Au détour des livres (6). Histoire(s) du tennis.

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L’Amateur de tennis recueille dix ans de chroniques écrites pour Libération par Serge Daney. Le critique de cinéma analyse les jeux de McEnroe, Wilander ou Lendl pour mieux creuser deux ou trois notions qui lui sont chères : le dialogue, le récit, le temps.

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C’est à l’invitation de Jean Hatzfeld, alors chef du service sports, que Serge Daney commence à écrire sur le tennis pour Libération. Tout au long de la décennie 1980, l’ex-rédacteur en chef des Cahiers du cinéma chronique ainsi Roland-Garros – d’abord –, Wimbledon et la Coupe Davis, cependant qu’il développe le service cinéma du quotidien, rend compte des films qui sortent, écrit sur la télévision puis, prenant la direction des pages « Rebonds », sur l’actualité. 

L’Amateur de tennis, publié une première fois en 1994, vient d’être repris en format poche chez POL. Il recueille une grosse soixantaine de ces articles, rédigés au moment où le tennis, désormais massivement retransmis à la télévision, connaît un « nouvel engouement » et « s’éloign[e] de son passé bon chic bon genre [pour] aborder franchement aux rives du spectacle ». On raconte que, lorsqu’il était enfant, Daney alla à plusieurs reprises à Roland-Garros avec sa mère – et pas seulement au cinéma, comme il l'a évoqué en prologue de La Rampe, son premier livre. On raconte aussi que, dans ces mêmes années 1950, lui qui était grand et élancé, pratiqua le tennis avec élégance, en pantalon blanc. C’est pourtant bien en observateur qu’il s’exprime ici, de même que jamais il n’écrivit sur un film avec le désir d’un jour passer à son tour derrière la caméra.

Ce livre est donc bien celui d’un amateur, non d’un professionnel. Le tennis n’y apparaît aucunement comme une essence, une vérité qu’il reviendrait à chaque joueur de mettre en œuvre séparément. C’est une asymptote, une réalité difficile à saisir dont le peu probable avènement ne se produit que si chacun y met du sien : « Le tennis, ça se joue avec beaucoup de monde. Le joueur joue contre l'autre joueur, contre lui-même, avec le public et avec le tennis. » Et avec le chroniqueur, faudrait-il ajouter.

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Article après article, Daney insiste : un match n’a lieu que si la rencontre se mue en dialogue. Bien que la nuance ne soit pas toujours claire, et bien qu'un mot puisse à l'occasion être employé à la place de l’autre, on comprend sans trop de mal que les joueurs doivent avoir quelque chose à se dire. Et que le dialogue n’est envisageable que dans la mesure où le tennis entretient un rapport au temps qui n’est pas celui du football : au compte-à-rebours absolu du second répond celui, tout « relatif », du premier. De là une prédilection de Daney pour la terre battue de Roland-Garros, dont la lenteur lui semble mieux à même que le prestigieux gazon londonien de créer de la fiction.

Quand un critique de cinéma écrit sur le tennis, on s’attend à ce qu’il parle de mise en scène – télévisuelle –, compare les limites du court à celles du cadre, rapproche les balles mises dehors de l'idée de hors champ et entende dans les clameurs du public un commentaire de l'action, « discret mais off ». On ne pourrait, en l'occurrence, se tromper davantage. Le vocabulaire esthétique de Daney se polarise presque exclusivement autour de ces trois mots : dialogue, fiction, temps. Nulle incongruité en vérité. Au cours des mêmes années, c’est justement de ce côté – dialogue, récit, temps – que le critique cherche à débusquer du cinéma, en insistant sur l’importance du partitif, comme ici il parle du tennis.

Aussi Daney s’attarde-t-il peu sur les qualités athlétiques des joueurs – surprise, là aussi, quand on sait combien, un peu plus tard, la réflexion sur le cinéma fut obnubilée et même aveuglée par la question du corps. Il y a dans L’Amateur de tennis des pages mémorables sur Mats Wilander, John McEnroe, Henri Leconte, Ivan Lendl ou encore Björn Borg, dont la retraite anticipée – celle du dernier joueur à être indifférent au public – marqua la fin d’une ère. Mais chacun de ces portraits garde quelque chose de virtuel, comme s'il était tracé en l'air, quelque part là-haut, en apesanteur au-dessus des courts. Daney ne décrit pas – pas seulement – la volée de McEnroe, les miracles traversés par Leconte, les failles de Lendl ou l’endurance fade de Wilander. Il s’attache à la façon dont chacun projette une version du tennis que son adversaire lui renvoie tel un mur ou comme une copie avec annotations rageuses dans la marge, annule ou au contraire se propose de porter à une dimension inédite.

La distinction introduite par Daney est célèbre, entre les volumes sculptés par Borg et les angles que trouve McEnroe, entre le premier dont la spécialité est d'envoyer « la balle là où l’autre n’est plus (mais où il aurait dû rester) » et le second « là où l’autre ne sera jamais ». La phrase la plus révélatrice du recueil se trouve toutefois une douzaine de pages plus tôt : « Il arrive comme ça que les joueurs dessinent, par la négative, l’image idéale d’une rencontre à laquelle, ensemble, ils se dérobent, comme ces gens qui se trouvent face à face et qui, au lieu de s’écarter l’un de l’autre, oscillent dans le même sens. » Daney n’ignore pas qu’il s’agit de sport, et c’est régulièrement qu’il évoque le « killer instinct » nécessaire à tout champion qui se respecte. Il n'empêche : l’idée d’un affrontement lui demeure à peu près étrangère.

Drôle de mot que ce récit autour de quoi le livre tourne. On peut s’étonner de voir qualifié de la sorte ce qui serait peut-être mieux nommé chorégraphie ou performance. Voire « match », plus simplement encore. On s’étonne de son emploi à propos du tennis. On s’en étonne aussi, quoique dans une moindre mesure, à propos du cinéma : pourquoi Daney, qui semble pourtant avoir aimé tous les genres de film, n’a-t-il jamais parlé, à de rares exceptions près, que du cinéma narratif et jamais de l’expérimental ? Quel est ce rapport qui le lia au récit davantage qu’aux beautés pures du montage ?

Il n’est pas facile de répondre, sinon en usant d’un mot vague : le temps. Le secret du récit, pour Daney, ce n’est pas qu’il déroule une histoire, et encore moins un scénario, catégorie strictement technique constamment honnie. Ce secret, c’est le temps qu’il faut à des corps, à des figures pour déposer dans l’image et dans les têtes un dessin, une trace qui ne se réduit pas à celui ni à celle de leur présence manifeste. C'est le travail du cinéma. Le récit délivré par un film – par un match – est donc indissociable avec celui de sa vision, ou mieux encore : avec son interprétation par le moyen de l'écriture.

On sait que, entre autres prodiges, Daney écrivait à toute vitesse et sans rature. Tantôt à la machine – puis à l’ordinateur, les dernières années – quand il était au journal ou chez lui ; tantôt à la main, dans la salle de presse à l’issue des matches. Le lire à un autre rythme que le sien est impossible. On a beau vouloir décortiquer tel gag, s’arrêter sur telle expression usuelle soudain mise cul par-dessus tête, on est entraîné vers la phrase d’après puis vers le paragraphe suivant.

Un lecteur passionné – surtout s’il a grandi, appris à regarder et à pratiquer le tennis au cours des mêmes années – pourra déplorer que le portrait de Miloslav Mecir ne soit qu’esquissé, que le toucher de McEnroe ne soit pas plus longuement décrit, qu’ici ou là Daney passe trop vite. Et d'ailleurs, pourquoi ce compte-rendu, minute par minute, de la finale gagnée par Noah contre Wilander, au lieu d’un « vrai » texte ?

Ces regrets devront rester éternels, ces interrogations sans réponse. Une force irrésistible précipite en effet la lecture, qui a profondément à voir avec l'enchaînement, notion fondamentale chez le critique. Or, sous une plume comme au bout d'une raquette, un enchaînement n'est pas juste ou injuste, correct ou incorrect : il marche ou il ne marche pas, un point c'est tout. Qu’il s’agisse d’écriture, de tennis ou de cinéma, l’invention du temps a en somme deux faces. D’un côté, elle demeure hypothétique. Le tennis reste à venir, le cinéma aussi : rendez-vous au prochain match, au prochain film… De l’autre, cette invention est irréversible.

Il y a donc aussi peu de sens à souhaiter que Daney ait davantage peaufiné qu’il y en aurait à vouloir que soit rejouée cette autre finale de Roland-Garros, celle de 1984 qui, contre toute attente et au terme de cinq sets, vit McEnroe s’incliner devant Lendl. Reste alors à rêver à notre tour. Non pas à l'image idéale d'une rencontre enfin réalisée mais à cet article définitif, à ce livre gravé dans le marbre que Daney ne prit pas le soin d'écrire mais dont, en attendant, il offrit d'innombrables et non moins belles approximations.

Serge Daney, L’Amateur de tennis, P.O.L, mai 2017, 12,5 €.

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L’année dernière, l’équipe de Mediapart a lancé une série, Au détour des livres, qui se donnait pour objectif de parler des livres qui lui tenaient à cœur, mais qui, pour une raison ou une autre, n’avaient pas trouvé d’écho dans le journal. Il en est ressorti un assemblage de textes à notre image. Alors, nous réitérons l’expérience. Nous vous proposons de découvrir des essais ou des romans, parus ou réédités au cours des 12 derniers mois, qui éclairent notre travail au quotidien ou qui nous ont touchés, tout simplement. Les voici, au hasard de nos rationalités et de nos subjectivités, dans l’espoir de vous donner envie de les lire : retrouver la série en cliquant ici.