La Révolution mise à nu

Par Jean-Yves Potel (En attendant Nadeau)

En ces temps de commémoration des Révolutions russes de 1917, il peut être utile de les aborder par en bas, sans s’attarder sur les théories révolutionnaires. Deux petits livres, écrits par des enthousiastes que la violence et l’arbitraire ont finalement exclus, nous en fournissent l’occasion. Deux textes émouvants où la Révolution est nue, avec ses grandeurs et ses bassesses.

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Ce sont deux témoignages. Deux regards parfois opposés. Née en 1902, Evguénia Iaroslavskaïa-Markon est une jeune femme qui vit les événements adolescente, qui n’accepte rien d’autre que la radicalité ; à 13 ans, annonce-t-elle, elle est « tombée définitivement amoureuse, avec une sincérité enthousiaste, de l’idée de Révolution ». Plus âgé, Zusman Segalowicz est un homme dans la trentaine, un écrivain juif polonais, humaniste, militant du Bund. Il se trouve à Moscou et Petrograd l’été 1917. « Le premier jour de l’extraordinaire liesse russe », il ne descend dans la rue « qu’en qualité de simple observateur, ce que je suis d’ailleurs demeuré jusqu’à la fin », souligne-t-il. Les deux auteurs adhèrent à la colère et au réveil des foules.
« L’observateur »
nous en donne d’abord une vision réjouissante : « J’ai été emporté par le courant. Et à plusieurs reprises, les larmes me sont montées aux yeux. J’avançais au milieu d’une foule de dizaines de milliers de personnes. » Une foule qui parle : « Les jeunes comme les vieux. Les seigneurs comme les paysans. Les citoyens comme les soldats. Tous débitaient leurs grandes et leurs petites vérités, les exposant à tout le monde et à chacun en particulier. On s’exprimait alors à voix haute. Avec ferveur, avec foi. » Une foule aux humeurs changeantes. C’est le temps des « journées de juillet » et des tentatives contre-révolutionnaires : « Durant des jours, des semaines et des mois, c’est tout Moscou qui a déambulé […]. Au départ avec enthousiasme et avec joie. Ensuite avec irritation et avec colère. Et pour finir, dans le sang et avec sauvagerie. » À Petrograd, quelques jours plus tard, perspective Nevski, les mêmes « masses en mouvement pareil à une rivière en crue » approchaient de la place du Palais d’Hiver, résidence du Tsar. « Et à chaque pas, à tous les coins de rue, quelqu’un prenait la parole – du haut d’une tribune, d’un balcon ou d’un monument érigé à la gloire de l’impératrice Catherine de Russie. » L’écrivain Segalowicz construit son récit en témoin de mille détails. Il nous emporte dans l’atmosphère révolutionnaire, nous restitue le fol espoir du soulèvement : « La foule avance. Toujours plus loin. On a l’impression que là-bas, quelque part au loin, au bout de la rue, au bout de la ville, se trouve ce trésor qu’est le bonheur humain, et qu’il suffirait de s’y rendre tous ensemble, d’y aller tous unis dans un même élan pour pouvoir saisir le bonheur à pleines mains et le partager à l’amiable avant de se séparer en toute fraternité et de rentrer chez soi. »