1936, les anneaux et le svastika

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Dans Les Jeux d'Hitler : Berlin 1936, documentaire diffusé sur Arte, Jérôme Prieur offre une plongée qui décrypte le pire en mouvement, sous prétexte de sport. Son film rappelle un grand classique ayant de beaux jours devant lui : s’en remettre vilement, de la part des États, au CIO pour ne pas critiquer le pays organisateur. Un regard radical sur cette époque non sans avenir, sait-on jamais...

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Pourquoi diffuser maintenant un documentaire sur les Jeux olympiques de 1936 à Berlin, deux jours après la clôture de ceux de Rio ? Prenons la défense d’Arte, avec des arguments auxquels les programmateurs n’ont sans doute pas pensé ! Le 23 août marque l’anniversaire du pacte germano-soviétique de 1939, qui scella une connivence scélérate entre l’hitlérisme et le stalinisme : inimaginable trois années plus tôt, lorsque l’URSS boycottait bien seule cette apothéose du IIIe Reich au prétexte du sport, qu’analyse avec force et finesse Jérôme Prieur dans son film intelligent (au sens étymologique, c'est-à-dire qui permet de saisir, de discerner, de comprendre).

De surcroît, sous prétexte d’un retour sur un événement vieux de huit décennies, Les Jeux d’Hitler donnent à voir ce qui pourrait advenir demain – d’où peut-être cette programmation apparemment tardive mais qui invite à tourner la page, à lire l’avenir : comment des JO attribués à un pays encore démocrate (Berlin les obtint en 1931) se retrouvent au service d’un régime dictatorial élu sur ces entrefaites (suivez mon regard vers Paris 2024)...

Sans jamais le dire ainsi explicitement, l’approche puissante et subtile de Jérôme Prieur suggère un tel scénario, en insistant sur la couardise que rencontre trop souvent la force brutale sur son chemin. En mars 1936, moins de cinq mois avant les Jeux de Berlin, le président du conseil français, Albert Sarraut, y était allé d’une vaine rodomontade après que le chancelier Hitler eut occupé la Rhénanie démilitarisée : « Nous ne laisserons pas placer Strasbourg sous le feu des canons allemands. »

Henri de Baillet-Latour (1876-1942) à la droite d'Adolf Hitler (1889-1945) : août 1936... Henri de Baillet-Latour (1876-1942) à la droite d'Adolf Hitler (1889-1945) : août 1936...
C’était comme un écho à cette autre déclaration d’impuissance, prononcée par l’ineffable comte belge Henri de Baillet-Latour, président du CIO, en mai 1933, rappelant que les Jeux, dénués de « caractère politique racial ou confessionnel », étaient dévolus à une cité et non à un État. Baillet-Latour avait alors asséné, avec cette pusillanimité qu’accentuait le subjonctif imparfait marquant le doute : « Il serait préférable que la ville de Berlin retirât sa candidature. »

Hitler méprisait les démocraties et leurs chieurs mous. Il savait les amadouer ou leur donner l’occasion d’exercer leur cécité volontaire. Il faisait mine de reculer, employait une rhétorique ruisselant de bonne volonté, installait le déni, avant de frapper férocement à la première occasion.

C’est précisément cette parenthèse apparente qu’explore Jérôme Prieur, cette olympiade Potemkine à la gloire de « l’entente mutuelle et la paix internationale » (Goebbels). Les persécutions contre les juifs furent alors suspendues. Les « nègres » furent tolérés. Et les nervis du régime nazi reçurent cette consigne cynique : « Il ne faudra pas entonner de chants de guerre d'avant la prise du pouvoir, cela pourrait faire naître de fausses impressions. »

© Les bandes-annonces d'ARTE

Le documentaire nous met au parfum de ce « grand renversement », en jouant sur tous les tableaux. Jérôme Prieur contextualise une préparation à la fois méthodique et délirante (36 millions de reichsmarks au lieu des 2,6 initialement prévus pour le stade !). Il rappelle l’immoralité rusée des nazis, comme la sidération d’une population vivant sous des cataractes de propagande (« Tout le monde est épouvantablement lâche », notait Victor Klemperer). Le réalisateur montre également la lucidité des chancelleries du camp démocrate, à l’instar de l’ambassadeur de France, André François-Poncet, qui concevait l’impression « d’assister à un changement de décor sur une scène dont on n’aurait pas baissé le rideau ».

Le film rappelle alors un grand classique ayant de beaux jours devant lui : s’en remettre vilement, de la part des États, au CIO. Apparaît l’une des pires ordures ayant sévi au service du comité international olympique : l’Américain Avery Brundage, qui vint en personne à Berlin dédouaner le régime hitlérien contesté outre-Atlantique (syndicats, associations juives ou noires…) : « Les juifs allemands sont satisfaits de leur sort sportif. » Avery Brundage enfonçait le clou, déniant aux juifs d'Allemagne la moindre « classe olympique ». Précisons ici que ce monsieur devait ensuite présider le CIO de 1952 à 1972 (année de l'attentat de Munich)…

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Un seul reproche concernant ce documentaire : son titre. Les personnages contemporains (la règle ne s'applique pas pour ceux de l'Antiquité) méritent que la « h » (cette consonne est féminine puisque commençant par une voyelle) initiale de leur patronyme soit aspirée en cas de nécessité. C'est le cas de Hitler (et non d'Hitler). Il faudrait donc dire et écrire Les Jeux de Hitler.