Dans la tête du capital

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Grégoire Chamayou, auteur d’ouvrages sur les chasses à l’homme ou les drones, poursuit son travail d’investigation philosophique singulier en publiant un livre intitulé La Société ingouvernable. Une enquête qui produit un vertige politique en exposant les armes idéologiques et les dispositifs avec lesquels nous avons été défaits par le « libéralisme autoritaire ».

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Le propre d’une pensée philosophique à la fois dynamique et cohérente est sans doute de savoir se saisir d’objets hétérogènes, tout en les inscrivant dans les évolutions politiques et anthropologiques similaires qui les produisent. À la fin de son impressionnante Théorie du drone, publiée en 2013, Grégoire Chamayou, chercheur au CNRS, jugeait que cet instrument militaire d’un nouveau type permettait d’en « finir avec la possibilité même de la désobéissance et de l’insoumission » et que l’enjeu de la « dronisation » était de pouvoir « concilier le dépérissement du bras social de l’État avec le maintien de son bras armé ».

Cinq ans après cette parution, il revient avec un ouvrage vertigineux, intitulé La Société ingouvernable. Une généalogie du libéralisme autoritaire (éditions La Fabrique), qui s’intéresse à la façon dont, face aux revendications politiques et démocratiques des années 1970, fut élaboré un contre-mouvement théorique et pratique, capable de discipliner les individus comme les États, et d’imposer aux sociétés en même temps un recul inédit de la puissance publique comme de la protection sociale, et un accroissement des dynamiques sécuritaires et autoritaires pesant sur les citoyens.

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Fidèle à une méthode d’investigation philosophique combative, concentrée sur la « littérature grise » et les productions de celles et ceux qui organisent, furtivement et fermement, la marche du monde, Grégoire Chamayou propose ici une « généalogie du libéralisme autoritaire » qui décrit et décrypte les reformulations des arts de gouverner, « toujours actifs aujourd’hui ».

Affirmer qu’un tel ouvrage est vertigineux doit s’entendre dans un double sens. D’abord parce que l’enquête est imposante et met au jour l’élaboration d’une véritable révolution de pensée et d’action, mise en place de manière à la fois implacable et empirique. Chamayou procède pour cela à un assemblage de citations extraites d’entretiens, d’ouvrages, de comptes-rendus de réunions, de communications tenues devant des petits cercles… Montés comme pour un film documentaire, ces propos dessinent un saisissant tableau d’ensemble qui, sans s’insérer dans une histoire monolithique, met à nu le sens profond d’éclats de théorie et de stratégies ne donnant leur pleine mesure qu’ainsi reliés les uns avec les autres.

Ensuite, parce que cette « grande réaction », au sein de laquelle « certains économistes ont du sang sur les mains », a pris une forme composite, empruntant les chemins d’une « bataille des idées » brutale mais aussi de technologies politiques fines, qui rendent difficile la « contre contre-offensive ». La puissance de feu mise en place, depuis les années 1970, par les théoriciens de la firme, les penseurs du néolibéralisme ou les praticiens du « libéralisme autoritaire » nous a fait changer de monde et nous laisse aujourd’hui sinon totalement impuissants, en tout cas ligotés de toutes parts.

Le livre de Grégoire Chamayou ne constitue pas seulement une nouvelle histoire intellectuelle du néolibéralisme, parce que, si notre ère est certes néolibérale, elle l’est sous la forme d’un « néolibéralisme bâtard, ensemble éclectique et par bien des aspects contradictoire, dont les synthèses étranges ne s’éclairent que par l’histoire des conflits qui en ont marqué la formation ». Le chercheur choisit donc de partir des « points de tension repérable, des conflits tels qu’ils ont éclaté, pour examiner comment ils ont été thématisés, quelles solutions ont été envisagées ».

Ces conflits étaient particulièrement forts dans les années 1960 et 1970 : indisciplines ouvrières, grèves, griefs portant autant sur les revendications salariales que sur les formes d’organisation du travail… « Il faut se figurer l’immense et douloureuse surprise qu’ont représentée les mouvements des années 1960 pour ceux qui croyaient dur comme fer au dépérissement de la conflictualité sociale dans la société de consommation », ironise Grégoire Chamayou.

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Comme l’explique alors un dirigeant de Ford cité par le chercheur, la raison fondamentale des « difficultés actuelles avec la main-d’œuvre » serait « chez les employés un affaiblissement général de la tolérance à la frustration ». Dans un contexte où la profitabilité baisse et l’indiscipline augmente, et où, jusqu’au début des années 1970, la situation de plein emploi ne permet pas de faire du licenciement une menace suffisante, comment discipliner les travailleurs ?
Les deux premières options envisagées – exacerber le pouvoir disciplinaire ou introduire des formes de participation des travailleurs à des fins d’autodiscipline – s’avèrent produire trop de contre-effets ou de risques pour le capital, qui envisage alors une troisième perspective : « Pour discipliner au-dedans, laisser jouer à plein l’insécurité économique et sociale au-dehors. »

Pour Grégoire Chamayou, les générations qui sont nées après 1973 en grandissant « à l’ère de la “crise” perpétuelle » ont « réappris à avoir peur. Un retournement historique qui pourrait aussi se lire comme une sorte de psychothérapie de groupe, une rééducation de masse à la “tolérance à la frustration” ».

David Rockefeller en 1953. David Rockefeller en 1953.
Cette néo-discipline et la pression de cette insécurité organisée prirent des formes diverses : « révolution managériale », passant à la fois par des tentatives de « managérialisme éthique » et par un contrôle accru des actionnaires sur des managers susceptibles de leur échapper ; défense tous azimuts contre les attaques envers la « libre entreprise », conçue non seulement comme gouvernement des salariés mais comme « un immense et proliférant gouvernement privé de la vie, beaucoup plus fin et beaucoup plus invasif que le pouvoir d’État » ; bataille des idées engagée face à ce que le banquier David Rockefeller décrivait en 1971 comme la « plus grave défaveur publique » que le business ait connue depuis les années 1930 puisqu’on « [l’]accuse de détériorer la condition des travailleurs, de tromper les consommateurs, de détruire l’environnement et de léser les jeunes générations » ; ou encore justifications acrobatiques du « primat de la valeur actionnariale », fondée sur la notion très incitative de « responsabilité limitée », qui permet « d’empocher sans limite sans jamais perdre plus que sa mise… ».

Mais il fallait pour cela organiser la contre-offensive : « Face à la contestation, écrit Chamayou, se développent peu à peu des savoir-faire inédits. On passe d’une rhétorique guerrière à une véritable réélaboration stratégique. Au croisement des relations publiques, du renseignement militaire et des tactiques contre-insurrectionnelles, quelque chose de nouveau se met en place » dans les années 1970 : les « éléments d’une doctrine contre-activiste d’entreprise ».

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