Vingt ans après les bombardements, l’avenir incertain du Kosovo

Le 24 mars 1999, l’Otan lançait une campagne de bombardements aériens contre la Yougoslavie de Slobodan Milošević. Alors que les combats se généralisaient entre les forces de sécurité serbes et la guérilla albanaise de l’UÇK, un million de Kosovars prenaient la route de l’exil. Vingt ans plus tard, les plaies de la guerre ne sont toujours pas refermées, Albanais et Serbes vivent toujours dans des mondes séparés.

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  1. Autrefois, il n’y avait pas de route. Seul un chemin de terre partait de la ville de Vushtrri pour gagner les collines de la Drenica, bastion historique du nationalisme albanais et fief de l’Armée de libération du Kosovo (UÇK). D’un village à l’autre, on tombait parfois sur des checkpoints tenus par des miliciens en armes. Désormais, les routes sont asphaltées, mais les habitants ont quitté la région, espérant trouver une vie meilleure dans la capitale Pristina ou à l’étranger. Les champs sont laissés en friche. « L’agriculture ? Cela ne rapporte rien. Les semences et les engrais sont trop chers, et le Kosovo importe toute sa nourriture », expliquent des paysans réunis dans le petit café du village de Qirez. « Nous avons la liberté, mais pour le reste, rien n’a changé pour nous. »

  2. Près du village de Likoshanë, une pyramide aux vitres brisées conserve des stèles à la gloire des « martyrs » de l’UÇK, tombés au combat. Les vents qui battent le plateau s’engouffrent dans le petit mémorial, laissé à l’abandon.

  3. C’est sur le plateau de Qirez que la guerre a commencé, au début du mois de mars 1998, quand la police serbe a lancé ses premières offensives contre quelques grandes familles albanaises liées à la guérilla naissante. Professeur de français dans la ville voisine de Vushtrri, Rizah Bilalli était venu présenter ses condoléances à la famille Ahmeti, dont dix membres avaient été abattus par les forces de sécurité de Belgrade. Transformée en mémorial, la maison détruite est elle aussi à l’abandon.

    Rizah était un militant de le première heure de la Ligue démocratique du Kosovo (LDK), le parti d’Ibrahim Rugova, qui incarna la résistance non-violente des Albanais tout au long des années 1990. Il dirigeait alors le lycée « parallèle » albanais de Vushtrri. « Nous avions refusé d'appliquer les nouveaux programmes scolaires imposés par Belgrade. Nous faisions cours dans des maisons privées, parfois même dehors, mais la répression était constante », raconte-t-il. Lui-même a été emprisonné à plusieurs reprises.

  4. La voie ferrée coupe la plaine du Kosovo, reliant les mines de lignite de Trepça, près de Mitrovica, à la centrale thermique d’Obiliq, près de Pristina, et à la frontière macédonienne. C’est par là que des dizaines de milliers d’habitants de la capitale Pristina s’enfuirent vers Skopje, lorsque commencèrent les bombardements de l’Otan, le 24 mars 1999.

  5. Le sociologue Mentor Agani est le fils de Fehmi Agani, le principal conseiller politique d’Ibrahim Rugova, assassiné par les forces serbes le 6 mai 1999. Fehmi Agani avait théorisé la stratégie de « résistance non violente » pratiquée par les Albanais du Kosovo dans les années 1990. Il était revenu au Kosovo quelques jours avant le début des bombardements, après l’échec des conférences de paix de Rambouillet et de Paris.

    Recherché par la police serbe, Fehmi Agani s’est caché durant plus d’un mois dans le centre de Pristina, avant d’être arrêté, alors qu’il tentait lui aussi de gagner la Macédoine. « Le train n’a pas pu passer la frontière, nous sommes revenus en arrière, et tous les passagers ont dû descendre dans le village de Dobrevo. Mon père a été assassiné quelques heures plus tard. Le régime de Belgrade a tenté de faire croire qu’il avait été abattu par des hommes de l’UÇK pour renforcer les divisions dans le camp albanais, mais nous connaissons les noms des policiers serbes qui l’ont tué », raconte Mentor Agani.

  6. Des milliers d’Albanais tentant de fuir le Kosovo sont passés par la gare de Kosovo Polje. La population de cette banlieue de Pristina était alors principalement serbe. Aujourd’hui, les Serbes sont partis à leur tour, les Albanais ont rebaptisé la bourgade Fushë Kosovë. Des barres d’immeubles, souvent inhabitées, poussent dans tous les sens mais presque plus aucun train ne passe par la gare.

  7. Depuis la fin de la guerre, des quartiers neufs sortent tous les jours de terre autour de la capitale Pristina. La population de la ville serait passée de 200 000 habitants en 1999 à plus de 500 000. Autour des immeubles en construction fleurissent d’immenses centres commerciaux, qui constituent la principale sortie familiale du week-end, même si bien peu de gens peuvent consommer, et des mosquées, dont la construction est souvent financée par la Turquie.

  8. Hazir Reka, photographe de presse, et sa femme, Nerimane Kamberi, habitent depuis le début des années 1990 dans les grandes barres du quartier de Dardania, au centre de la capitale. « Ces immeubles ont été construits sur des terrains privés, qui ont été expropriés pour accompagner le développement de Pristina », explique Hazir.

  9. Avec des dizaines de cafés et de petits commerces, Dardania était dans les années 1990 le centre de la vie sociale albanaise, même si la police serbe y menait des descentes régulières. C’est toujours un quartier animé de la capitale.

  10. « La population était mixte. Nous avions des relations normales avec nos voisins albanais et serbes, mais dès le début des bombardements, nous avons vu les Serbes sortir dans la rue avec des kalachnikovs. Ils étaient tous armés, même les civils », raconte Nerimane Kamberi. Depuis la fin de la guerre, la grande avenue qui longe le quartier a été rebaptisée du nom de Bill Clinton, qui a décidé d’enclencher les bombardements de l’Otan. L’ancien président américain a même sa statue.

  11. Plus de vingt ans après la fin d'une guerre qui a fait quelque 10 000 morts, les corps de 1 653 victimes n'ont toujours pas été retrouvés, ceux de 1 100 Albanais et d’un peu plus de 500 Roms et Serbes. Les familles des disparus des différentes communautés continuent de réclamer vérité et justice, mais les enquêtes sont au point mort.

  12. Driton Çaushi, député d’opposition, s’arrête souvent dans un couloir du Parlement du Kosovo où 1 653 clefs ont été récemment suspendues, pour rendre hommage aux disparus. Durant des années, lui-même a cherché les traces de son père et de son oncle, arrêtés le 10 mai 1999 par la police serbe dans la ville de Gjakovë. Leurs corps ont finalement été rapatriés en 2004 et 2005, après l’exhumation d’un charnier dans une caserne située près de Belgrade, où des corps de civils albanais abattus durant les bombardements avaient été transférés.

  13. Dès le début des bombardements, le 24 mars 1999, plusieurs centaines de milliers d'Albanais furent chassés de leur domicile par la police serbe, ou préférèrent d’eux-mêmes chercher le salut dans les pays voisins. Beaucoup arrivèrent en Albanie, dans la ville de Kukës, nichée dans la montagne à une encablure des frontières du Kosovo.

  14. Un immense camp avait été établi pour ces réfugiés sur les terrains qui surplombent le lac artificiel du Drin, qui a submergé l’ancienne ville de Kukës, quand le régime stalinien d’Albanie a construit un barrage, dans les années 1960. Aujourd’hui, la zone est à l’abandon, et les habitants de Kukës quittent eux-mêmes massivement la région, essayant de trouver un avenir meilleur à l’étranger. Durant les bombardements de l’Otan, les gens de Kukës ont fait preuve de beaucoup de solidarité avec les « cousins » du Kosovo. Certains ont aussi fait de très bonnes affaires, avec les dizaines de missions internationales et d’organisations humanitaires qui avaient établi leurs quartiers dans la ville.

  15. D’autres réfugiés du Kosovo ont pris la route du Monténégro, et beaucoup se sont arrêtés dans la petite ville de Rožaje, dont la population est passée de 20 000 à près de 100 000 personnes en quelques jours de la fin du mois de mars 1999. Alma Dačić travaillait pour une organisation humanitaire française, qui s’est également occupée, après la fin de la guerre, des réfugiés roms, chassés à leur tour du Kosovo. Ces derniers ont été hébergés durant plusieurs années dans l’ancienne usine de verrerie Kristal, fermée depuis le début des années 1990.

  16. La conclusion d’un cessez-le-feu le 9 juin 1999, le retrait des troupes serbes et le déploiement progressif des soldats de l’Otan au Kosovo ne permirent pas de mettre fin aux exactions, mais la roue de l’histoire changea de sens. Plus de 100 000 Serbes et Roms furent, à leur tour, expulsés du Kosovo. Certains vivent toujours au Monténégro, à côté du monastère orthodoxe de Đurđevi Stupovi, près de la ville de Berane. En vingt ans, quelques-uns sont venus peupler le cimetière, loin de leur terre natale.

  17. Avant la guerre, Ljubiša Trifunović tenait un café-pizzeria dans la ville de Klina, dans le centre du Kosovo. Aujourd’hui, il doit se contenter de petits boulots sur la côte, durant la saison d’été. Il dispose d’un « passeport » délivré par le Commissariat aux réfugiés de Serbie, mais ce document ne lui donne que le droit de résider en Serbie ou au Monténégro, sans pouvoir recevoir de visas pour l’étranger. S’il veut un jour revenir au Kosovo, il devra demander les documents d’identité du nouveau pays. « Nous sommes bloqués entre les trois États, nous sommes des citoyens de seconde zone, nous n’avons nulle part le droit de vote », peste Ljubiša.

  18. Matija, le fils de Ljubiša, s’est fait tatouer sur le bras l’image d’un tank, d’un réfugié et celle de fils de fer barbelés, « pour ne pas oublier l’histoire de la famille ». Le jeune homme a fait ses études secondaires au Monténégro, mais il n’a aucune chance de trouver un travail dans ce pays où il ne dispose que d’un statut « d’étranger ». Dans le nord du Monténégro, durement frappé par la crise, seule l’administration publique offre des emplois mais ceux-ci sont réservés en priorité aux citoyens monténégrins.

  19. Plus de 100 000 Serbes vivent toujours au Kosovo, 70 000 dans des enclaves disséminées dans le territoire majoritairement albanais et 30 000 dans une zone homogène, au nord du pays, contiguë à la Serbie. La rivière Ibar tient lieu de frontière. Le pont qui sépare les quartiers albanais et serbes de la ville divisée de Mitrovica est devenu l’enjeu symbolique des tensions entre les deux communautés.

  20. Dans les écoles de Mitrovica-Nord, on suit les programmes scolaires de Belgrade, les enfants apprennent que leur pays s’appelle toujours la Serbie. Ils n’ont aucune occasion de traverser le pont et de rencontrer des enfants albanais.

  21. Huit cents Serbes vivent toujours dans l’enclave de Velika Hoča, au sud-ouest du Kosovo. Avec ses sept églises médiévales, le village est niché au cœur du vignoble le plus réputé du pays. Une reproduction du célèbre tableau de la « jeune fille du Kosovo », qui vient apporter du réconfort à un combattant serbe tombé lors de la fameuse bataille du 28 juin 1389, qui opposa une coalition des peuples chrétiens des Balkans aux armées du sultan ottoman Murad, trône au mur de la salle à manger de la famille d’un vigneron.

  22. Deux cents Serbes vivent également dans l’enclave d’Osojane, au nord-ouest du pays. Ils ont choisi de revenir en 2001 dans le Kosovo qu’ils avaient fui en juin 1999, à la fin des combats. Le village dispose d’une école, d’une église à côté de laquelle un grand drapeau serbe flotte au vent, et de deux cafés-épiceries. Pour le reste, il n’y a rien, aucune activité économique, sauf un peu d’agriculture de subsistance. « On parle toujours de l’intégration des Serbes du Kosovo, mais quand la commune refait une route, les travaux s’arrêtent toujours avant d’arriver à nos villages, s’indigne Malisa Đurić, le représentant de la communauté locale. Pour les Serbes du Kosovo, il n’y a rien, ni travail, ni avenir. »

  23. Dès la fin des combats, la chirurgienne Rada Trajković avait participé aux nouvelles institutions mises en place par les Nations unies, mais les tentatives de dialogue ont été sabotées par les nationalistes des deux camps. Si les Serbes du nord peuvent toujours espérer un rattachement de leur région à la Serbie, l’avenir est bien sombre pour ceux des enclaves.

    Opposante de toujours, Rada Trajković s’inquiète des projets d’échanges de territoires entre Pristina et Belgrade. « Les Serbes du sud de l’Ibar ont recommencé à vendre leurs propriétés. Tout changement de frontière parachèverait la séparation des communautés et le nettoyage ethnique du Kosovo. C’est un triste désaveu pour la communauté internationale qui a toujours justifié son intervention et sa présence au Kosovo par la nécessité de rétablir une société multiethnique. »

  24. Les populations roms du Kosovo ont aussi payé un lourd tribut à la guerre, prises en étau entre les nationalistes albanais et serbes. Beaucoup vivent dans les enclaves serbes, comme à Gračanica, près de Pristina.

  25. Beaucoup de Roms tentent de quitter le Kosovo, où ils n’ont pratiquement aucune chance de trouver un emploi. Mais l’asile leur est aujourd’hui presque systématiquement refusé dans les pays de l’Union européenne.

  26. Demir Osmani anime un centre communautaire rom de Gračanica, qui apporte un soutien scolaire aux enfants de la communauté. « Ici, nous suivons les programmes scolaires de Belgrade, et les diplômes ne sont pas reconnus au Kosovo. Sept cents Roms vivent toujours dans l’enclave, mais seuls quelques-uns travaillent pour les services de nettoyage de la commune. »

  27. Le Kosovo a proclamé son indépendance le 17 février 2008. Celle-ci n’est toujours pas reconnue par la Serbie, le pays n’a pas pu intégrer les Nations unies, le Conseil de l’Europe ni la plupart des institutions internationales. Les citoyens du petit pays rêvent toujours d’une union avec l’Albanie voisine. Dans les rues de Pristina, les deux drapeaux se font concurrence, l’aigle bicéphale albanais et la bannière bleue du nouvel État.

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