Nichons-nous dans le tracas, ses pompes et son dictionnaire

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Le Baleinié, « dictionnaire des tracas » à se tordre mais symptomatique de nos temps assombris, connaît un quatrième volume, qui donne lieu à un nouveau spectacle de ses auteurs, les trois comédiens lexicographes Christine Murillo, Jean-Claude Leguay et Grégoire Œstermann. Compte-rendu.

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Cela va faire dix ans qu’ils nous font nous boyauter en appuyant là où ça fait mal. À l’automne 2003 (c’était un 7 novembre, jour anniversaire de la Révolution d’Octobre), paraissait au Seuil, édité par Louis Gardel, un « dictionnaire des tracas » rédigé par trois comédiens pratiquant le “un pour tous et tous pour un” depuis le Conservatoire, au mitan des années 1970 : Christine Murillo, Jean-Claude Leguay, Grégoire Œstermann.

Grégoire Œstermann, Christine Murillo et Jean-Claude Legay (photo : Brigitte Enguerand) Grégoire Œstermann, Christine Murillo et Jean-Claude Legay (photo : Brigitte Enguerand)

Ils intitulèrent leur abécédaire Le Baleinié, en souvenir d’un estaminet de la rue des Blancs-Manteaux (chantée par Jean-Paul Sartre), “Le dos de la baleine”, où ils forgèrent quantité de leurs définitions en levant le coude, avant qu’un changement de propriétaire ne mît fin, en ces lieux, à leurs libations lexicographiques.

Si l’atelier de composition se prolongea au bistrot des années durant, la marrade princeps, qui donna sa feuille de route à l’ouvrage, date de la Saint-Sylvestre 1985. Les joyeux lurons évoquèrent cette nuit-là les adversités, les malentendus, les brimades et les phobies que nous réserve à tous l’existence. Mais ces tourments subis plus souvent qu’à son tour, ces émois et ces contrariétés qui laissent pantois, ont-elles seulement un nom ? Non.

Voici notre trio raccommodeur de lacunes devenu. Tous les maux sont mis en mots, lors de séances qui aboutissent lentement mais sûrement aux définitions drolatiques du Baleinié : « Saspigoule (sas-pi-goul’) n. f. découverte tardive d’un bout de verdure coincé entre vos dents. » Ou bien : « Boulbos (boul’-bô-s’) n. m. camion qui vous masque systématiquement le panneau sur l’autoroute. » Ou encore : « Kpètre (kpè-tr’) n. m. bandeau accrocheur qui vous fait acheter un livre dont vous n’avez pas besoin. Par ext. : monsieur ou dame qu’on ne reconnaît pas au réveil. »

L’avis au lecteur est formel : « Si tu vis, ce livre est pour toi. » Un avant-propos à l’empathie moins lapidaire nous éclaire, Lumière après les Ténèbres : « Le Baleinié n’a d’autre ambition que d’accompagner et consoler ceux qui ressentent l’exil de l’infortune. » Alors la vie reprend fermement son cours, enfin forte de pouvoir désigner ses empêtrements. Avec des substantifs secourables et familiers, qui semblent peupler le lexique depuis toujours, au point que le lecteur croit les avoir croisés dans un roman de M. d’Ormesson : « Lunoise n. f. allumette déjà grillée dans la boîte. »

Le Baleinié fut suivi d’un deuxième tome en 2005, accompagné d’un spectacle inventé par les trois artistes à partir de leur dico : Xu (n. m. objet bien rangé mais où ?). Poilantissime. En 2007, paraissait le troisième tome du Baleinié, suivi d’Oxu (n. m. objet qu’on vient de retrouver et qu’on reperd aussitôt), nouvelles saynètes inspirées des séances de travail de la trinité foutraque. Tordantissime.

Petite devinette - Ugzu © Théâtre du Rond-Point

L’intégrale des trois tomes du Baleinié paraissait en collection de poche (Points) à l'automne 2009 – lire ici le billet alors mis en ligne dans Mediapart par Christine Marcandier. Il y avait comme un petit côté pierre tombale signant l’achèvement de l’entreprise : è finita la comedia ?

Eh bien pas du tout, c’est reparti de plus belle ! Vient de paraître le 24 mai (toujours au Seuil avec Louis Gardel comme éditeur) le quatrième volume du Baleinié. Concomitamment, et jusqu’au 30 juin, au théâtre du Rond-Point à Paris, les auteurs brûlent les planches avec leur troisième spectacle sur les coulisses de leurs investigations linguistiques : Ugzu (n. m. urne dont on ne sait pas quoi faire une fois les cendres dispersées). Réjouissantissime.

Toutefois, la soixantaine venue ou approchant pour Christine Murillo, Jean-Claude Leguay et Grégoire Œstermann, le doux-amer l’emporte parfois sur le sarcasme. La Faucheuse a toujours été présente, les enterrements trop longs ou facteurs d’insolation, dans Le Baleinié. Le premier tome avait même une entrée nostalgique et glaçante : « Bernardchatellier n. m. ami qui n’est pas là parce qu’il est mort. » (En 1992, au théâtre des Amandiers de Nanterre, Rumeur à Wall Street de Bernard Chatellier était mis en scène par Bérangère Bonvoisin, abonnée de la première heure à Mediapart.)

Au début de cette année 2013, le théâtre parisien de la Colline a présenté un spectacle d’Olivia Grandville d’après Isidore Isou, Le Cabaret discrépant : ô fougue subversive du lettrisme dans le sillage de la Libération, tremplin d’un logos jubilant...

Le Cabaret discrépant - bande-annonce © La Colline - théâtre national


Ugzu, malgré sa drôlerie, rend compte des temps ravagés de notre panne post-moderne, où la parole n’est plus pionnière mais voiture-balais. « On ne dit jamais plus rien d’imprévu », lâchent les trois comédiens en apesanteur entre « l’arrière présent », « le présent douteux » et « l’absent de l’indicatif ». Ils en sont à chercher encore leur façon de marcher définitive (« zoguer »). Ils butent sur une vue splendide qui ne donne rien sur la photo (« bzonia »). Ils caressent un rêve : « Bôodocher : fermer les yeux et s’endormir aussitôt. Par ext. : mourir en pleine forme. » Car Le Baleinié s’agrandit de petits bonheurs qui s’ajoutent aux tracas. Si bien que « hyaélounir : être réveillé par une odeur de pain grillé. Par ext. : retomber amoureux » en arrive à côtoyer « jori-jorer : ne pas oser demander des nouvelles du moribond »

« Souffrir avec précision, c’est mieux savoir vivre mal », ont toujours proclamé nos loufoques ternaires. Avec la crise et tout ce qui s’en suit, leur programme éclabousse les consciences. On rit aux larmes et on pleure de rire. On trouve ça bien de trouver ça bien. On adore adorer. Mais on subodore que les historiens se repaîtront d’un tel livre et d’un tel spectacle, métaphore des chutes annoncées, tout comme certains chercheurs tirent aujourd’hui profit des chansons de Ray Vantura concernant les années 1930...

On a beau pouffer comme un beau diable à la lecture du Baleinié, on sait qu’est venue l’heure de yellir : « Sortir d’une boîte de nuit dans la lumière du petit jour et imaginer la tête qu’on a en voyant la tête des autres. Par ext. : se réveiller au terminus du RER. »

Ugzu

Théâtre du Rond-Point
2 bis, avenue Franklin D. Roosevelt, 75008 Paris.
Du 23 mai au 30 juin 2013, à 20h30, sauf dimanche à 15h30, relâche lundi. Tél. : 01 44 95 98 21.

Le tome IV du Baleinié, dictionnaire des tracas est paru le 24 mai (Éd. du Seuil, 198 p., 14,50 €).

 

 

 

 

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Ce n'est pas pour me vanter, mais (comme dirait l'autre – Philippe Meyer) je fus le premier (“Tire ta langue” sur France Culture puis Télérama), parmi la gent porte-micro et pisse-copie, à me ruer en 2003 sur Le Baleinié, ce signe des temps qui fait faux printemps...

J'ai vu depuis les trois auteurs continuer leurs parcours individuels au théâtre, où ils excellent. J'avoue un faible pour Christine Murillo, ancienne de La Comédie-Française, tout comme sa sœur aînée Catherine Salviat, tout comme son père Robert Manuel (1916-1995). Non pas que j'en pince pour les héritiers, mais parce qu'il y a chez elle un talent déroutant, une force qui offense le conformisme.