Se faire un monstre de Mitterrand

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Le journaliste britannique Philip Short, avec un regard informé, mesuré mais de biais, propose une biographie de François Mitterrand. À même de faire réfléchir sur le personnage, sa politique et son héritage. En s'inspirant de la sève du combattant plutôt que des vices du satrape. Chiche…

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Fin 1946, Germaine Tillion et Geneviève Anthonioz-de Gaulle animent une association de déportés sise rue Guynemer, face aux jardins du Luxembourg, dans le VIe arrondissement de Paris. Leur local occupe un édifice qu’avaient réquisitionné les nazis durant l’Occupation. Le Vatican, propriétaire des lieux, fait valoir ses droits pour récupérer son bien auprès du gouvernement français. L’association de Geneviève Anthonioz-de Gaulle et Germaine Tillion est expulsée, l’immeuble bourgeois de la rue Guynemer rendu à son bailleur légitime. Les premiers locataires à profiter de l’aubaine sont l’ancien ministre des prisonniers, déportés et réfugiés, Henri Frenay, ainsi que François Mitterrand, ancien secrétaire général aux prisonniers et victimes de guerre, futur ministre des anciens combattants (à partir du 22 janvier 1947). Le symbole est lourd. François Mitterrand s’en accommode : il logera là jusqu’à l’achat de la rue de Bièvre, au début des années 1970.

Voilà ce que rappelle, au détour d’une note infrapaginale, le journaliste britannique Philip Short dans sa biographie volumineuse (894 pages !) : François Mitterrand. Portrait d’un ambigu (Nouveau Monde éditions). L’ancien correspondant de la BBC, qui commence son ouvrage avec l’attentat truqué de l’Observatoire en 1959, aurait pu rappeler que le futur quatrième président de la Ve République, anéanti par cette machination politique dans laquelle il s’était laissé piéger, chercha conseil auprès de son voisin de la rue Guynemer de l’époque, Me Isorni – indéfectible avocat de Pétain. Philip Short aurait pu également glisser que dans cet immeuble du Vatican, résident aujourd’hui Bernard Kouchner et Christine Ockrent : ô génie narquois des lieux de mémoire !…

Au long de son ouvrage, Philip Short tâche de distance garder, en faisant la part des choses : « Était-ce une erreur de jugement de louer un appartement qui était apparu sur le marché en de telles circonstances ? Avec le recul, la réponse était oui. Mais d’un point de vue moral, les reproches faits à Mitterrand ou Frenay n’étaient pas fondés. » C’est selon. Les reproches étaient fondés d’un point de vue moral mais non d’un point de vue légal, peut-on répliquer. Le chroniqueur anglais présente les faits, propose parfois son interprétation, tout en laissant libre de la sienne le lecteur. C’est reposant (pas besoin d’être inutilement sur ses gardes) et stimulant (on se prend au jeu à mesure d’une lecture ainsi ravigotée).

The Last Mitterrand / Le Promeneur du Champ de Mars (2005) - Trailer English Subs © unifrance

Mr Short se montre sévère dès qu’il s’agit d’économie – comme si le thatchéro-blairisme imprimait désormais la cadence en la matière ! « Le programme de Mitterrand n’était pas simplement archaïque, comme Michel Rocard s’en était plaint. Il était un anachronisme », estime le regard critique d’outre-Manche à propos de 1981, affirmant : « Les socialistes français vivaient dans une faille du temps. »

La chasse au Short chassant le Mitterrand pourrait prendre des paragraphes. Affirmer que le président socialiste, parce qu’il était incapable de maîtriser la langue de Shakespeare, ne supportait pas que ses ministres s’exprimassent en anglais, relève du contresens. Le biographe ignore la fibre gaullo-richelienne qui sacralise, en France, l’idiome national. François Mitterrand était gorgé d’une telle mystique langagière, même s’il évacuait la question d’une pirouette que Philip Short se garde de citer : « J’ai tellement souffert en entendant Churchill parler français, que je me retiens de parler anglais à mon tour… »

Le voisin britannique venu glaner en France commet des erreurs, qu'évite Michel Winock, historien de chez nous et dernier biographe en date de l'ancien président. Après vérification de l’édition anglaise, qui comporte les mêmes fautes, nous sommes donc au regret de rectifier : Jean-Paul Huchon ne se prénomme pas Michel, Jean Mauriac n’était pas le frère mais le fils de François Mauriac, la chienlit n’est pas dénoncée en 1968 par le porte-parole de l’Élysée mais par le premier ministre Pompidou rapportant ce propos du général. De plus, des anachronismes parsèment le texte : sous la IVe République, il n’y a pas de premier ministre mais un président du Conseil, les députés ne siègent pas à l’Assemblée nationale mais à la Chambre. Et à Colombey, de Gaulle ne se morfond pas en Champagne-Ardenne mais en Champagne. Des erreurs de traduction invoquent la chorale de Paris au lieu des chœurs de l’orchestre de Paris, le poids fiscal plutôt que la pression et, last but not least, il est indiqué que François Hollande fut élu président sans avoir été ministre ni député (sans doute une mésinterprétation de deputy dans le sens d’adjoint, de sous-ministre, bref, de secrétaire d’État). La grande misère de l’édition française, privée de correcteurs, se fait sentir dans un livre tout de même vendu 25 €.

Toutefois, les jugements de Philip Short dépassent fort heureusement ces broutilles fâcheuses. Son étonnement de Huron fait plaisir à lire. Il souligne à raison la particularité française de créer une formation politique, aux seules fins de servir d’écrin à une personnalité dominante du moment : « Aux États-Unis ou en Grande-Bretagne, on est démocrate ou républicain, conservateur ou travailliste, avant de donner son soutien à tel ou tel dirigeant politique. En France, un nouveau parti naît avec l’apparition d’un nouveau chef, et disparaît, change de nom ou bien fusionne avec un autre mouvement quand ce dirigeant quitte la scène. »

Les perfidies d'Albion font mouche. Concernant le premier président de la Ve République : « De Gaulle n’était pas un dictateur, mais il n’était pas non plus un très bon démocrate. » À propos de Mitterrand : « Poussée à l’extrême, la réflexion se réduit à la tergiversation. » Sur la coexistence inédite, en 1986, d’un président de gauche et d’un gouvernement de droite : « Tout au long des deux années suivantes, sous l’apparence de l’unité, la cohabitation se transforma en film de cape et d’épée, chacun des deux protagonistes essayant constamment de poignarder l’autre dans le dos. Les Français adorèrent. C’était nouveau et différent. Cela n’avait jamais été tenté avant. À une époque où les vieilles certitudes idéologiques perdaient de leur attrait, voir la gauche et la droite obligées de travailler ensemble était une perspective infiniment plus séduisante. Les deux tiers des sondés répondaient avec enthousiasme à l’idée de la cohabitation. »

Le journaliste use de citations bienvenues. Au sujet de la victoire de Mitterrand en 1981, voici du Tocqueville réagissant à la révolution de février 1848 : « J’y vis la société coupée en deux : ceux qui ne possédaient rien unis dans une convoitise commune ; ceux qui possédaient quelque chose dans une angoisse commune. »

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