J.-B. Pontalis, sorti d’un songe et menant au rêve

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Un homme disparaît, Perdre de vue, Loin, Traversée des ombres : voilà quelques titres, annonciateurs d'extinction, signés de l'écrivain, éditeur, psychanalyste, et philosophe d'abord sartrien donc révolté, qui vient de mourir le jour de ses 89 ans : J.-B. Pontalis.

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Le jour de ses 88 ans, Paul Fort (1872-1960) – il allait mourir sept semaines plus tard – composa un minuscule poème, qui comparait son âge à deux coquetiers côte à côte, tout en spéculant sur les œufs bientôt cassés... J.-B. Pontalis, décédé le 15 janvier 2013, date de son 89e anniversaire, savait qu’il s’était aventuré dans une décennie dont il ne sortirait pas. Sa fragilité, presque effarée, sautait aux yeux ces derniers temps, même si l’homme se contenait.

Dans son petit bureau très bas de plafond, au faîte des éditions Gallimard, l’octogénaire mince et souriant plissait les yeux en fumant – occurrence désormais rare au travail et que la loi réprouve. Tout son calme semblait étudié pour que sa cigarette, en se consumant entre ses doigts, fût graduellement envahie par une cendre effilée, fuselée, interminable, défiant le plus longtemps possible les lois de la gravitation.

La mort qui tombe, qui frappe qui tranche, il l’avait connue à l’âge de 9 ans, avec « l'événement qui m’a le plus marqué dans ma vie », me confiait-il près de quatre-vingts ans plus tard : la disparition de son père. Entre-temps, il y avait eu l’agrégation de philosophie et le compagnonnage avec Sartre, son ancien professeur au lycée Pasteur de Neuilly. Jean-Bertrand Lefebvre-Pontalis (pour l'état civil) était né avec une cuillère d’argent dans la bouche. Il n’en rajoutait pas, sans chercher à le faire oublier : « Mon grand-oncle garagiste », lâchait-il quand on le poussait à évoquer l’industriel Louis Renault, l’une de ses “illustrations familiales” comme il est écrit dans le Who’s Who

Hanté par la dualité (son essai Frère du précédent, en 2006, donne la clef du principal verrou), l’homme s’attachait à lier et à nouer, dans sa fabuleuse collection créée en 1989 chez Gallimard, “L’un et l’autre” (L’un est l’autre ? L’un hait l’autre ?…) : a-t-on jamais lu plus belles incarnations des heurs et malheurs de l’humanité à travers ce qui attache un auteur à Rimbaud (Pierre Michon), à Glenn Gould (Michel Schneider), à son beau-fils arraché à la vie (Jacques Drillon), à un lieu de l’enfance (Colette Fellous), au duc de Saint-Simon (Jean-Michel Delacomptée), voire à sa chienne (Akira Mizubayashi, avec Mélodie, à paraître le 31 janvier) ?

Le passeur attentif, fin, silencieux, hiératique et fuyant les conflits, fut un boutefeu du tonnerre de Dieu ! Quand la radiodiffusion française, en 1947, eut confié à Sartre une émission du nom de sa revue, Les Temps modernes, Pontalis et quelques compères sonnèrent la charge contre de Gaulle, comparé – ce qui valut censure ! – à un autre, « avec cette petite moustache qui ne vous rappelle rien ? »

Soixante ans plus tard, ce fâcheux parallèle entre l’homme du 18-Juin et Hitler n’était pas le meilleur souvenir de Pontalis, qui ne reniait en rien d’autres combats, cruciaux : il avait signé, en 1960, le Manifeste des 121 en faveur de la guerre d’indépendance du peuple algérien – Maurice Nadeau, bientôt 102 ans, est aujourd’hui le doyen des survivants, tandis que François Maspero, 80 ans, en est peut-être le benjamin…

Délaissant les convictions affichées pour devenir jongleur d'incertitudes, l'homme a brillé au firmament de la psychanalyse. Toutefois, “Jibé”, comme le désignait le petit monde de l’édition (lui-même ne se gênait pas pour appeler « Maman » Joëlle Faure, une attachée de presse de trente ans sa cadette !), ne jurait que par la littérature : « Les romanciers sont en avance sur les psychanalystes pour la compréhension des sentiments humains. » 

Après avoir mis le pied à l’étrier à bien des écrivains, il se mit en tête de prendre la plume, rédigeant des livres délicieux et tragiques, hantés par l'amour et l'éphémère, qui tentaient d’infléchir la Faucheuse en récusant le travail de sape du temps qui s’écoule. « Ma conception, me soufflait-il en décembre 2011, ne va ni vers le long fleuve, ni vers une découpe en tranches. Ce temps rétif aux horloges, c’est peut-être ce que Freud appelait l’inconscient, qu’il définissait comme un hors-temps. Ce n’est pas une absence de temps, mais tous sont mêlés, comme dans nos rêves, où nous pouvons être enfant ou oiseau : tout y devient métamorphose. »

À la fin de sa vie, J.-B. Pontalis semblait avoir accompli sa métamorphose : un chat aux allures de souriceau sorti d’un songe et menant au rêve, son royaume. L’un de ses plus beaux récits méditatifs et fragmentés s’intitule Traversée des ombres (Gallimard 2003). Il est dédié à l’écrivaine Sylvie Germain. Il s’ouvre sur une citation de Gaston Bachelard : « Ce n’est pas en pleine lumière, c’est au bord de l’ombre que le rayon, en se diffractant, nous confie ses secrets. »

Le livre évoque d’abord « les mots ombres portées ». Mais comme si les mots manquaient d’“r”, voici les morts (« rêver nos morts »). Pontalis y chuchotait, l’air de rien, ce qu’il attend de nous, désormais, à son sujet : « Entrevoir, ne fût-ce qu’en quelques instants volatils, nos morts en vivants nous donne à croire que la mort n’est pas un achèvement, qu’un futur restera toujours inscrit dans notre présent, que “À jamais” l’emporte sur “Jamais plus”, que c’est “demain” et non “hier” qui définit “aujourd’hui”. »


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