La vraie “Elena Ferrante”

Par Claudio Gatti

Ses romans sont des best-sellers mondiaux. Mais depuis un quart de siècle, leur auteure demeure inconnue, cachée derrière le nom d’emprunt “Elena Ferrante”. Dans une enquête que nous publions avec d’autres journaux européens et américains, le journaliste Claudio Gatti révèle la vraie identité de la romancière et pourquoi ce secret a été si bien gardé.

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« Ne me demandez pas qui je suis   […] c’est une morale d’état civil ;
elle régit nos papiers.
Qu’elle nous laisse libre quand il s’agit d’écrire. »
Michel Foucault,
L’Archéologie du savoir.

La notice biographique, au dos des livres d’Elena Ferrante (des best-sellers mondiaux), indique seulement : née à Naples. Il y a eu beaucoup de spéculations sur l’identité – ou plutôt le “pseudonymat” – de l’auteure de la très populaire tétralogie napolitaine, incluant les quatre titres suivants : L’Amie prodigieuse (L’Amica geniale, 2012), Le Nouveau Nom (Storia del nuovo cognome, 2013), Storia di chi fugge e di chi resta (2014) et enfin Storia della bambina perduta (2015). Mais depuis près d’un quart de siècle et la publication de son premier livre en Italie, aucune photo, aucune information n’a filtré sur elle.

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Elle est pourtant une figure étrangement publique, accordant de nombreuses interviews – toujours par écrit – au travers de son petit éditeur romain, Edizioni e/o, et rédigeant en 2003 un livre prétendant expliquer ses origines, Frantumaglia, parcours d’un écrivain. Traduite dans plus de quarante pays, Elena Ferrante a vendu environ un million de livres en Italie, 2,6 millions en anglais (dont 1,6 million aux États-Unis et Canada, et 600 000 en Grande-Bretagne). Son livre L’Amie prodigieuse est sorti cet été en Allemagne et s'y est déjà vendu à 250 000 exemplaires.

Après des mois d’une enquête aujourd'hui publiée simultanément en français par Mediapart, en italien par le quotidien économique Il Sole 24 Ore, en allemand par le quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung et en anglais par The New York Review of Books, il est maintenant possible d’apporter des éléments décisifs sur la véritable identité de l’auteure.

Loin de la fille de couturière napolitaine décrite dans Frantumaglia, de nouvelles informations financières nous conduisent à Anita Raja. Il s’agit d’une traductrice romaine dont la mère, née en Allemagne, a fui l’holocauste et a épousé par la suite un magistrat napolitain.

Anita Raja, romancière sous le nom d'Elena Ferrante. Anita Raja, romancière sous le nom d'Elena Ferrante.
Anita Raja, qui est mariée à l’écrivain napolitain Domenico Starnone, est connue pour avoir une relation étroite et de longue date avec la maison d’édition d’Elena Ferrante. Pendant des années, elle a travaillé pour eux, traduisant de la littérature allemande. Pendant une courte période, elle fut aussi la coordonnatrice de Collana degli Azzurri, une collection d’ouvrages d’auteurs italiens à la durée d’existence assez brève dans laquelle ont été publiés, selon un porte-parole d’Edizioni e/o, trois ou quatre livres en tout, dont le premier roman d’Elena Ferrante dans les années 1990.

Le porte-parole de la maison d’édition décrit Anita Raja comme étant aujourd’hui une simple traductrice free-lance et « pas du tout » une employée. Mais son travail de traductrice ne peut aucunement expliquer l’importante augmentation de ses revenus enregistrée ces dernières années, faisant d’elle la principale bénéficiaire du succès commercial d’Elena Ferrante.

Les données publiques sur la propriété immobilière montrent qu’en 2000, après le succès en Italie du film tiré du premier livre écrit par Elena Ferrante, Anita Raja a acheté un appartement de sept pièces dans un quartier de Rome particulièrement onéreux et une maison de campagne en Toscane.

Mais le vrai succès commercial des livres de Ferrante est venu à partir de 2014, lorsqu'ils sont devenus des best-sellers sur le marché de langue anglaise. Les enregistrements immobiliers montrent qu’en juin dernier Domenico Starnone a acheté un appartement à Rome, à moins de deux kilomètres de celui acheté par sa femme. C’est un logement de 230 mètres carrés et de onze pièces au dernier étage d'un élégant bâtiment d'avant guerre dans l'une des plus belles rues de Rome. Valeur estimée : entre 1,2 et 2 millions d’euros. Un avocat fiscal italien explique que le fait que l'appartement a été enregistré sous le nom du mari ne veut pas dire qu’il l’a acheté avec son argent. En Italie, quand un couple marié a deux appartements, presque systématiquement, chaque logement est enregistré au nom de l’autre afin de payer moins de taxes immobilières, la « première résidence » étant imposée à un taux beaucoup plus faible que la seconde.

Plus significatifs encore sont les revenus enregistrés par la maison d’édition et par Anita Raja dans les années qui ont suivi le succès international des livres de Ferrante.

Les revenus annuels d’Edizioni e/o pour 2014 étaient de 3 087 314 euros, soit une augmentation de 65 % par rapport à l’année précédente. En 2015, ces revenus ont encore augmenté de 150 %, atteignant 7 615 203 euros. Des augmentations similaires sont relevées sur les feuilles de paie émises au nom d’Anita Raja – que nous avons obtenues – par Edizioni e/o sur cette période. En 2014, sa rémunération augmente de près de 50 %, et en 2015, de près de 150 %, soit sept fois le montant reçu en 2010, quand le succès commercial de ses livres était encore limité à l’Italie.

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Claudio Gatti est un journaliste d’investigation de Il Sole 24 Ore, le principal quotidien économique italien. Claudio Gatti a également régulièrement collaboré avec plusieurs journaux européens et américains. Il est l’auteur de plusieurs livres. Lauréat du prix Saint-Vincent en 2003, il a publié de nombreuses enquêtes reprises dans la presse internationale, sur les réfugiés, sur les groupes terroristes islamistes, sur les banques. Il a été l’un des premiers à révéler le scandale du programme Oil for Food – Pétrole contre nourriture – passé avec l’Irak de Saddam Hussein.