Chercheurs vs politiques (2/4) : Après les attentats, quelle république voulons-nous ?

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Tout l’été, Mediapart et la Revue du Crieur organisent des face-à-face entre celles et ceux qui décident de la vie de la cité et celles et ceux qui la pensent. La deuxième rencontre oppose l’historien Patrick Boucheron à Benoît Hamon, député socialiste et ex-ministre de l’éducation nationale. 

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Mediapart et la Revue du Crieur organisent, en partenariat avec le festival d’Avignon, quatre face-à-face entre une figure intellectuelle et une personnalité politique, pour confronter celles et ceux qui décident de la vie de la cité à celles et ceux qui la pensent, et ainsi mettre en discussion le pouvoir, qu’il soit exécutif ou législatif, avec le regard critique des intellectuels et les analyses des chercheurs de différentes disciplines.

Le deuxième débat qui s’est tenu sur le site Pasteur de l’université d’Avignon opposait Patrick Boucheron et Benoît Hamon.

Le premier est historien et vient d’être élu professeur au Collège de France à la chaire d’Histoire des pouvoirs. Il est notamment l’auteur de Conjurer la Peur, Sienne 1338. La force politique des images, publié aux éditions du Seuil, qui se présente aussi comme un essai politique sur la « peur qui vient ». Il a aussi récemment fait paraître chez Verdier un bref ouvrage intitulé Prendre Dates. Paris, 6-14 janvier 2015, coécrit avec l’écrivain Mathieu Riboulet, qui revient sur la séquence ouverte par les attentats de Paris et la manière collective dont nous l’avons vécue, et dont nous pouvons, peut-être, y répondre.

Le second est député socialiste des Yvelines, ancien ministre délégué à l’économie sociale et solidaire dans le gouvernement Ayrault, puis très éphémère ministre de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche dans le gouvernement Valls I.

La rencontre, d’environ une heure, suivie d’une discussion d’une quarantaine de minutes avec le public, est accessible sur le site de Mediapart et sur celui du Festival d’Avignon.

Elle était intitulée « Quelle république voulons-nous ? ». Une question qui se pose avec une acuité particulière après les attentats de janvier dernier, qui ont donné à la fois l’impression d’un sursaut d’unité républicaine et le sentiment que la République était profondément abîmée, de l’intérieur. Que peut-on donc faire pour accueillir le dissensus au cœur de la cité sans dresser les communautés les unes contre les autres ? Se dirige-t-on vers une république sécuritaire, autoritaire, voire assimilationniste ou bien vers une république plus ouverte ? Et que faire face à la montée des périls identitaires ?

La discussion s’est ouverte par un retour sur la séquence politique enclenchée par les attentats de Paris, en janvier 2015. Pour Benoît Hamon, « l’invocation et l’évocation de la République » qui se sont faites alors a débouché sur un « paradoxe », entre l’invocation de cette république, « dans ce qu’elle a de plus sacré » et la réalité. En tant qu’élu de la 11e circonscription des Yvelines, où se trouve notamment la ville de Trappes, il constate en effet que « bon nombre de ses concitoyens font davantage l’expérience de l’inégalité que de l’égalité, de la contrainte que de la liberté, de la discrimination que de la fraternité », et juge donc nécessaire de réinterroger les fondements de l’expérience que chacun fait de la République, plutôt que d’en répéter seulement les principes.

Dans cet « entretemps incertain qui s’étire entre la stupéfaction de l’événement et le recul de l’Histoire », dixit Patrick Boucheron, comment caractériser le « nous » d’avant les attentats et le « nous » d’après, si l’on partage le constat de l’historien que « les 7, 8, 9 et 11 janvier nous obligent à remettre sur le métier le nous diffus et vague, relâché, incertain, que nous formions le 6 » ? Pour le chercheur, « il ne sert à rien, lorsqu’un événement dramatique surgit, de se raccrocher de manière sentimentale ou panique à une idée un peu fantasmée d’un passé dont on a la nostalgie sans l’avoir vécu et dont on n’est pas sûr qu’il ait existé quelque part, c’est-à-dire une intégration républicaine apaisée et pacifiée ». Un « discours d’escorte républicain » a, selon lui, fini par « escamoter les événements en les recouvrant », notamment la question, à la fois politique et philosophique, de la violence, voire de la « guerre civile » qu’il est pourtant nécessaire d’affronter.

Mais, concède Benoît Hamon, l’Assemblée nationale ne semble pas avoir pris la mesure de l’enjeu, en retournant rapidement aux affaires courantes. « Cet épisode, estime-t-il, nous interroge pourtant sur une réalité contemporaine qui n’a jamais disparu mais avec laquelle il faut composer, qui est celle du fait religieux. Nous, élus et citoyens, ne pouvons être dans une négation du fait religieux, quel que soit notre attachement à la laïcité et aux principes de la République. »

Si la République est prise en étau entre ceux qui la rejettent alors qu’ils en sont les enfants, tels les frères Kouachi, et ceux qui, au nom des valeurs dont elle serait porteuse, notamment la laïcité, en ont une conception guère adaptée à l’accueil de la diversité réelle du peuple français, que peut-on faire pour que la réitération des principes, sans leur effectivité, n’en vienne pas à saper les principes eux-mêmes ?

L’ancien ministre de l’éducation nationale reconnaît que « le fossé se creuse » entre les principes et le réel, et avoue son inquiétude devant une « forme de dérèglement de la vie politique française », avec « une gauche qui, avec la loi Macron, s’aventure ouvertement à droite. Une droite qui, quand on entend Estrosi parler, se sent bien à l’extrême droite. Et une extrême droite qui défend la retraite à soixante ans ». Ce dérèglement se traduit, selon lui, par des glissements idéologiques et sémantiques importants, par exemple sur la liberté, au nom de laquelle on justifie par exemple le travail du dimanche, alors que la plupart des travailleurs du dimanche le font par nécessité et non par liberté de choix. Pour Benoît Hamon, qui ne conçoit pas la laïcité comme une « religion civile », quand on regarde les débats sur ce thème, on perçoit de manière flagrante « ce grand dérèglement, y compris à gauche.

Pourquoi alors le député des Yvelines a-t-il voté en faveur d’une loi renseignement qui semble accréditer une réponse avant tout autoritaire à la faille politique et sociale ouverte par les attentats de janvier ? « Si c’est la seule réponse, c’est un problème », concède Benoît Hamon, en estimant toutefois qu’il existe un double impératif : la sécurité des citoyens et l’organisation des libertés publiques. Pour lui, la réponse éducative serait d’autant plus prioritaire et décisive que l’école ajoute trop souvent des inégalités aux inégalités, en opérant un « tri par l’échec ».

Patrick Boucheron a alors interpellé Benoît Hamon en lui demandant si nous ne sommes pas dans un moment « où la langue politique, notre langue, devient une langue morte, c’est-à-dire un moment où les mots s’agitent dans notre bouche mais ne désignent plus rien d’autre que notre désarroi à ne plus savoir nommer les choses ». Pour le chercheur, on peut s’accorder sur ce que dit Benoît Hamon en s’interrogeant sur ce qu’est cette gauche qui vote la loi Macron, voire la loi renseignement. Mais il sent aussi dans sa manière de présenter les choses une volonté de « revenir aux petites affaires ». Pour lui, ce dont Benoît Hamon fait grand cas, en en faisant une ligne de fracture, à savoir la loi Macron, parce que cela a décidé de sa sortie du gouvernement, n’est pas à la hauteur de la ligne de faille qui s’est ouverte, notamment sur la notion même de gauche.

« Tout est à terre, tout est à refaire », juge l’historien, avant d’évoquer le dernier ouvrage du Comité invisible, À nos amis. « J’y vois d’abord une critique radicale de l’idée de gauche, juge-t-il. Est-ce qu’on va mourir politiquement en disant "je suis de gauche et je veux l’être à tout prix" ? Il y a un moment qui est ce que j’appelle le moment machiavélien où il faut peut-être simplement, pour ne pas déposer les armes, abandonner les mots anciens du politique. Et il n’est pas impossible que nous y soyons aujourd’hui, que ce soit maintenant. » Pour le titulaire de la chaire d’histoire des Pouvoirs au Collège de France, il serait toutefois, dans ce contexte, d’autant plus « dangereux de faire ce que nous faisons souvent, à savoir traiter les politiques comme des chiens, et mépriser le métier de politique ».

« Je pense qu’on a aujourd’hui une pratique politique qui manque de sa théorie », lui a répondu un Benoît Hamon stimulé. « Ce qui fait qu’on a une action extrêmement court-termiste, peu cohérente, d’une part. Et d’autre part, on a des théories ou des concepts qui sont parfois complètement déconnectés du réel, et vous avez alors ces paroles vides et cette langue morte. » Pour lui, la racine même de la souveraineté se trouve aujourd’hui fragilisée. « Tout nous ramène à la question du pouvoir et du pouvoir des citoyens. Car le bulletin de vote, sur les questions économiques, sur la question du contrat social, a-t-il encore le pouvoir de modifier le cours des choses ? »

Dans son livre intitulé Conjurer la peur, Patrick Boucheron explique que le « gouvernement des Neuf » qui dirigeait Sienne en 1338, et qui se voulait pourtant être l’expression du peuple, a choisi « systématiquement de porter secours à l’oligarchie financière et bancaire, aggravant l’endettement public – mais cet endettement faisait précisément la fortune des banques ». Existe-t-il alors des leçons à tirer de l’Histoire, sur ce qu’est aujourd’hui la puissance publique et l’impuissance politique ?

Dans ce passé très ancien, et dans cette peur lointaine exprimée à travers la « fresque du bon gouvernement » de Sienne étudiée dans Conjurer la peur, gît, selon l’historien « une ressource d’intelligibilité pour éclairer le présent » à condition d’avoir un rapport au passé « à la fois distant et respectueux ».

Pour Patrick Boucheron, il faut en effet éviter de se saisir du passé pour parler de manière sauvage de ce qui nous préoccupe aujourd’hui, au risque de perdre non seulement une éthique de chercheur, mais aussi une forme d’efficacité politique. Pour le chercheur, la politique ni la démocratie ne peuvent être « l’art virtuose des petites différences » ou se contenter d’un bulletin de vote mis dans l’urne tous les cinq ans pour déléguer le pouvoir et laisser le personnel politique dans l’impasse « de se démerder avec ça ».

Étudier la Grèce antique, ou Sienne au XIVe siècle, permet de comprendre un temps où la démocratie était un engagement d’exercer des fonctions dédiées au bien commun, au sein de sociétés anciennes « où rien n’était plus étranger au fonctionnement réel de ces régimes que l’idée même qu’il puisse y avoir des hommes politiques ». Aristote jugeait ainsi que l’idée que certains se vouent à la politique, avec une forme de professionnalisation, était potentiellement dangereuse.

En réponse, Benoît Hamon reconnaît qu’il existe une « république à bas bruit », loin des enceintes consacrées de la politique officielle et sans, voire contre, les partis politiques, que ce soit en matière d’innovation pédagogique, d’écologie ou de monnaie parallèle, par exemple. Pour le député des Yvelines, il n’y a effectivement rien de pire « que de regarder pendant cinq ans des élus se questionner sur ce qu’ils vont faire », surtout s’ils n’ont pas de cap ni d’engagement clair. « Je ne résume pas la démocratie à ce moment-là, ajoute-t-il. Mais si l'on considère normal et acceptable que sur les questions macro-économiques, monétaires et budgétaires, la part de décision qui appartient aux parlements nationaux se réduise, que sur le contrat social on considère désormais que c’est la négociation entre les partenaires sociaux qui fait foi et que le contrat prime sur la loi, il faut enlever des programmes politiques toutes les questions d’économie et de droit du travail. » Or, cette impuissance n’a pas été avouée, et il y a pour Benoît Hamon un « vice de forme », puisqu’on exerce à travers le bulletin de vote son pouvoir sur des « hommes et des femmes politiques qui miment la puissance, miment le pouvoir, mais ne l’ont plus, voire parfois unilatéralement s’en débarrassent ».

Dans ce moment de démonétisation de la parole publique et politique, où le régime représentatif fuit de toutes parts, dispose-t-on de pistes pour avoir à la fois les institutions communes nécessaires à la politique et une façon d’accueillir le conflit dans la cité, sans écraser les minorités ou exclure les dissidents ? Dans l’ouvrage qu’il a coécrit avec Mathieu Riboulet, Patrick Boucheron revient notamment sur la disparition de la violence politique issue des années 1970 en ces termes. « On a tout fait depuis, d’abord, policièrement puis judiciairement, puis idéologiquement, pour que cette flambée de violence soit désormais perçue comme résultant de la dérive suicidaire d’exaltés en mal d’absolu, pour occulter la masse des questions, pour la plupart pendantes, que ces mouvements adressaient aux sociétés qui les avaient générés. Au fil des années 1980, 1990, 2000, trois décennies quand même, cet usage-là de la violence a régressé, en Europe, considérablement, de façon inversement proportionnelle à l’accroissement de la violence symbolique exercée sur les individus par le capitalisme. »

Pour le chercheur, il existe donc un « échec collectif » de sa génération – la même que celle de Benoît Hamon –, celle qui va avoir cinquante ans aujourd’hui et n’a pas su faire face au délitement social et à la montée des droites radicales. La catastrophe a, d’une certaine manière, « déjà eu lieu », bien avant qu’on en ait conscience, explique l’historien. « Conjurer la peur, ça ne veut pas dire ne pas avoir peur même s’il ne faut pas avoir peur de chimères, mais il faut orchestrer nos émotions collectives », ajoute-t-il.

Pour Patrick Boucheron, « les choses vont vraiment mal – et cela Machiavel le disait mieux que quiconque – lorsque l’oligarchie n’a rien à craindre, lorsque plus rien ne leur fait peur. (…) La question de la violence politique se pose alors, mais pour tenter de l’éviter. Et une manière de l’éviter, c’est quand même le droit, que par exemple l’oligarchie financière ait réellement à craindre de ses actes. Mais là, on n’en prend pas le chemin ». La question de la guerre civile possible et des divergences d’intérêts réels doit donc se poser pour pouvoir « construire des principes raisonnables et légitimes de contraintes contre des adversaires déclarés qui ne sont pas seulement les terroristes ».


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Lire ici notre billet et , l'une des dix enquêtes du premier numéro : La Petite Usine de Michel Onfray

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