Quand Emmanuel Macron vampirise en vain de Gaulle

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La mise en récit cale, Emmanuel Macron hoquette et s’embourbe. À Montcornet, célébrant le 17 mai une prétendue victoire française obtenue 80 ans plus tôt par le colonel de Gaulle à la tête de ses chars, l’actuel président fut en dessous de tout.

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Ventriloque et transformiste comme jamais, notre président Fregoli a inauguré non pas l’année sainte mais l’année de Gaulle, en se transportant dans les Hauts-de-France. Il y apparut sous un jour étonnant de sous-préfet au champ.

Emmanuel Macron, si plein de son vide à combler, saute sur tout ce qui transcende, histoire de se donner une contenance. Ce 17 mai, il s’agissait d’exalter un colonel de bientôt 50 ans, qui tenta, lors de la calamiteuse bataille de France, d’arrêter l’ennemi nazi, à la tête de quelques chars d’assaut, à Montcornet (Aisne), 80 ans plus tôt : Charles de Gaulle.

L’actuel président de la République, rendant hommage à son prédécesseur, n’aura jamais paru aussi poussif et mal à l’aise. On songeait aux vers de Victor Hugo : « Toi, son singe, marche derrière, / Petit, petit. »

Comment un chef de l’exécutif ayant présidé à l’impéritie française, face à la pandémie en 2020, peut-il se mettre dans les pas de celui qui se souleva, en 1940, contre l’impéritie française de l’exécutif face à l’invasion hitlérienne ? M. Macron s’y essaya tant mal que bien. Ce fut comme le désastre métaphorique, en rase campagne, de tout ce qu’il n’est point et de tout ce qui lui échappe.

Emmanuel Macron, le 17 mai 2020, vaticine à Montcornet, dans l'Aisne... © Mediapart

En 2021, Macron sera Napoléon pour le bicentenaire de sa mort et Pompidou pour les 110 ans de sa naissance. En 2022, il sera Mendès France pour les 40 ans de son trépas ; de même qu'il sera Kennedy, en 2023, pour les 60 ans de son assassinat. Vivement l'apothéose de l'an 2026 : les 100 ans de Giscard ! Le tout sans jamais rien saisir, comprendre, ni éprouver des époques ainsi passées en revue ; sans rien discerner des modèles essayés, adoptés, dévorés dans une forme d'anthropophagie symbolique frénétique et grisante. On aura tout vu, mais en aveugle démesuré. Aucune incarnation. M. Macron, éternel khâgneux à la recherche de soi-même, se voudrait baudelairien – « J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans ». Or il nous apparaît dans son mal-fondé : né de la dernière pluie.

Ce triomphe de l'imposture permanent écorche nos mémoires, faites d'expériences vécues et non de travestissements soudains. J’ai vu mourir de Gaulle : en novembre 1970, le ministre de l’éducation nationale, Olivier Guichard, avait demandé que fût lu en classe l’appel du 18 juin. Notre professeure de français de sixième, personnification de la gauche à œillères, s’en était acquittée aussi piteusement que possible. Le professeur d’histoire, un vieux jaurésien, Charles Juillard, en eut vent. Il nous offrit alors une présentation lumineuse de ce texte incomparable, où résonnent trois interrogations – tels les trois coups du destin –, suivies d’un adverbe de trois lettres claquant au vent de l’Histoire : « Mais le dernier mot est-il dit ? L'espérance doit-elle disparaître ? La défaite est-elle définitive ? Non ! »

J’ai vu mourir les gaullistes : en 1990, Mitterrand régnant et ne cachant pas son peu de foi, voire son exaspération jalouse face à tant de gaullomania, furent organisées des commémorations en profusion. Le centenaire de la naissance, le vingtième anniversaire de la mort et le cinquantenaire de l’appel, que lut Pierre Dux au pied du Louvre, lors d’une incroyable cérémonie. Les invités, massés sur le pont du Carrousel, aperçurent au-dessus de leur tête voler un avion semblable au coucou prêté par Churchill qui emmena, de Bordeaux à Londres, le 17 juin 1940 au matin, Charles de Gaulle et son aide de camp, le lieutenant Geoffroy de Courcelles.

Courcelles était alors encore vivant (il devait décéder en 1992), comme tous ces témoins filmés à la fin des années 1980 par Jean Labib, pour sa série fantastique en six épisodes menée avec Jean Lacouture : De Gaulle ou l’éternel défi (un jeune journaliste du nom d’Éric Zemmour en rendait compte alors, dans Le Quotidien de Paris). À l’occasion d’une projection organisée dans la grande salle de la vidéothèque de Paris, au forum des Halles, ce fut un moment inoubliable que de voir apparaître à l’écran, puis en chair et en os à la sortie, les survivants de l’épopée, dont l’extraordinaire Étienne Burin des Roziers (1913-2012).

J’ai vu Maurice Schumann chanter comme un gosse, à 83 ans, l’hymne de la Division Leclerc sur le parvis de l’hôtel de ville de Paris en août 1994. Puis entonner le thrène d’André Malraux, en 1996, lors de la panthéonisation de l’écrivain, que commentaient à la télévision Alain Peyrefitte flanqué de Régis Debray : ô miracle des recompositions mémorielles !

De Gaulle est si plein, si riche, si complexe et parfois si contradictoire – tout le contraire de la vacuité macronienne – qu’il est devenu tel un test de Rorschach. Chacun voit Charles à sa porte. Faisant pièce aux rangs moisis des esprits étroits et autres godillots, ou hommes de sac et de corde formant les cohortes gaullistes, des chevau-légers ont existé de tout temps.

On les appelait « gaullistes de gauche ». On y trouvait Maurice Clavel, avant qu’il ne rompît à la suite de l’affaire Ben Barka en 1966. On y trouvait René Capitant et Louis Vallon – ce dernier appelant l’amiral Thierry d’Argenlieu « Tient-lieu-d’argenterie » : tout était dit ! Jacques Debû-Bridel, dans son De Gaulle contestataire (1970), suivait une logique imparable : je suis gaulliste, je suis contestataire, donc de Gaulle était contestataire.

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Régis Debray devait reprendre ce flambeau en l’ennoblissant, au point de créer une sorte de gaullisme d’extrême gauche post-mortem, avec son À demain de Gaulle (1990). Cela fâcha l’amiral Philippe de Gaulle – né en 1921, il devrait fêter ses 99 ans un 28 décembre prochain. Il n'aura jamais cessé de figurer la part de décombre d’un père qui ne lui légua aucune intelligence politique. L’amiral, c’est le gaullisme réduit aux acquêts, jivarisé, rance et renfermé : le gaullisme naphtaline. Il se devait donc de réagir, avec un coup de barre à droite toute : De Gaulle mon père, entretiens avec Michel Tauriac (2003-2004).

Laissons à sa place – donc définitivement de côté – l’amiral. Et citons Debray. Dans son hymne au « général-micro », on trouve ceci, publié voilà donc 30 ans et qui tombe à pic en nos temps fâcheusement nationalistes, sous-barrésiens : « Au langage barbare de la “communauté”, héréditaire, raciale, il opposa celui de rassemblement, acte individuel et libre. Une “nation” dont nul ne peut disposer comme d’un simple collectif mais qui ne s’impose pas à nous comme un devoir de communion n’est pas le masque d’une volonté de puissance. Elle ne peut retourner “le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes” – droit négatif, de résistance à l’oppression – en un droit à l’écrasement du voisin, parce que cette nation-là ne se reconnaît aucune supériorité ontologique sur les autres. Elle exprime un désir de liberté, non de domination. »

Régis Debray ajoutait, toujours dans À demain de Gaulle : « Le romantisme allemand a donné ses titres de légitimité au pangermanisme ; de Gaulle ne lui a pas opposé un pangallicisme. La nation à la française – héritage de 89 et de 93 – n’est ni fin en soi ni valeur suprême. Mais le premier degré de l’universel, qui ouvre le patriote à l’humanité entière au lieu de l’enfermer dans son petit territoire animal. »

C’est sans doute ainsi qu’il fallait entendre son « Mon Dieu, mon Dieu comme vous êtes Français ! », place de la Savane, à Fort-de-France, en Martinique, le 23 mars 1964.

Charles de Gaulle, place de la Savane à Fort-de-France (Martinique), en 1964. Avec, en contrepoint, Aimé Césaire... © Mediapart

Le général de Gaulle pouvait barboter en privé au niveau du café du commerce, s’il faut en croire les confidences recueillies sur le vif par Alain Peyrefitte et distillées 30 ans plus tard : « C’est très bien qu’il y ait des Français jaunes, des Français noirs, des Français bruns. Ils montrent que la France est ouverte à toutes les races et qu’elle a une vocation universelle. Mais à condition qu’ils restent une petite minorité. Sinon la France ne serait plus la France. Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine, et de religion chrétienne […]. Vous croyez que le corps français peut absorber dix millions de musulmans, qui demain seront peut-être vingt millions et après-demain quarante ? Si nous faisions l’intégration, si tous les Arabes et les Berbères d’Algérie étaient considérés comme Français, comment les empêcherait-on de venir s’installer en métropole alors que le niveau de vie y est tellement plus élevé ? Mon village ne s’appellerait plus Colombey-les-Deux-Églises, mais Colombey-les-Deux-Mosquées ! »

Mais Charles de Gaulle, « un homme d'avant-hier et d'après-demain » (André Malraux), pouvait aussi et surtout être la grande âme du grand large. C’est ce qu’écrit Régis Debray à la fin de son panégyrique : « Artiste, rebelle et croyant, à sa France, qui n’est sans doute pas la vôtre ni tout à fait la mienne. Mais en le saluant, lui, vous saluerez d’avance tous les imprévisibles qui, sur notre champ de cendres, feront lever des vivants. »

Il se sera trouvé un Emmanuel Macron pour se persuader que de telles lignes s’adressaient d’avance à lui, auquel reviendrait la tâche, sur notre champ de cendres, de faire lever des vivants. Chacun s’y croit parfois, tant les institutions de la Ve République rendent fou. On prête à Charles de Gaulle ce mot, quand, vers 1965, Henri d’Orléans, prétendant au trône de France, manifestait quelques visées : « Le comte de Paris à l’Élysée ? Pourquoi pas la reine des gitans ! » Nous nous retrouvons donc avec Emmanuel Macron en lieu et place du grand homme, dont il va porter la défroque le plus longtemps possible en cette « année de Gaulle ». Victor Hugo avait fixé, par anticipation, l’apport formidable de l’un et le rôle minuscule de l’autre :

Quand il tomba, lâchant le monde,
      L’immense mer
Ouvrit à sa chute profonde
      Le gouffre amer ;
Il y plongea, sinistre archange,
      Et s’engloutit.
Toi, tu te noieras dans la fange,
      Petit, petit.

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