«Moi, Daniel Blake»: lui, Ken Loach et la peur de l’art

Par

Cela fait trop longtemps que les films de Ken Loach sont regardés davantage pour leur contenu politique que pour leurs propriétés cinématographiques. La sortie de Moi, Daniel Blake est l’occasion idéale pour inverser la tendance.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Bande-annonce de « Moi, Daniel Blake » © Digital Ciné

Je voudrais prélever quelques moments — trois ou quatre — dans Moi, Daniel Blake, afin d’essayer de décrire quel cinéaste est Ken Loach. C’est une question qui, bizarrement, n’est pas posée. De moins en moins en tout cas. Il y eut un moment, le début des années 1990, époque de Riff-Raff, de Raining Stones et de Ladybird, où les films de Loach étaient encore regardés comme des films. Prétendre que cela reste vrai serait très exagéré. Le cinéaste britannique a ses admirateurs, d’ailleurs nombreux. Il a aussi ses adversaires. Les uns et les autres semblent s’accorder sur un point : sa voix est porteuse de convictions trop incontestables, sa dénonciation des injustices est trop nécessaire pour qu’on pinaille sur les traductions cinématographiques que Loach travaille à leur donner. Les premiers estiment que ces convictions et cette dénonciation suffisent à en faire un cinéaste d’exception, lui-même incontestable et nécessaire. Les seconds considèrent qu’avec lui c’est d’autre chose que de cinéma qu’il est question, et qu’au fond ce n’est pas grave : il est des situations, n’est-ce pas, où il faut savoir faire la part des choses.

Une autre lecture existe. Elle partirait du principe qu’on ne peut faire un cinéma politique si on ne fait pas politiquement du cinéma. Jugeant que Loach est un conteur plutôt conventionnel œuvrant au sein d’un système de production qui ne l’est pas moins, elle ne tarderait pas à conclure. Outre son caractère expéditif, cette lecture présente un sérieux handicap. Elle appartient au temps bien révolu des années 1960. En user serait donc un anachronisme aussi mal venu qu’inefficace.

Le recordman des sélections cannoises — treize, and counting —, sorti de sa retraite pour réaliser ce Moi, Daniel Blake qui lui a valu une deuxième Palme d’or en dix ans, après celle du Vent se lève en 2006, mérite pourtant qu’on s’attarde sur sa manière de raconter et de filmer. C’est la moindre des attentions à lui accorder. Isoler des scènes, analyser des enchaînements, faire résonner certaines phrases du dialogue… Est-ce à dire qu’il vaut mieux prendre connaissance de cet article après avoir fait celle de Daniel, menuisier de 59 ans vivant à Newcastle, souffrant de problèmes cardiaques et insensément mis dans l’impossibilité d’obtenir une pension d’invalidité ?  Pas nécessairement. S’il y a un trait typique de Loach, c’est la rétivité presque maniaque à l’imprévisible. Son programme, l’homme le déroule avec inflexibilité jusque dans le plus infime des détails. Le lecteur peut dès lors être tranquille. S’il lit les paragraphes qui suivent avant d’aller voir Moi, Daniel Blake, la chance qu’une surprise quelconque lui ait ainsi été gâchée approche le zéro.

Le film commence par un échange entre le personnage-titre et une employée du Pôle emploi britannique. C’est la scène loachienne par excellence. Entretiens d’embauche, interrogatoires de justice, débats de part et d’autre d’un bureau. On en trouve dans tous ses films, souvent en ouverture de ceux-ci, comme dans It’s a Free World (2007) ou La Part des anges (2012). La conversation contradictoire est l’essence de la scénographie politique, volontiers binaire, telle que la conçoit le cinéaste. Le plus souvent elle met moins en jeu deux individus ou deux convictions qu’un individu et une institution. La politique selon Loach, c’est d’abord celle qui oppose l’individu au système.

Les questions qu’on lui pose n’ayant rien à voir avec sa situation, encore moins avec ses attentes, Daniel y répond avec un humour mêlé d’une irritation allant croissant. Dave Johns excelle dans l’exercice, comedian acide évoquant pour nous un improbable sosie du vieux Michel Bouquet. Il y a là une piste que le film reprendra à l’occasion et qu’il aurait gagné à exploiter davantage. S’il ne le fait pas, c’est que le comique n’a pas ici de fin autonome : il ne sert qu’à souligner l’absurdité administrative. Dès cette première scène, il s’agit d’établir combien Daniel doit faire face à de l’incompréhensible. Son médecin lui interdisant de reprendre le travail, il peut bien rechercher un emploi, en revanche il ne peut pas accepter les embauches qu’on lui propose. C’est d’une pension d’invalidité qu’il a besoin. Le film ne parlera que de cela, ce terrible écheveau bureaucratique que rien, sinon le pire, ne viendra dénouer.

Il s’agit aussi de montrer tout de suite combien l’existence de cet incompréhensible doit être exposée de la façon la plus claire et la plus compréhensible qui soit. Dès l’écran noir, avant même que l’image n’apparaisse, le spectateur est plongé au cœur du cauchemar de Daniel. Et en même temps il en est comme préservé par la sainte peur que semble éprouver Loach à l’idée que l’on puisse, si peu que ce soit, ne pas voir où il veut en venir. Le cinéaste britannique filme contre. En l’espèce cela veut dire qu’il ne filme surtout pas au risque de ce qu’il combat. Qu’afin de faire sentir les aberrations du système, Moi, Daniel Blake puisse devenir fût-ce un instant aberrant à son tour, c’est là pour Loach l’impossible même. Aussi ce cinéma pour qui les administrations malades ont toujours été un ennemi majeur ne promet-il, au mieux, qu’un monde administrativement correct. Convenons qu’en termes de théâtre et de politique — de théâtre politique —, on a connu perspective plus exaltante. 

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale