Hommage à Michel Rocard: Hollande ou l’hiver de la parole

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Un temple, la cour d'honneur des Invalides, le siège du parti socialiste : Michel Rocard avait voulu un triple hommage. Qui donne à réfléchir. Qui pousse à l'action. Ce n’était pas gagné. Ce fut perdu…

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Au sommet du pouvoir, les morts en remontrent aux morts : même le deuil est prétexte au duel. François Mitterrand avait voulu se mesurer une dernière fois à de Gaulle en rejouant, à sa façon, 1970 en 1996. Dom Juan calquait ses obsèques sur celles de la statue du Commandeur. Après Notre-Dame-de-Paris en même temps que Colombey, selon un rituel chevaleresque, il y eut donc Notre-Dame-de-Paris concomitamment à Jarnac, en vertu d’un tour de passe-passe un rien libertin.

Michel Rocard aura également, jusqu’en son trépas, défié François Mitterrand. Celui-ci, qui se voulait littéraire, méprisait-il celui-là, qui s’assumait économiste ? On allait voir ce qu’on allait voir : l’homme le plus inspiré, gorgé de mythes et de symboles universels ne fut pas Mitterrand de la Saintonge, attaché à la terre qui, elle, ne ment pas, mais bien Rocard le feu follet. Avant son incinération il allait donner une leçon d’histoire, de morale et de politique en abandonnant la simple dualité au profit de la fécondité du ternaire.

En couchant sur son testament l’ordre et les lieux des hommages qui lui seraient rendus à Paris, Michel Rocard imposait une cure de « trifonctionnalité ». Le Temple de l’Étoile, les Invalides et le siège du parti socialiste, c’était retrouver, ce jeudi 7 juillet 2016, la « tripartition fonctionnelle » que Georges Dumézil avait détectée de l’Inde à l’Irlande depuis la nuit des temps. C’était revenir aux trois dieux de la Rome archaïque : Jupiter pour le sacré, Mars pour le combat, Quirinus pour la masse du peuple. Trois moments distincts, solidaires, exhaustifs. Comme les trois feux sacrés à Rome. Comme les trois libations aux morts dans l’ancienne Grèce (le miel, le vin, le lait)…

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Qu’en fut-il ? Les intéressés n’ont pas su ou pas voulu jouer le jeu, du moins aux Invalides à midi, puis au PS à 14 heures. Seul le pasteur Laurent Schlumberger, très engagé en faveur de l’accueil des réfugiés, trouva le ton juste, au temple, dès 10 heures. Il rappela d’abord au pouvoir exécutif de notre monarchie républicaine un point de la tradition protestante – et cela froissa la cour qui s’était transportée jusqu’en ce lieu de la RPR (religion prétendument réformée) : « Soli Deo Gloria » (à dieu seul la gloire). François Hollande fronça douloureusement le sourcil et Manuel Valls avala difficilement sa salive.

Laurent Schlumberger cita surtout, en ouverture du culte d’adieu, une lettre récente de Michel Rocard, qui oblige à faire face aux erreurs, à penser le fiasco, à s’interroger radicalement :

« J’aurais largement vécu le siècle de la honte. La boucherie de 14-18, la Shoah, le goulag, les génocides du Cambodge, du Rwanda et de Bosnie, l’acquiescement tacite de la communauté internationale à l’assassinat de la nation palestinienne, l’échec répété de la même à entreprendre le dur combat nécessaire contre l’effet de serre, contre les catastrophes créées par la spéculation financière et contre l’impuissance à sortir l’Afrique et l’essentiel de l’Asie du sous-développement... Derrière tous ces drames, l’immoralité aussi bien humaine que financière. La référence première à la raison n’a pas produit d’éthique. Même les socialistes, dont pourtant l’espoir découle d’une morale, n’ont pas su produire un code respecté de références collectives. Ils acceptent même que la raison couvre toujours la plus criminogène de nos valeurs collectives, la souveraineté nationale. »

Voilà ce qu’assénait Michel Rocard, au seuil sévère du tombeau, avant d’ajouter ceci dans sa missive : « Je ne crois plus à aucune transcendance et suis devenu agnostique. Mais je constate que l’humanité n’a pas su trouver en elle-même les sources d’une morale de la vie. Empiriquement, cela ne se transmet qu’avec l’acceptation du mystère et l’évocation d’un ailleurs. Certaines religions font encore cela mieux que la raison. Toutes ont erré, et péché, comme elles disent. Celle qui m’accueillit, le protestantisme, m’est souvent apparue comme l’une des moins coupables dans l’asservissement des hommes et notamment, critère majeur, des femmes. C’est cela qu’il me paraît nécessaire de rappeler. »

Le pasteur, allié ultime de Michel Rocard aux côtés de sa dépouille, en profita pour fixer un objectif aux survivants de la caste : « Ce deuil rappelle à chacun de nous les limites et la fragilité de notre vie, et donc il nous place devant la question du sens de notre existence. »

Une telle feuille de route allait-elle être respectée aux Invalides ? Il y avait du monde et du beau monde – aucun ou presque ne s’était déplacé au même endroit le mois dernier pour Edgard Pisani…

Edmond Maire, né en janvier 1931 Edmond Maire, né en janvier 1931
L’ancien secrétaire (1971-1988) de la CFDT, Edmond Maire, 85 ans, très affaibli, sembla jeter ses dernières forces dans la bataille des mots et des souvenirs pour se remémorer les « utopies créatrices », le « bouillonnement social et culturel », les « débats multiples », « l’appel à l’intelligence des citoyens », la « formidable poussée libertaire et populaire de Mai-68 » avec laquelle Michel Rocard fut de plain-pied, la « perspective d’autogestion et d’émancipation », la volonté de « démocratiser la société », de « faire progresser à tout moment la justice sociale » en n’oubliant pas « la pertinence des moyens ». Le vieil homme recru d’épreuves regagna péniblement sa place après avoir lancé des fusées politiques revigorantes et mobilisatrices : « Son message et son exemple nous concernent tous. »

Un homme dans la force de l’âge gagna la tribune d’un pas alerte et ce fut l’hiver de la parole. M. Hollande est en campagne. Il remercie méthodiquement ceux qui l’ont servi (Manuel Valls, Jean-Marc Ayrault, Laurent Fabius). Il citera comme à regret – à la façon qu’avait François Mitterrand de serrer la main de ses ennemis en semblant les congédier – Nicolas Sarkozy et Alain Juppé présents dans la cour des Invalides. Surtout, comme un souverain qui s’arroge le rocardisme désormais tombé dans son apanage, François Hollande lança un avertissement glaçant au sieur Arnaud Montebourg, qui sembla se crisper : Michel Rocard put devenir premier ministre en 1988 parce qu’il s’était effacé en 1981. À bon entendeur salut…

© itele

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Je n’ai rencontré Michel Rocard qu’une fois, le 21 mai 1981, au Panthéon. Notre troupe d’étudiants en histoire à la Sorbonne (qui comptait notamment Laurence Abeille, aujourd’hui députée écologiste) venait de rompre les chaînes du service d’ordre protégeant tant bien que mal l’apothéose mitterrandienne. L’orchestre de Paris dirigé par Daniel Barenboim jouait tant bien que mal L’Hymne à la joie. Michel Rocard tenait tant bien que mal son rang sur les marches du péristyle, à côté du cinéaste Marcel Carné. Un petit groupe hurlait « Rocard président ! », ce qui mettait le rival de François Mitterrand dans une position fâcheuse. Il avait l’air emprunté. Je me suis approché pour lui glisser : « Ne vous inquiétez pas, c’est la dernière fois que vous verrez la canaille d’aussi près. » Il me répondit, avec son débit saccadé : « Allons, allons… »

« Allons (enfants de la patrie) », chantaient ses « camarades » (qui le détestaient pour la plupart, comme Louis Mermaz – ou feu Jean Poperen qui l’appelait « Rocard d’Estaing »), lorsque je quittai le siège du PS, ce 7 juillet 2016...