne, d’Italie, de France, de Belarus, de Russie, et nous les faisons peindre avec la scène locale d’Ukraine. »

  10. Projets. Sergii Radkevych prépare actuellement pour la galerie Dzuga (à Lviv) une exposition personnelle titrée « Fragments du corps », un corpus de travaux où l’artiste décompose le corps de manière graphique. « C'est un manifeste de la résistance à la violence exercée sur la personne humaine. » Il prépare aussi une série de portraits peints dans la nature qui mixeront l’art sacré avec la calligraphie japonaise.

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