Axel Honneth pense le socialisme du futur

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Axel Honneth, philosophe et sociologue allemand, auteur notamment de La Lutte pour la reconnaissance, tente d’actualiser et de réactiver, dans son nouveau livre, « l’idée du socialisme ».

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Après un été de gamberge, Stéphane Le Foll, ancien ministre de l’agriculture, a proposé, en guise de chamboule-tout doctrinal pour un parti très mal en point, de renommer le PS « Les Socialistes ». On ne saurait trop lui conseiller d’approfondir le sujet en lisant le dernier livre du philosophe et sociologue allemand Axel Honneth. Ce représentant de l’École de Francfort, aujourd’hui enseignant à Columbia, publie en effet L’Idée du socialisme. Un essai d’actualisation, aux éditions Gallimard.

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Ce livre, issu de conférences « Leibniz » données à Hanovre en 2014, prolonge son ouvrage précédent, Le Droit de la liberté, et tente de construire une armature théorique pour un socialisme du XXIe siècle. L’ambition d’Axel Honneth est en effet de dépoussiérer et de réactiver le terme de “socialisme”, pour montrer qu’il « contient encore une étincelle vivante, à condition que l’on en ressaisisse résolument l’idée directrice, en la dégageant d’une structure de pensée enracinée dans les premiers temps de l’industrialisme, et en la replaçant dans le cadre d’une théorie sociale nouvelle ».

Cette réflexion, parfois abstraite, n’est pas portée par un souffle d’écriture digne de celui d’Anna Tsing qui explore, dans un livre récent, les contours de l’après-capitalisme à travers le parcours singulier d’un type de champignon. Elle n’est pas non plus alimentée par une foule d’exemples concrets, tels ceux fournis par différents livres consacrés, en cette rentrée, aux « alternatives qui peuvent tout changer » et aux « utopies réelles ». Mais l’entreprise conceptuelle et politique du chercheur demeure toutefois ambitieuse et nécessaire.

Dix ans après la grande crise financière et bancaire, le système capitaliste a en effet montré sa résilience. Et celles et ceux qui veulent combattre ses prédations ont tout intérêt à fournir un effort réflexif pour échapper à l’impasse déjà formulée par le philosophe américain Fredric Jameson lorsqu’il jugeait qu’il était « plus facile d’imaginer la fin du monde que celle du capitalisme ».

Partant de l’idée, peut-être un peu rapide, que jamais « autant de gens ne se sont accordés pour dénoncer les conséquences sociales et politiques générées par la mondialisation effrénée de l’économie capitaliste de marché. Mais [que] d’autre part, cette indignation massive semble dépourvue de […] tout objectif d’avenir », Axel Honneth veut reprendre le chantier à zéro, en passant par l’histoire du socialisme pour penser ses futurs possibles.

« Premièrement, explique-t-il, je veux rechercher les raisons soit internes, soit externes, pour lesquelles les idées du socialisme ont perdu d’une manière apparemment si irrévocable leur potentiel de stimulation ; deuxièmement, à la lumière des réponses données à la question précédente, je veux me demander quelles modifications conceptuelles il faudrait apporter aux idées socialistes pour qu’elles retrouvent leur virulence perdue. »

Axel Honneth en 2016 Axel Honneth en 2016
Pour cela, il faut selon lui reprendre la question de la liberté et voir comment elle peut s’articuler aux deux autres exigences issues de la Révolution française, l’égalité et la fraternité. Mais là où un philosophe comme Étienne Balibar s’intéresse en priorité aux équilibres entre liberté et égalité, en théorisant notamment une « égaliberté », Axel Honneth s’emploie d’abord à penser les circulations entre liberté et fraternité. En effet, pour le chercheur, l’idée de socialisme ne doit pas être comprise sur un mode d’abord économique, encore moins comme seulement un impératif de redistribution, mais d’abord comme une manière de repenser la communauté humaine.

Alors que le système capitalisme valorise la liberté individuelle en laissant croire qu’elle est la condition nécessaire et suffisante de la liberté de tous, Axel Honneth juge nécessaire de mettre en œuvre une « liberté sociale », qui ne serait ni la liberté du renard dans le poulailler, ni l’absence de liberté personnelle du communisme. Il s’agit donc de trouver des alternatives à la « conception purement individualiste de la liberté portée par la tradition libérale », afin de penser et fonder « l’égale prétention des autres membres de la société au même degré de liberté ». Autrement dit, « il faut considérer la coopération dans la communauté comme la condition sociale nécessaire pour que les membres accèdent à une entière liberté en complétant mutuellement des projets d’action jusque-là inaboutis ».

Ainsi formulée, « une telle conception de la liberté se distingue du collectivisme en ce qu’elle vise prioritairement les conditions de réalisation de la liberté individuelle, tandis qu’elle se démarque de l’individualisme traditionnel dans la mesure où elle fait dépendre cette liberté de la participation à un certain genre de communauté sociale ».

Pour approfondir cette redéfinition de la liberté, Axel Honneth revient sur les écrits des premiers penseurs socialistes, jusqu’à Proudhon et Marx, afin de montrer que « la première condition de cette évolution est une sympathie mutuelle qui fait que chacun se soucie, pour des raisons non instrumentales, de l’autoréalisation de chacun des autres ». Et, contrairement à ce que l’on serait peut-être tenté de croire, cette conception de la liberté ne serait « pas limitée à des communautés restreintes, dont les membres se connaîtraient personnellement », comme le montreraient a contrario les assemblages de communautés correspondant à une nation ou un parti politique. Il suffirait de « partager les mêmes conceptions relativement à un certain nombre d’objectifs communs », estime le philosophe en reprenant les termes énoncés par l’historien Benedict Anderson.

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