Arundhati Roy: «Je ne suis pas sûre que l’humanité veuille survivre»

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La romancière, activiste et essayiste indienne Arundhati Roy poursuit sa tentative de « réveiller notre imagination » contre le chauvinisme, le capitalisme et les processus en apparence inoffensifs qui leur permettent de prospérer. 

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Arundhati Roy, l’auteur du Dieu des Petits Riens, termine, vingt ans après, un nouveau roman qui sera publié en anglais l’année prochaine et en français début 2018. En attendant, elle publie deux ouvrages qui s’inscrivent dans ses combats contre les nationalistes hindous et le capitalisme vorace.

Arundhati Roy Arundhati Roy
Le premier, Capitalisme, une histoire de fantômes (Gallimard), est en réalité un recueil d’articles, centré sur les tensions au Cachemire et la façon dont les ONG, les fondations philanthropiques, les bourses d’études ou les discours lénifiants sur la diversité et l’art servent de véhicules aux accaparements de terres et aux destructions des imaginaires, dans une Inde dont le développement économique exponentiel est compatible avec le fait que « plus de 80 % de la population vit avec moins de cinquante cents par jour ».

Face à cela, Arundhati Roy rend compte de luttes qui tentent de résister à ces rouleaux compresseurs financiers et idéologiques. Si l’analyse est sombre sur le sort qui attend une humanité ayant anéanti des manières de penser radicalement différentes, en supprimant certains modes de vie pour en imposer d’autres, Arundhati Roy exige toujours le « droit de rêver dans un système qui a essayé de transformer tous les individus en zombies hypnotisés au point d’assimiler le consumérisme irréfléchi au bonheur et à l’épanouissement ».

Le second s’intitule Que devons-nous aimer ? (Gallimard). Cosigné avec l’acteur et réalisateur John Cusack, c’est le fruit d’une rencontre avec Edward Snowden mais aussi Daniel Ellsberg, l’ancêtre des « lanceurs d’alerte », à l’origine de la fuite des “Pentagone papers” durant la guerre du Vietnam. Il constitue notamment une réflexion sur le patriotisme, au nom duquel disent avoir agi Ellsberg et Snowden, tandis qu’Arundhati Roy appelle à redéfinir nos priorités : « Une forêt vierge, une chaîne de montagnes ou une vallée fluviale sont plus importantes et certainement plus dignes d’amour que tout pays ne le sera jamais. Je pourrais pleurer pour une vallée fluviale, et cela m’est déjà arrivé. Mais pour un pays ? » Entretien.

Vous écrivez que l’Inde est désormais une superpuissance comme les autres, « avec des bombes nucléaires et une scandaleuse inégalité »… En 1998, dans The End of Imagination, vous aviez déjà déclaré : « Si protester contre l’implantation d’une bombe nucléaire dans ma tête est anti-hindou et antipatriotique, alors je fais sécession. Par la présente je m’autoproclame république itinérante indépendante. » Presque vingt ans après, où en êtes-vous de votre relation avec l’Inde ?

En Inde, le discours nationaliste est devenu terrifiant et cela a débuté avec les essais nucléaires. Tous ceux qui ne célébraient pas cela comme la marque d’une grande nation ont été accusés de trahison. La différence est que ceux qui stigmatisaient comme « anti-Hindous » les rares qui ne communiaient pas dans le culte de la grande puissance nucléaire sont aujourd’hui installés au pouvoir et retranchés derrière leurs convictions d’extrême droite. Certes, la région est loin de la situation syrienne ou irakienne, mais un gouvernement avec Modi à sa tête, attisant le conflit au Cachemire et la tension avec le Pakistan, a de quoi nous inquiéter tous, parce qu’on parle là de puissances détenant des bombes nucléaires.

Êtes-vous personnellement visée par les nationalistes hindous ?

Le gouvernement opère en sous-traitant son mécontentement vis-à-vis des voix divergentes à la foule. Une manifestation avait ainsi été organisée devant mon domicile par l’aile féminine du BJP, exigeant mon arrestation. Et en avril dernier, des étudiants de l’université Nehru avaient organisé une discussion sur la pendaison du cachemiri Afzal Guru, sur lequel j’ai écrit plusieurs textes. Certains groupes s’en sont alors pris aux étudiants et un journaliste d’une chaîne d’info en continu a demandé : « Qui est la personne derrière tout cela ? Pourquoi est-elle encore en liberté ? » Les médias possédés par de grandes entreprises intiment aux voix indépendantes de se taire et le gouvernement sous-traite la censure à des foules en colère.

Comment expliquer que la croissance exponentielle de l’Inde ait abouti à une situation où les cent personnes les plus riches du pays détiennent plus d’un quart du PIB ? Pourquoi la théorie du « trickle down », selon laquelle la croissance permet à la richesse de « ruisseler » vers les classes défavorisées, s’est-elle révélée fausse et a-t-on assisté, au contraire, à un massif « gush-up » (littéralement, « jaillissement »), processus par lequel la concentration des richesses s’opère au détriment des classes pauvres ?  

Cela arrive partout dans le monde ; cela s’appelle le capitalisme et il n’est pas besoin d’avoir un grand diplôme en économie pour comprendre cela. Mais en Inde, ce phénomène est redoublé par le fait que, contrairement au développement chinois permis par la production et l’exportation de biens manufacturés, la croissance est entièrement fondée sur l’extraction des ressources et des minéraux. Historiquement, les Britanniques et les Français ont colonisé le monde pour en extraire les précieuses ressources. Aujourd’hui, en Inde, une élite est en train de coloniser son propre pays.

En outre, le capitalisme indien est particulier en ceci que les grandes sociétés, comme Tata par exemple, couvrent absolument tous les champs de la vie, de l’extraction minière à la presse jusqu’à l’éducation ou les cosmétiques ! Ce ne sont pas que les plus pauvres qui sont rejetés par ce système, mais même les petits commerçants ou les agricultures, parmi lesquels les suicides sont très fréquents, alors que l’Inde est devenue une économie très puissante.

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