A Vézelay, «la fête ne doit pas être réservée aux messes des scouts»

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Le 5 février, Maximilien Veyssière, 30 ans, comparaîtra devant le tribunal correctionnel d'Auxerre pour avoir tenté d'organiser une fête de village en septembre dernier à d'Asquins dans l'Yonne. Le village est situé non loin de Vézelay et de sa basilique classée au patrimoine de l’Unesco, à quelques pas du site où Richard Cœur de Lion a rejoint Philippe Auguste en partance pour la troisième croisade. Lui et son association avaient pourtant pris soin de choisir un terrain isolé au milieu des bois, éloigné de plusieurs kilomètres de la colline historique et touristique. Mais le préfet de l'Yonne a opposé un niet sans appel et fait évacuer la zone manu militari, suscitant l’incompréhension de la population, ulcérée par la démesure des moyens répressifs. Depuis, une dynamique de solidarité s’est créée.

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  1. Maximilien Veyssière, 30 ans, illusionniste. Trésorier de l’association organisatrice du festival (les “Frangins Frendleyks”), il souhaitait poursuivre la tradition festive des villages qui jouxtent le site, avec un festival artistique et musical mêlant cirque, théâtre, DJ. Rien à voir avec une techno rave :

    Maximilien Veyssière comparaîtra devant le tribunal d'Auxerre pour :

    • Travaux sur un site classé par l’Unesco sans en aviser l'administration (en fait deux trous de 2 m par 1,5 m sur 30 cm de profondeur dans les champs, qui devaient recueillir les excréments des toilettes sèches avant d’être rebouché après la fête, procédé généralement considéré comme plutôt écologiste).
    • Camping sur un site classé protégé par le patrimoine mondial de l’Unesco sans autorisation préfectorale.
    • Organisation d’un événement musical avec diffusion de musique amplifiée malgré une interdiction préfectorale.
  2. Xénia Marcuse, 50 ans, peintre décoratrice, scénographe, auteur. Elle raconte avoir vu « le cabinet du préfet se déplacer dans des voitures aux vitres fumées avec des macarons républicains, tout ça pour faire interdire une fête, c’est absurde. Ils ne nous connaissent pas, ils ont juste envie d’affirmer une autorité, comme si le préfet s'était dit : “Ils n'ont pas fait ça exactement comme il fallait, le protocole n’a pas été parfaitement respecté donc j’interdis” et j’envoie hélicoptères et gendarmes pour dégager la fête. C’est une perte de temps et d’argent, ce n’est pas là que les forces de l’ordre sont utiles ni sur ce genre de projet que le préfet doit perdre son temps. » Et puis, raconte-t-elle ci-dessous (avec son compagnon Nicolas Deslis), ces organisateurs, dont une grande partie est originaire d’Asquins, avaient réussi à recréer du lien entre jeunes et vieux, gens d'ici et d'ailleurs :

  3. Arlette Besle, 72 ans, institutrice en maternelle à la retraite. « Dans les années 1970, on était toute une bande de copains qui aimions bien faire la fête. On a organisé des “marches de la soif”, qui démarraient de Vézelay, généralement devant la basilique et empruntaient tout un parcours, Saint-Père, Asquins, en s’arrêtant de bistrot en bistrot. Et ça se terminait par un pique-nique ouvert à tous. On en a fait cinq puis ça s’est arrêté car on ne voulait pas tomber dans la routine. Plus tard, nos enfants ont pris le relais, toujours dans le même registre festif, ils organisaient des concerts, invitaient des musiciens mais depuis quelques années, c’était en train de se perdre. Lorsque mon petit-fils m’a annoncé : “On part pas en vacances cette année, on vient à Asquins et on organise un festival”, j’étais ravie. Je les voyais presque tous les jours, ils construisaient des bars, des chapiteaux, ils étaient motivés et avaient de bonnes relations avec les gens du village. Aussi, quand j’ai appris que c’était annulé, j’étais enragée. Ces hélicoptères qui tournaient, ces policiers partout, tout ce déploiement de forces pour quelques jeunes échevelés qui sont d’ailleurs toujours restés très calmes, ça a créé quelque chose dans le village. On a monté un collectif pour relier un peu tout ça et soutenir les jeunes. »

  4. Serge Forgeard, 55 ans, agriculteur à Asquins. « Ici, on n’a jamais rien alors quand les jeunes sont venus me demander de leur prêter un terrain, j’ai tout de suite accepté. Mais les autorités ont estimé que c’était trop proche de Vézelay. Même ma mère et ma tante, 84 et 88 ans, voulaient aller à la fête. Faut dire que dans notre hameau des Chaumots, on ne rencontre que le facteur. Le site de Vézelay ne me gêne pas, les touristes non plus, mais faut pas qu’ils nous empêchent de respirer. »

  5. Régis Perreau, 56 ans, agriculteur et conseiller municipal à Asquins, a prêté son terrain situé au milieu des bois sur le lieu-dit “Pisse Vin”. Dans sa déposition à la gendarmerie, il se plaint de l’action de l’hélicoptère de la préfecture qui, en se posant sur son champ, a affolé ses vaches qu’il a eu du mal à récupérer. Lui ne comprend pas pourquoi « on donne aux scouts l'autorisation de faire la messe jour et nuit et on interdit aux jeunes ce festival ».

  6. Camille Delcasso, 25 ans, musicien à Paris et membre de l’association organisatrice. « Le festival n’a pas eu le temps de commencer qu’ils sont arrivés pour faire tout arrêter et évacuer le monde. Il y avait des travellers, des alternatifs, des gens qui venaient avec des piercings et des dreadlocks et qui se mélangeaient avec la population locale. Franchement, à Asquins, il n’y a rien et les gens étaient très contents que l’on organise ce festival. Vu que la moitié de l’équipe était du village, tout le monde a mis la main à la pâte et nous soutenait. Ça sert à quoi de brider ce genre de choses, je ne vois pas en quoi c’est un danger pour la société. »

  7. Thierry Veyssière, 54 ans, masseur-kinésithérapeute à l’hôpital d’Avallon et 1er adjoint à la mairie d’Asquins. C’est dans sa grange que sont entreposés tous les éléments des décors construits et peints par les festivaliers. « Dans les années 1990, on a organisé plusieurs festivals dont un concert sur le parvis derrière la basilique de Vézelay, où l'on a fait venir un groupe de musique de renommée nationale et une parade avec un char qui avait défilé dans les rues avec fanfare et cirque. Ça n’avait posé aucun problème. » Pour lui, il faut laisser les élus décider sans que l’État ne s'en mêle : 

  8. Asquins compte 320 habitants. Les jeunes organisateurs avaient souvent des liens très étroits avec les gens du village dont ils sont originaires.

  9. Tina et Robert Falle, 50 et 52 ans, tiennent le bar, restaurant, tabac, journaux à Asquins. « Quand le vendredi soir, la fête a été interdite, les festivaliers ont reflué vers le camping municipal pour y passer la nuit à bord de leurs véhicules. On a fermé le bar parce que l’on n’avait plus rien à vendre et on est allé rejoindre les festivaliers pour les aider à écouler leurs bières et leurs sandwiches sur le camping et leur témoigner notre soutien. Beaucoup de gens d’Asquins ont fait comme nous, ce qui a contribué à resserrer les liens dans le village. »

  10. Xénia Marcuse et Nicolas Deslis, 44 ans, menuisier. « Ces festivals créaient aussi un lien entre les générations et les anciens du village se réjouissaient de cette fête. Cette interdiction, incompréhensible, a généré beaucoup de frustration. Il paraissait évident pour tout le monde que ça allait bien se passer, il y avait une dynamique positive. » Et pour eux-mêmes, cela a réveillé de doux souvenirs : 

  11. Raymond dit Ray-Ban Joublin, 49 ans, maçon à Asquins et co-organisateur de la fête. « On m’appelle “Ray-Ban“ car lorsque j’avais 20 ans, je suis monté à Paris où j’étais un rocker. Je portais une banane avec des Ray-Ban sur le nez et j’écoutais les Stray-Cats. Lorsqu’ils ont interdit la fête, c’était un vrai bazar dans le village, des camions et des voitures dans tous les sens et des “schmitts“ (policiers, ndlr) partout. »

  12. Isabelle Georgelin, 55 ans, viticultrice et maire d’Asquins. « La population a pris fait et cause pour les festivaliers, et l’événement a même contribué à réveiller une vieille tendance anticléricale dans certains des villages autour de Vézelay, où l’on ne comprend pas pourquoi on laisse régulièrement déferler des scouts d’Europe par centaines et l’on empêche les jeunes de faire leur festival. Il faudrait quand même veiller à ce que tout ne soit pas interdit parce que l’on est “site classé Unesco“, il ne se passera plus rien. Il ne se passe déjà pas grand-chose. »

  13. Odette Beaupin, 88 ans, du hameau Les Chaumots à Asquins. « J’ai bien essayé de donner quelques coups de canne mais l’hélicoptère était trop haut. »

     

     

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