Feu le festival du feu de Dieu de Nancy

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Jean-Pierre Thibaudat ressuscite les états d'âme et de service du Festival mondial du théâtre de Nancy, fondé par Jack Lang en 1963. Vingt ans durant, la vie, l'art et la politique s'y tressèrent dans une ferveur contagieuse. On en redemande !

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Vétéran de la chronique dramatique, empli de curiosité – fût-elle rétrospective –, Jean-Pierre Thibaudat se souvient et enquête sur le Festival mondial du théâtre de Nancy, objet d’une révérence critique ayant abouti à un livre appelé à devenir de chevet, tant il restitue un passé prodigieux en faisant de ses lecteurs des guetteurs d’avenir.

L’auteur s’est plongé dans les archives, souvent reproduites en une mise en page remarquable due à un éditeur bisontin au nom délicieux : Les Solitaires intempestifs. Thibaudat interrogea les témoins survivants. Il cite aussi ses glorieux aînés ayant couvert l’événement culturel pour la presse de l’époque, tels Gilles Sandier (1924-1982), Bertrand Poirot-Delpech (1929-2006) ou même Dominique Jamet (né en 1936).

Celui-ci, en 1978, s’extasiait ainsi dans Le Journal du dimanche : « Voici qu’une fois l’an – et cette année pour la quinzième fois – un frisson de folie et de vie parcourt toute la ville, la sève à nouveau circule dans le vieil arbre qu’on croyait mort. Ce n’est pas seulement le Grand Théâtre mais dix, mais vingt lieux théâtraux qui semblent tout à coup émerger d’un long sommeil ou littéralement sortir de terre, avec installations scéniques, spectacles et spectateurs. De misérables salles municipales où l’orphéon venait tranquillement répéter chaque dimanche, des gymnases, des maisons des jeunes et de la culture, des usines désaffectées deviennent tout d’un coup, et pour dix jours, théâtres comme un vol d’hirondelles accourues du monde entier. »

Né en 1963 – dans la ferveur estudiantine secouant le cocotier corseté du gaullisme triomphant (cf. Ariane Mnouchkine et Philippe Léotard fécondant le Théâtre du Soleil) –, enterré en 1983 – quand la culture s’apprêtait à devenir le nec plus ultra de la communication politique municipale (cf. Jean Blaise à Saint-Herblain puis à Nantes) –, le festival de Nancy fut l’enfant terrible des noces du théâtre du peuple des Pottecher à Bussang (Vosges) et de l’insurpassable Avignon de Jean Vilar.

Celui-ci fut le seul que Jack Lang, atlante vibrionnant, ne parvint jamais à rameuter. Pour le reste, Nancy vit débouler tout ce qui fermentait dans l’Espagne antifranquiste, dans la Pologne prétendument populaire, en Amérique latine aux prises avec les caudillos, au sein de l’Asie concernée au premier chef par la guerre du Vietnam et ce qui s’ensuivit. Deux exemples entre cent : c’est à Nancy que la France et partant l’Europe découvrirent l’immense Tadeusz Kantor (1915-1990) et l’incroyable cocréateur du butō, Kazuo Öno (1906-2010), l’homme qui se transformait en La Argentina, en hommage à une artiste aperçue en 1929 d’un balcon du théâtre impérial de Tokyo.

Passant en revue – d’une façon plus libertaire que militaire – les vingt ans d’existence d’un laboratoire aux allures de fourmilière, le livre de Jean-Pierre Thibaudat se révèle riche d’une iconographie mêlant gros plans (ah ! Jack Lang jouant Caligula de Camus) et mouvements de foule (qui dira jamais les étoiles dans les yeux d’un public révolutionnaire avant la lettre ?). Ce beau et gros bouquin conquiert, sidère, libère. Dans la rue, dans des appartements, dans quelques salles plus baroques les unes que les autres, de nouvelles tendances esthétiques explosèrent, Robert Wilson ou Patrice Chéreau se signalèrent, Jerzy Grotowski ou Dario Fo fascinèrent, Pina Bausch ou les « marionnettes progressistes » du Bread & Puppet Theatre radicalisèrent – alors au bon sens du verbe…

Tout semblait s’improviser mais rien n’était laissé au hasard. La lecture permet de saisir comment Jack Lang travaillait en meute à Nancy, avec déjà certaines pointures qui le suivraient au ministère de la culture, tel Christian Dupavillon. Le festival fut un lieu éclaté de contestation, de déconstruction, d’invention, mais également le tremplin accompli qui devait hisser son fondateur rue de Valois, dans le sillage de l’élection de François Mitterrand un certain jour de mai 1981.

M. Lang ne s’est jamais oublié, mais n’oublia jamais les oubliés de l’Histoire, les dissidents et les séditieux dans les oubliettes des dictatures ou du conformisme bourgeois : son festival, aventure collective et personnelle, fut un magnifique prurit politico-esthético-artistique, qui mériterait de nous démanger longtemps. Poil à gratter de la mémoire, l’ouvrage de Jean-Pierre Thibaudat contribue à titiller ce temps passé d'ores et déjà en embuscade. Les lendemains qui enchantent auront peut-être pour cri de ralliement un alexandrin : « Nancy, Nancy, Nancy, Nancy, Nancy, Nancy ! »

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Jean-Pierre Thibaudat

Le Festival mondial du théâtre de Nancy,
une utopie théâtrale 1963-1983

(Les Solitaires intempestifs, 396 p., 23 €)

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Jean-Pierre Thibaudat tient l'un des blogs les plus enrichissants de Mediapart : Balagan, consacré au théâtre qu'il aime et fréquente comme personne – sinon peut-être, dans un autre genre, Armelle Héliot (aujourd'hui au Figaro après avoir été longtemps la complice de Philippe Tesson au Quotidien de Paris).

Je connais à peine Jean-Pierre Thibaudat (que je lis depuis toujours – il écrivit longtemps dans Libération) et que j'avais invité une fois à France Culture (« Tire ta langue »), pour évoquer l'écrivain polonais Mariusz Wilk et son extraordinaire Journal d'un loup (Éd. Noir sur blanc, 1999).