Donald Trump, entre réalité et fiction

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Le documentariste Michael Moore n’est pas le seul à avoir prédit l’élection de Donald Trump : les Simpson aussi. Au-delà de l'effet de gag (tragique), la quête frénétique de préfigurations de Trump dans la pop culture américaine répond à une triple nécessité : comprendre d’où le phénomène vient, imaginer où il va, essayer de le combattre.

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Darth Vader (Dark Vador en v. f.) : le héros du côté obscur de la force dans la saga Star Wars est l’un des modèles que le futur haut conseiller et chef de la stratégie à la Maison Blanche, Steve Bannon, a donné pour expliquer ses positions, dans un entretien au Hollywood Reporter du 18 novembre. Bannon y associe ce sombre personnage avec d’autres figures du mal en un assemblage incongru (Dick Cheney, Satan), qui vise à vanter les vertus des ténèbres et du pouvoir. Cette posture de provocation, cette surenchère grotesque et effrayante a été la marque de fabrique de la campagne de Trump ; on dit même qu’il l’aurait théorisée, expliquant dans son livre – The Art of the Deal, écrit par Tony Schwartz – qu’il faut pratiquer une sorte d’« hyperbole véridique », « une forme innocente d’exagération », car c’est une « forme très efficace de promotion ».

Mais si Bannon convoque un personnage de fiction, ce n’est pas seulement par souci d’efficacité ou en raison d’une coquetterie perverse. De fait, il y a bien eu une polémique en décembre, à l’occasion de la sortie de Rogue One, le nouvel opus de ce qui est désormais la franchise Star Wars.

Des gens se désignant eux-mêmes comme faisant partie de l’alt-right, cette nouvelle droite américaine qui se revendique comme machiste et raciste, ont lancé un appel au boycott du film, avec le hashtag #DumpStarWars. Peu de temps après l’élection de Trump, le scénariste du film, Chris Weitz, avait souligné que les forces de l’Empire s’apparentaient à une organisation suprématiste blanche ; elles sont combattues par des héros rebelles et métissés, menés par une femme. Aussitôt sont apparues des rumeurs (vite démenties) selon lesquelles Rogue One aurait été réécrit afin qu’y soit insérées des scènes anti-Trump. La campagne de boycott menée par une bruyante mais minuscule bande d’agités n’a eu aucun succès : le film compte au nombre des meilleurs démarrages d’Hollywood.

Sinclair Lewis, « It Can't Happen Here » Sinclair Lewis, « It Can't Happen Here »
Reste que la polémique est symptomatique : le tournant que sont en train de vivre les États-Unis affecte aussi l’univers des fictions. La future équipe gouvernementale en joue, mais les opposants à Trump également : en quelques mois s’est forgée sur la Toile une sorte d’anthologie éparse des avatars de Trump dans les séries, films, bandes dessinées, romans. Ce n’est pas seulement que la reprise en main idéologique fait frémir tous les secteurs culturels (l’équipe du futur président a d’ailleurs peiné à trouver des artistes pour célébrer son élection) : l’irruption de Trump dans le champ du réel provoque une telle sidération que les médias et les réseaux sociaux tentent de répondre au vertige en allant chercher dans la fiction ce qui pourrait permettre de la penser.

En somme, face à un président et à ses électeurs adeptes des post-truth politics, ou de ce que Christian Salmon appelle une « realpolitik de la fiction », face à ces gens qui récusent la réalité du changement climatique et préfèrent fantasmer un complot pédophile lié aux Clinton dans une pizzeria (Pizzagate), il semble raisonnable d’aller explorer du côté de récits qui se donnent clairement comme fictifs, qui jouent explicitement de la frontière entre le réel et l’imagination, pour essayer de comprendre ce qui est en train de se produire, et tenter de le combattre.

La recherche de personnages trumpiens répond d’abord à une nécessité historique. Si les historiens s’accordent à dire que le phénomène Donald Trump n’est pas soluble dans la catégorie du fascisme, ils soulignent cependant qu’il présente des traits fascistes (c'est ce qu'estime Robert Paxton, spécialiste de l'histoire de Vichy). Or le fascisme est un phénomène européen dont les États-Unis ont pu se croire préservés, à quelques exceptions près. Collecter des préfigurations de Trump permet donc de trouver des références, des précédents au sein de la culture américaine.

Le futur président semble l’émanation d’une américanité profonde en même temps qu’une exception dans son histoire démocratique. Il s’agit en somme de ré-américaniser Trump, non pour le légitimer, mais pour construire un récit historique qui l’explique. On lui trouve ainsi des origines dans une pièce à succès, It Can’t Happen Here, tirée d’un roman de Sinclair Lewis paru en 1935, et que les Éditions de la Différence ont réédité l’été dernier (Impossible ici, 2016) : Lewis s’inspire notamment du parcours de Huey Long, gouverneur fascisant de Louisiane au tournant des années 1930, pour imaginer l’ascension d’un sénateur américain qui devient bientôt dictateur, créant des camps de concentration, s’appuyant sur des forces paramilitaires. Le titre du roman, qui évoque le lieu commun d’une Amérique imperméable au fascisme, visait à mettre en garde le pays avant guerre ; il résonne durement aujourd’hui.

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