Silyane Larcher: «Marianne est aussi noire»

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L’intellectuelle martiniquaise Paulette Nardal ou la députée Gerty Archimède ont été presque oubliées. Ces femmes noires, et beaucoup d’autres, sont pourtant des figures importantes du féminisme en France. Entretien avec Silyane Larcher, coauteure d’un livre paru aux États-Unis qui rappelle la vivacité et la résonance des combats féministes dans l’empire colonial.

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« Marianne est aussi noire. » C'est par ces mots que débute le livre Black French Women and the Struggle for Equality, 1848-2016, paru il y a quelques mois aux États-Unis (University of Nebraska Press, non traduit). Nourri par des universitaires de tous horizons, chercheurs aux États-Unis, à Paris ou aux Antilles, cet ouvrage à seize voix retrace la « lutte » des femmes noires, à diverses époques et dans différents continents, « pour l'égalité » dans la France coloniale et contemporaine.

On y (re)découvre le combat des femmes pour le droit de vote dans le Sénégal colonisé, le parcours d'activistes et d'intellectuelles noires en Martinique et en Guadeloupe au début du XXe siècle, la biographie de figures contemporaines comme Christiane Taubira ou la contribution des militantes radicales du collectif afroféministe Mwasi.

Derrière leur diversité, ces parcours sont ceux de femmes souvent invisibilisées dans le roman national de la France et de son empire. Victimes, même quand elles sont puissantes, d'un racisme venu du fond des âges. À l'occasion du 8 mars, journée internationale des droits des femmes, entretien avec sa coauteure, Silyane Larcher, philosophe et politiste, chargée de recherche au CNRS.

Silyane Larcher. © DR Silyane Larcher. © DR
Vous retracez dans Black French Women une histoire riche et méconnue, celle des combats des femmes noires pour l'égalité en France. Cet ouvrage revisite plusieurs espaces-temps : on y trouve des contributions sur les luttes des femmes sénégalaises pour le droit de vote dès le XIXe siècle dans l'empire français, l'hypersexualisation exotisante du corps des femmes noires et leur absence de représentation dans les médias, l'œuvre de la romancière franco-sénégalaise Fatou Diomé, le parcours d'activistes et d'intellectuelles noires en Martinique et en Guadeloupe…, jusqu'à des figures contemporaines comme Christiane Taubira ou les militantes afroféministes, sur lesquelles vous travaillez et dont l'activisme antiraciste et antisexiste radical provoque beaucoup de suspicion, on l'a vu au moment des débats autour du fameux camp d'été décolonial en 2016. Quel était votre projet ?

Silyane Larcher : Le projet de départ, scientifique, était de s'adresser aux sociologues travaillant sur la question des luttes sociales pour l'égalité, aux historiens s'intéressant au mouvement social, aux universitaires qui travaillent sur les études de genre et se sont battus pour introduire les femmes dans une histoire nationale. Le choix du livre est celui du décentrement. Il s'agit d'inviter à produire un récit historique des luttes sociales, féminines et féministes, qui ne fait pas de l'Hexagone le seul moteur de l'histoire, change la perspective d'un centre et d'une périphérie que seraient les colonies, ou ce qu'on appelle « l'outre-mer ».

En fait, on ramène l'empire dans la production d'un récit national, c'est ce qui est original. On ne traite pas ces femmes comme des indigènes. Les femmes colonisées sont des sujets, elles peuvent parler, elles ont parlé. L'identité féminine en France n'est pas que blanche, elle n'est pas qu'hexagonale. C'est un autre visage de la société française et de son histoire qui ressort de ce livre.

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Vous tirez dans ce livre les portraits passionnants de femmes méconnues, voire oubliées. Notamment celui de Paulette Nardal, une journaliste martiniquaise qui a cofondé La Revue du monde noir et La Dépêche africaine, deux revues de la diaspora noire à Paris, et fut une des inspiratrices, avec sa sœur Jeanne, du mouvement de la négritude…

La contribution des sœurs Nardal à l'émergence de la négritude, mais aussi de la présence féminine noire dans le discours antiraciste et anticolonial en France, a été centrale. Elles arrivent à Paris au début du XXe siècle.

Paulette Nardal va être la première femme noire agrégée d'anglais diplômée à la Sorbonne. Elle y côtoie d'ailleurs Anna Julia Cooper (1858-1964), une Afro-Américaine, fille d'une esclave de Caroline du Nord, qui travaille sur une thèse d'histoire sur la révolution haïtienne, et dont une citation célèbre figure aujourd'hui dans les passeports américains : « La cause de la liberté n'est pas la cause d'une race, d'une secte, d'un parti ou d'une classe, elle est la cause de l'humanité, le droit fondamental de l'humanité même. »

Paulette va créer le café dans lequel les principaux fondateurs de la négritude vont se rencontrer. Sa Revue du monde noir est un point de rencontre pour des hommes et des femmes antillais et afro-américains qui écrivent sur l'identité noire au début du XXe siècle, sur le vécu de la question raciale et la façon dont il interroge l'égalité dans les démocraties américaine et française. Elle n'a jamais dissocié la question sociale de la réflexion sur le genre et la question raciale. De cette façon, elle est une pionnière de l'intersectionnalité, qu'elle pratique et met en œuvre dans sa vie. La fascination contemporaine pour l'intersectionnalité est déjà inscrite à cette époque dans des débats transatlantiques entre intellectuels afro-américains et français noirs

Paulette Nardal, photo du documentaire « Paulette Nardal, la fierté d'être une négresse » de Jil Servant. © La1ere/Francetvinfo Paulette Nardal, photo du documentaire « Paulette Nardal, la fierté d'être une négresse » de Jil Servant. © La1ere/Francetvinfo

Paulette Nardal et sa sœur sont les figures non pas d'UN féminisme français, mais de féminismes en France. Sa parole est celle d'une émancipation. Avec des limites ! Nardal appartient aux milieux bourgeois de la Martinique du début du XXe siècle, elle est plutôt gaulliste, elle a des positions sur le mariage qui peuvent être discutées. En tout cas, elle ne voit pas de contradiction entre le fait de s'affirmer noire et française. Ce n'est pas pour elle une aporie, une antithèse. C'est intellectuellement envisageable, politiquement formulable et vivable.

Cette question est très importante. Il y a un débat extrêmement vif dans le milieu académique et politique sur la manière dont la gauche traite la question des classes populaires et la question « ethnoraciale ». Vous entendez une opposition entre ceux qui considèrent que tout serait de l'ordre de la classe et du social uniquement, et d'autres, attaqués pour « identitarisme » ou « indigénisme », qui ne défendraient qu'une lecture identitaire, culturaliste. L'impasse politique et intellectuelle dans laquelle nous sommes est à la mesure de notre ignorance de cette histoire antiraciste qui est passée par les colonisés et se trouve d'ailleurs plutôt du côté de la gauche. Il y a des généalogies antiracistes, antisexistes, féministes, égalitaristes qui doivent être interrogées dans la façon dont nous débattons aujourd'hui de racisme et d'inégalités économiques.

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