Culture-Idées Entretien

Mort de la philosophe Agnes Heller, bête noire de Viktor Orbán

La philosophe hongroise Ágnes Heller est morte à 90 ans, vendredi 19 juillet. Repenser, voire renommer les démocraties, perverties de l’intérieur par des tyrans les ayant préemptées pour se faire élire et réélire : telle est la tâche qu'elle s'était assignée.

Antoine Perraud

20 juillet 2019 à 12h00

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La philosophe hongroise Ágnes Heller, figure de la scène intellectuelle, dissidente du régime communiste en Hongrie puis engagée ces dernières années contre la politique du premier ministre Viktor Orbán, est décédée vendredi à 90 ans, a annoncé l'Académie hongroise des sciences (MTA).

Mediapart l'avait interrogée l'an dernier, sur sa pensée et son parcours. Nous republions cet entretien.

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Dans la capitale française, jusqu’au 26 novembre au soir, Budapest est à l’honneur – et sur le grill – avec Un week-end à l’Est. Cette manifestation culturelle, parrainée par le metteur en scène hongrois Árpád Schilling, a offert de très riches rencontres – le cinéaste mythique Bela Tarr y a présenté quelques-uns de ses films. Parmi la pléiade d’artistes et d’intellectuels ayant fait le voyage : Ágnes Heller. Née en mai 1929, disciple et soutien du philosophe marxiste critique Georg Lukács (1885-1971), Ágnes Heller est une survivante de cette « école de Budapest », qui donna du fil à retordre à la prétendue démocratie populaire hongroise sclérosée, en repensant l’idée de socialisme.

On lui doit, cosigné avec son mari Ferenc Feher (1933-1994), dans la petite collection Maspero – avec une introduction de Michaël Lowy –, un essai roboratif qui parut en France l’année de l’élection de François Mitterrand, en 1981 : Marxisme et démocratie. Joindre ces deux bouts fut longtemps la ligne de front intellectuelle d’Ágnes Heller. Elle dut s’exiler de Hongrie en 1977, pour partir enseigner en Australie, puis à New York à partir de 1986. Elle a fini par laisser choir le marxisme, pour se concentrer sur la démocratie – libérale. Elle est aujourd’hui l’une des bêtes noires du régime de l’autocrate Viktor Orbán à Budapest : en tant que femme, philosophe, juive et démocrate…

D’une hyperactivité singulière à un âge – 89 ans – généralement dévolu au repos (elle arrivait de Pékin avant de filer à Vienne pour assister à un opéra), Ágnes Heller a bien voulu, avec une patience malicieuse, répondre aux questions d’un journaliste qu’elle avait jadis contribué, par ses écrits, à initier au marxisme.

L’hypercapitalisme n’a-t-il pas réalisé la société sans classes que Marx appelait de ses vœux ?…

Ágnes Heller : Hannah Arendt avait analysé la destruction des classes sociales en URSS. Aujourd’hui, il n’est plus question de destruction mais de non-existence de ces classes sociales, au sein de nos sociétés de masse.

D’où l’impossibilité d’analyser notre présent à partir des catégories du passé, tant le monde s’est transformé à une vitesse qui s’accélère encore sous nos yeux. Il nous faut envisager le monde tel qu’il est et non tel qu’il fut ou tel que nous croyons qu’il perdure. Le bolchévisme, le stalinisme, le fascisme ou le nazisme ne sont plus des références opérantes, même si nous ne cessons de les manier, de les mobiliser ; en criant à leur retour face à l’inédit qui surgit !

Ces moments et ces expériences avaient résulté de coups de force dans des sociétés de classes. Aujourd’hui, nous assistons à ce qui apparaît comme un consentement démocratique dans des sociétés anémiées, qui accueillent la tyrannie sans coup férir : la tyrannie s’installe par la grâce du système électoral. Elle est élue…

Il nous faut donc réfléchir à ce que signifie encore la démocratie. Et sans doute la renommer. Le terme n’est plus adéquat dans notre postmodernité.

Comme si une sorte d’archaïsme était à l’œuvre…

Il m’apparaît effectivement que nous vivons une époque de « reféodalisation », en Hongrie, en Pologne, en Turquie, en Égypte, en Russie et ailleurs, où des tyrans modernes se font élire et réélire. Ils transforment en rente – pour eux-mêmes, leurs hommes de paille et pour leurs affidés – ce qui relevait naguère du profit redistribué par le capitalisme (le plus possible pour les couches défavorisées dans l’optique sociale-démocrate ; le moins possible selon la vision conservatrice…). Désormais, ce n’est plus le pouvoir politique qui dépend de l’oligarchie, c’est l’oligarchie qui procède du pouvoir politique. Celui-ci nourrit celle-là, en une forme de clientélisme si vaste, si total, si prégnant, que nous assistons à une « reféodalisation ».

Les liens, de démocratiques, seraient devenus mafieux ?

En décembre 2013, des intellectuels et chercheurs ont publié un essai, La Pieuvre hongroise (Magyar Polip), qui comparait le pourvoir de Viktor Orbán à une mafia d’État. Vous avez effectivement un parrain, mais oint par un processus électoral. La brutalisation du corps social passe par une forme de servitude volontaire, d’où ma préférence pour la notion de « reféodalisation » (rendue possible en jouant sur l’aliénation des citoyens), plutôt que pour l’image de la mafia (qui s’impose par l’intimidation violente). S’ensuit, en Europe centrale et orientale, une corruption des esprits dans des démocraties perverties. Un tel phénomène semble difficile à percevoir en Europe occidentale, encore protégée d’un tel phénomène – quoique l’Italie doive donner à réfléchir…

Comment se gouvernent les États reféodalisés ?

En isolant les villes des campagnes. En tablant sur un pays profond sous-informé ou unilatéralement informé – journaux, radios et télévisions sont contrôlés par le pouvoir, les réseaux sociaux ne pénètrent pas ou accentuent la propagande. Ce pays profond balaie dans les urnes la frange urbaine, éduquée, ouverte sur le monde extérieur. Cette frange minoritaire doit alors se soumettre – s’avouer vaincue, se taire, voire se terrer –, ou se démettre en quittant le pays.

La majorité sous la coupe du pouvoir est mobilisée par la création d’un bouc émissaire (le milliardaire George Soros en Hongrie, le religieux Fethullah Gülen en Turquie…). Et surtout par une menace extérieure constamment agitée. Chacun avait la sienne (la Russie revancharde pour la Pologne, par exemple), mais voici qu’une menace commune est mise en avant : les migrants. Avec l’équation migrants = islam, ce qui permet à Orbán de se poser en défenseur et sauveur de l’Europe chrétienne…

Une idéologie négative, « je vous défends contre un ennemi (que je crée mais vous n’y voyez que du feu) », permet au tyran élu – donc « démocratique » – d’exiger d’être à son tour massivement défendu dans les urnes ! Tout cela réactive, sous couvert de religion, une vision ethnico-nationaliste des choses, qui n’a cessé par le passé de ravager l’Europe, tout en la modelant…

Je distingue là une forme de nihilisme. Bien sûr que le messianisme de certaines idéologies du XXe siècle était dangereux, qui prétendait faire le bonheur des peuples, y compris à leur corps défendant ! Mais au moins, il y avait promesse d’un âge d’or à créer. Des intellectuels s’y sont laissé prendre. Aujourd’hui, les tyrans et leur vision obsidionale forgent des citoyens en état de siège, dans une idéologie négative, qui ne prend aucun intellectuel dans ses rets.

La reféodalisation n’aura pas son Heidegger, ni son Lukács ?

Heidegger adhéra au IIIe Reich en ce qu’il promettait quelque chose. Idem pour Lukács avec le communisme. Les sinistres tyrans post-modernes ne promettent rien, aucun futur : ils font barrage, ils s’engagent en faveur d’un certain passé à maintenir.

Rangez-vous Donald Trump parmi ces autocrates imposteurs ?

Ágnes Heller à Paris, 24 novembre 2018.

Donald Trump n’est qu’un épiphénomène clownesque et cinglé, qui se cassera les dents sur l’irréfragable démocratie américaine. La Constitution américaine est inébranlable. Elle en a vu et en verra d’autres. L’Europe, en revanche, est fragile. La démocratie n’y est pas fermement ancrée, excepté en Angleterre, qui s’en va. Même la France, en 1940, a illustré cette forme de déficience européenne. L’Europe est menacée, d’abord et avant tout, par ses fantômes ethnico-nationalistes, dont l’Amérique est en partie épargnée. Or, si l’Europe est rattrapée par ses vieux démons, c’en sera fini de l’UE. C’en sera fini de la chance pour l’Europe de jouer le moindre rôle dans le théâtre du monde : ce ne sera plus qu’un immense musée. À condition que la paix y demeure. Or, avec le nationalisme ethnique, c’en serait peut-être et sans doute fini de la paix sur le Vieux Continent…

L’Europe est-elle seulement capable de se regarder en face ?

L’Europe, c’est l’humanisme de la Renaissance, les Lumières, les droits de l’homme et du citoyen portés par la Révolution française. Cependant, l’Europe c’est également les guerres de religion, les pires idéologies du XXe siècle (100 millions de morts à la clef), sans même parler des meurtres de masse et des exactions dans les colonies !

Depuis 1945, la face lumineuse de l’Europe est promue jusqu’à en avoir oublié – et fait oublier – le côté le plus sombre, cette violence qui peut revenir et dont les bureaucrates de Bruxelles n’ont aucune idée, semble-t-il.

La solution résiderait dans une dialectique incessante entre humanisme et tension révolutionnaire, écriviez vous, voilà une quarantaine d’années, dans Pour une philosophie radicale. Où en êtes-vous avec cette forme d’éthique universelle fondée sur nos besoins radicaux ?

Éditions Le Sycomore (1979).

Nos sociétés ont-elles besoin d’être radicalement transformées ? La vérité est dans le dissensus, non dans le consensus, c’est une position philosophique à laquelle je tiens. Est-ce pour autant une position politiquement tenable ? J’ai longtemps espéré en une transformation radicale fondée sur les idées du jeune Marx, avec l’élimination de l’aliénation, la liberté absolue, etc. J’y ai renoncé. Non pas parce que ce ne sont pas mes valeurs, mais parce que c’est impossible. Est-ce même seulement désirable ? Voulons-nous vraiment vivre dans un monde dont plus personne ne pourrait dire qu’il est faux ou injuste ? L’espoir n’est-il pas, en définitive, une passion aussi triste et néfaste que la peur ?

Vous êtes terriblement post-utopique !

L’utopie moderne était liée au progrès universel, qui ne pouvait qu’améliorer nos vies humaines. Cette ère est révolue.

Mais en 1989, n’avez-vous pas vibré à la liberté retrouvée ?

Ce n’était pas la liberté, c’était une libération : la fin de la tyrannie du prétendu « socialisme réel », avec tous les frissons que vous pouvez imaginer. Mais cela ne nous a pas pour autant menés à la liberté. Déjà, en 1945, j’avais ressenti une immense libération quand je fus sauvée, in extremis, de l’entreprise nazie de destruction des juifs d’Europe, qui avait englouti ma famille. Mais cette libération, par les forces armées soviétiques, ne signifiait pas la liberté, comme vous le savez. Toutes ces expériences m’ont peut-être appris à devenir ce que vous appelez « terriblement post-utopique »

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Lundi 26 novembre, Ágnes Heller participe, avec Árpád Schilling, Bela Tarr et Jacques Rancière, à une rencontre intitulée « Les indésirables, derniers remparts contre la dictature » : Théâtre de l’Odéon, Paris VIe, à 20 heures.

Antoine Perraud


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