Une exposition retrace la généalogie de l’arbitraire policier

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Aux Archives nationales, l’exposition « La police des Lumières » permet de comprendre les tensions entre une police paternaliste, vouée au « bonheur », et une police arbitraire tentée par des expédients extra-légaux au nom de l’efficacité.

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Une exposition fabuleuse et gratuite. Il est préférable de la visiter avec le livret mis à disposition, tant les documents présentés s’avèrent riches et passionnants. Telle est « La police des Lumières. Ordre et désordre dans les villes au XVIIIe siècle », qui vient de s’ouvrir aux Archives nationales, à Paris, jusqu’au 18 janvier 2021.

Isabelle Foucher, co-commissaire, a bien voulu guider Mediapart dans ce dédale érudit. Nous lui avions demandé au préalable si une concordance des temps était envisageable : la tension entre Lumières et pouvoir absolu de droit divin, voilà trois siècles, trouve-t-elle un écho dans la contradiction de plus en plus vive entre démocratie et autoritarisme qui se fait jour, sous nos yeux, depuis Manuel Valls – dans la continuation duquel se situe Emmanuel Macron ?

« C’est toujours la même mécanique, avec une police parée des meilleures intentions amélioratrices mais qui, en dernier ressort, fait fonction de bras armé de l’État. Une police paternaliste dans un premier temps pour être ensuite tentée par l’arbitraire et l’extra-légal », répond Isabelle Foucher.

L'édit de 1667 portant création de la charge de lieutenant de police. L'édit de 1667 portant création de la charge de lieutenant de police.
À Paris, épicentre des violences, existe une anomalie propre à notre monarchie républicaine, en la personne du préfet de police de la capitale : Maurice Papon, jadis, Didier Lallement actuellement, qui finissent par se croire propriétaires de leur charge. Ils résultent  de la création, par Louis XIV, en 1667, de la fonction de lieutenant de police, qui cumulait répression policière et judiciaire au détriment du Parlement. Paris était en proie à une forme d’insécurité aux yeux du pouvoir royal, qui avait frissonné d’effroi lors de la Fronde : il fallait surveiller et punir, les princes de sang comme la canaille.

Au XVIIIe siècle, le très tranchant Nicolas Berryer, lieutenant de police entre 1747 et 1757 (il mourra garde des Sceaux de France en 1762), dut faire face aux émeutes de mai 1750 : la foule parisienne, accablée par les difficultés nées de la guerre de succession d’Autriche, surchauffée par les dérapages d’une lutte policière menée avec brutalité contre le vagabondage et la mendicité, mit à mort un agent subalterne de la police – l’exposition regorge d’exemples étonnants concernant ces indicateurs, ces « mouches », hommes ou femmes, souvent corrompus jusqu’à la moelle : payés par le pouvoir pour faire enfermer les suspects, ils se faisaient soudoyer par ces derniers pour les libérer…

L’insurrection de 1750 alla jusqu’à menacer de déloger Berryer, qui ne dut la vie sauve qu’à sa fuite par le jardin de son hôtel assiégé. Les Parisiens refusaient de toutes leurs forces la répression qu’ils subissaient, montée d’un cran du fait des conceptions de Berryer. Ce dernier, qui entendait nettoyer la ville, avait introduit des primes au rendement poussant les forces de l’ordre à enlever des enfants dans les rues, histoire d’accélérer la lutte contre le vagabondage. D’où l’insurrection d’une partie de la petite bourgeoisie gagnée par des rumeurs aussi folles que mobilisatrices (les enfants seraient envoyés dans les îles).

Résultat des courses, que résume ainsi Isabelle Foucher : « Trois émeutiers ont été pendus et le Parlement prononça une admonestation à l’encontre des services de police. » Le règne des deux poids deux mesures vécu pendant la séquence des « gilets jaunes » n’est pas né de la dernière pluie…

L’exposition regorge de clins d’œil à nos situations contemporaines, des ouvriers révoltés décrits comme participant à une « cabale » aux prisonniers pourrissant au cachot dans l’indifférence et l’ignorance générale, une fois leur peine purgée – tel Kamel Daoudi de nos jours, assigné à résidence sans fondement, par habitude, comme le rappelle ici Mediapart.

Une partie de l’exposition s’intitule : « Policer la police ? » Tout est dans le point d’interrogation : « Quand c’est trop gros, il faut bien entreprendre quelque chose », glisse Isabelle Foucher à propos des mesures symboliques ou cosmétiques prises à l’encontre de ce que l’on n’appelait pas encore des « bavures » – ce que perpétuent aujourd’hui les pseudo-enquêtes de l’IGPN, visant trop souvent à blanchir des collègues ou à sanctionner a minima les pires moutons noirs…

Le fichier central (dessin de Charles-Germain de Saint-Aubin, en illustration du "Mémoire sur la réformation de la police de France soumis au roi" (1749), de François-Jacques Guillotte. Celui-ci y affirme : "Voilà donc la manutention d'un million de papiers confiée à onze ou douze hommes, tout au plus." Le fichier central (dessin de Charles-Germain de Saint-Aubin, en illustration du "Mémoire sur la réformation de la police de France soumis au roi" (1749), de François-Jacques Guillotte. Celui-ci y affirme : "Voilà donc la manutention d'un million de papiers confiée à onze ou douze hommes, tout au plus."
L’ambivalence voire la face noire des Lumières, par-delà une police éclairée faite pour « le bonheur des hommes », apparaît avec l’utopie policière de François-Jacques Guillotte, inspecteur du Marché aux chevaux, ami de Diderot, collaborateur de l’Encyclopédie, ivre de science et des techniques avancées au point d’imaginer un effarant quadrillage des Parisiens : son système annonce les caméras de surveillance et la reconnaissance faciale ! Il anticipait en effet, dans un mémoire daté de 1749, « une sorte de chaîne sans laquelle [les sujets] ne peuvent remuer et qu’ils ne peuvent remuer sans avertir le magistrat ». Obsédé par sa métaphore, Guillotte en pince, en son Mémoire sur la réforme de la police de France soumis au roi (on ne sait si le souverain en prit connaissance), pour « une sorte de chaîne que personne ne puisse secouer, qui laisse toute liberté de faire le bien et qui ne permette que très difficilement de commettre le mal ».

Cette exposition est riche en surprises : ah ! cette lettre de Sade, datée du 9 juillet 1789, dénonçant « l’infâme violence dont on me fait la victime » – le divin marquis est tout de même enfermé pour viol –, après son transfert à Charenton, maison destinée aux insensés, ce qui lui fait écrire, tout à la fin : « Fait dans une loge de fous, entouré de fous »...

Le parcours se termine donc avec la Révolution. Un cahier de doléances du district de Saint-Roch émet le vœu, en date du 21 avril 1789, « que le régime vicieux et trop arbitraire de la police soit réformé […], que l’espionnage ne soit plus employé qu’à la recherche des malfaiteurs ».

Pour Isabelle Foucher, ce ne sont pas tant les violences que l’arbitraire de la police, que dénoncent alors des sources qui, enfin, n’émanent plus seulement des forces répressives. De même qu’aujourd’hui, l’initiative d’un David Dufresne, avec « Allô place Beauvau ? », rompt avec le seul son de cloche rigoriste des médias dominants : « Nous avons besoin de toutes les facettes possibles d’une réalité. L’histoire ne saurait refléter uniquement la vision de l’institution policière. Si bien que les chercheurs du futur priseront le travail de David Dufresne, qui documente les violences policières dans le sillage de Maurice Rajfus, grâce aux téléphones portables qui concurrencent et complètent les caméras officielles. Pourvu que ça dure, ne peut que se dire l’archiviste que je suis ! »

À la sortie, des citations bien senties accompagnent les visiteurs, dont celle-ci, entendue sous forme de slogan dans moult cortèges ces deux dernières années, sans que ceux qui s’époumonent « Police partout, justice nulle part ! » se doutent qu’ils récitent du Totor…

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À voir, sous l’onglet Prolonger, une vidéo d’Isabelle Foucher extraite de l’exposition.

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La police des Lumières. Ordre et désordre dans les villes au XVIIIe siècle.

Sous la direction d’Isabelle Foucher, Vincent Denis et Vincent Milliot.

Archives nationales,
60, rue des Francs-Bourgeois, 75003 Paris.

Du lundi au vendredi, de 10 heures à 17 h 30. Samedi et dimanche, de 14 heures à 17 h 30. Fermé le mardi.

Entrée gratuite.

Catalogue (Gallimard/Archives nationales) : 35 €.

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J’ai retrouvé à l’hôtel de Soubise, à l’angle de la rue des Archives et de la rue des Francs-Bourgeois, Isabelle Foucher, chargée du fonds du Châtelet de Paris mais également représentante du personnel des Archives nationales.

Je l’avais rencontrée voilà plus de dix ans, lorsque je suivais, pour Mediapart, la contestation qu’elle menait avec d’autres du projet niaiseux de « Maison de l’histoire de France », auquel tenait plus que de raison le président Nicolas Sarkozy. Celui-ci comptait alors sur la servilité d’Hervé Lemoine, directeur des archives de France (2010-2018), aujourd’hui directeur du Mobilier national et dans les petits papiers de Brigitte Macron – au point d’incarner une certaine idée de la docilité payante au sein de la haute fonction publique…