Danièle Kriegel: «Israël n'est plus dans l'universel»

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Fille d'Annie Kriegel, épouse de Charles Enderlin, Danièle Kriegel est d'abord elle-même : une femme journaliste, vivant en Israël depuis 1980. Elle recoud la trame de sa vie dans un livre épatant : La Moustache de Staline.

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Danièle Kriegel a dû se faire un prénom, du temps où sa mère, Annie Kriegel (1926-1995), née Becker, résistante admirable, stalinienne de choc jusqu'en 1956, puis anticommuniste opiniâtre et apologiste acharnée d'Israël, tenait le haut du pavé des débats intellectuels en France, ayant pignon (Le Figaro) sur rue. Longtemps, Danièle fut appelée par inadvertance, réflexe et confusion : Annie...

« Pourtant, ces dernières années, j'ai de la peine : ce genre de malentendu sur le prénom, ou de questions portant sur ma généalogie, est de plus en plus rare. Maman est morte depuis près de vingt ans et pour les trentenaires, son nom n'est plus une référence, pour ou contre. Heureusement, il me reste mon nom d'épouse, Enderlin, et là c'est “succès” assuré : du moins chez les Israéliens francophones ou les Français juifs », note Danièle Kriegel dans La Moustache de Staline, qui vient de paraître aux éditions du Seuil.

Installée à Jérusalem depuis 1980, devenue journaliste (pour la radio publique israélienne, pour Le Point...), Danièle Kriegel avait publié deux essais : Cette nuit encore Golda ne dormira pas. Les femmes et la guerre en Israël (1986) et Ils sont fous ces Hébreux ! Chroniques insolites et insolentes d'un Israël méconnu (2010). Avec La Moustache de Staline, elle passe à l'introspection tout en continuant d'observer autrui. Le ton est juste, mêlant humilité, humour, espoirs déçus, rêves toujours caressés, capacité de révolte face à l'injustice ou à la bêtise. Danièle Kriegel incarne, l'air de rien, la conscience juive face aux automatismes israéliens, en un pays devenu comme somnambulique et catégorique : « Rien n'est plus étranger à la psyché israélienne que l'idée que l'on puisse être pluriel, porteur de plusieurs étiquettes, parfois contradictoires. »

Nous avons rencontré à Paris cette fine mouche ayant trop longtemps passé pour nunuche (elle commença comme comédienne !), qui ose écrire à son propos : « J'ai eu la révélation il n'y a pas si longtemps. “2”, c'est mon chiffre. Il me colle à la peau. Une sorte de Raymond Poulidor de l'existence. Deuxième enfant, deuxième épouse (comme me l'a justement fait remarquer mon mari) et deuxième génération... après l'Holocauste. »

Entretien avec une femme libre, qui met dans le mille en donnant modestement l'impression de mettre les pieds dans le plat : « En plus de trente ans de vie d'Israélienne, je n'ai pas rencontré Dieu. Je n'ai pas non plus désiré le Messie. Je suis restée effrayée par le désert et je n'ai jamais pu m'habituer à la guerre. Quant aux idéologies, je n'en ai partagé aucune. La moustache de Staline m'avait suffi, même quand elle s'est transformée en habits de Mao pour les uns, ou en apologie de nos patriarches et de leur descendance pour les autres. »

Danièle Kriegel face au fétichisme religieux © Mediapart

Mediapart. Qu’avez-vous eu l’impression d’accomplir en écrivant ce livre ?

Danièle Kriegel. Je suis parvenue à passer au “je”. Ce n’était pas donné : non seulement je viens du journalisme (l’observation et la neutralité, sinon l’objectivité), mais encore il se trouve que dans ma famille, dire “je”, c’était tomber dans l’impudeur. Quand j’ai écrit Ils sont fous ces Hébreux !, je pouvais me cacher derrière des histoires pour informer sur Israël. Cette fois, il a fallu que j’y aille, que je me livre.

J’ai voulu montrer ce qui attendait une jeune Française républicaine immigrée dans un pays qui n’est pas une République, où le religieux s’impose de plus en plus sous la forme du monothéisme, où les codes et les étiquettes ne sont pas les miens. Or c’est la France et ses principes républicains qui m’ont aidée à tenir. Si bien que je me suis totalement intégrée, tout en réprouvant certains aspects d’Israël.

J’ai voulu questionner l’immigration en Israël, présentée comme un retour aux sources. Aujourd’hui, les gens ont des racines mais pas de feuillage. C’est la psychanalyste Élisabeth Roudinesco, venue animer un séminaire à Tel-Aviv, qui m’a fait prendre conscience que l’important, c’est ce que nous faisons des racines ; les racines seules ne mènent à rien…

Ce qui rend passionnante et difficile la vie en Israël, c’est la confrontation continuelle à l’autre ; une multitude d’autres, dont il faut prendre en compte l'humanité, quels qu’ils soient. Mais la société d’accueil est rarement accueillante et les immigrés, que cache l’immigration, méritent le détour…

Quand je suis partie en Israël, certains, en France, donc chez moi, me disaient : « Tu rentres dans ton pays. » Quand je suis arrivée, les Israéliens ne m’attendaient pas et leur priorité n’était pas de m’accueillir. Ce livre, c’est ça…

Vous écrivez : « On a beau dire et beau faire, même quand on a le sentiment d'avoir totalement changé de vie, cela finit toujours par vous rattraper. » Qu’appelez-vous « cela » ?

« Nul ne guérit de son enfance », chantait Jean Ferrat. En tout cas, on n’oublie jamais son enfance. Je pensais fermer un chapitre et en ouvrir un autre en partant vivre en Israël. Cependant, je n’ai cessé de retrouver à la fois la France et mon enfance par des voies auxquelles je n’avais pas songé. Mon éditeur définit mon livre comme celui « d’une adulte qui se pose des questions sans avoir renoncé à son enfance ». C’est précisément mon enfance qui m’a permis de tenir et d’aller jusqu’au bout de ma démarche, en dépit de mes désaccords et de ma façon de vivre, minoritaire, en Israël.

Outre cet effet boomerang, vous connaissez un « effet retard » par rapport aux aléas de l’Histoire…

Effectivement, j’ai une capacité à ressentir les émotions liées aux événements bien après que ceux-ci ont eu lieu. Cela me facilite la vie dans cette région du monde, où rien n’est plus problématique que de garder la tête froide. En tant que journaliste, je ne peux céder aux réactions à chaud pour raconter ou analyser. Je bénéficie donc de ce syndrome qui m’accompagne depuis l’enfance : mes affects sont laissés de côté. Je fais ce que j’ai à faire, avant de me retrouver, deux jours, six mois ou dix ans plus tard, avec mes émotions, mes crispations, mes accélérations cardiaques…

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