Wolfgang Streeck, pour résister à ce capitalisme postdémocratique

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Le sociologue allemand Wolfgang Streeck, dans un essai mobilisateur, Du temps acheté (Gallimard), analyse le divorce consommé entre capitalisme et démocratie. Il ne voit guère que l'État-nation pour freiner aujourd'hui les méfaits du « libéralisme de marché hayékien ». Compte-rendu critique.

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Rares sont les essais dont la lecture s’apparente à un voile qui se déchire. Celui de Wolfgang Streeck est de ceux-là. Né en 1947, directeur émérite de l’Institut Max-Planck pour l’étude des sociétés de Cologne, il s'attache à « la crise sans cesse ajournée du capitalisme démocratique », sous le titre Du temps acheté. Et il démontre ce qui advient sous nos yeux : les pays industriels, grevés par leurs dettes, laissent les manettes au marché créancier ; ces États démunis n’assurant plus que la répression des citoyens récalcitrants.

Est-ce l’oralité originelle de ce texte conçu pour frapper et convaincre – il s’agit de “conférences Adorno” tenues en juin 2012 puis retravaillées pour publication ? Est-ce la traduction efficace et juste de Frédéric Joly ? Toujours est-il que cet ouvrage se lit comme un bréviaire du discernement.

Tout part du moment où l’État fiscal devient État débiteur – notons qu’une telle situation, qui se dessina en France sous M. Giscard, se vérifia au temps du président Mitterrand, d’où la déréliction du “Peuple de gauche”… Wolfgang Streeck rappelle donc que la crise des matières premières, en 1973, qui marqua la fin des “Trente Glorieuses”, a rompu l’équilibre keynésien d’après-guerre : « Il n’était plus possible de compter sur une croissance continuellement élevée et de considérer celle-ci comme synonyme d’une formule de paix démocratique-capitaliste. » Adieu « l’ardente obligation du plan » chère à de Gaulle, ou « l’optimisme régulateur », en vogue dans l’Amérique de Kennedy !

Les sursauts planétaires de 1968 avaient d’autre part sonné comme autant d’alertes chez les suzerains du capitalisme : si les enfants gâtés se révoltent ainsi, s’avère donc nécessaire une dose de cruauté sociale, d’effroi économique et d’intimidation politique. Le Chili allait servir de laboratoire pour les citoyens devenus souris expérimentales. On peut regretter que l’auteur, accaparé par le vice de forme et les tropismes fâcheux du capitalisme, ne prenne pas en compte l’effondrement du système socialiste, qui libéra l’économie libérale de sa fonction de vitrine du monde libre, de contre-modèle endiguant la menace collectiviste : la voracité des classes possédantes et de leur bras armé, la finance internationale, pouvait alors échapper à toute retenue, se montrer littéralement effrénée…

Buying Time: the delayed crisis of democratic capitalism © London School of Economics and Political Science (LSE)

Wolfgang Streeck met en évidence le changement de paradigme permettant « que l’économie capitaliste soit sans cesse, et de plus en plus, délivrée de l’intervention démocratique » : l’ère de l’endettement étatique. L’inflation avait fait son temps et débouché, a contrario, sur la stabilisation monétaire menée au pas de charge par Mr Reagan et Mrs Thatcher avec, en contrepartie d’une monnaie enfin saine, le chômage de masse et une résistance syndicale brisée de méchante façon. Difficile d'aller plus loin dans l'immédiat. Comment ne pas ponctionner davantage d’impôts ni démonter encore plus sauvagement l’État social ? Comment acheter une paix relative ? Par l’endettement, étatique puis privé. Un endettement vertigineux aux allures de fuite en avant. Avec, au bout du compte, l’addition noélibérale que les politiques allaient présenter à leur peuple : privatisations, dérégulations, emplois asséchés ou précaires, protection déclinante ou inexistante. Les élus n’étaient plus que de vagues régisseurs des quatre volontés de la main invisible du marché. En témoigne la mercantilisation de la couverture sociale, dévolue aux compagnies d’assurance privée.

Restait le refuge de l’épargne et du rendement des capitaux. Patatras ! « L’effondrement du système bancaire international qui menaça en 2008 força les pouvoirs publics, qui auraient justement voulu ne plus avoir à s’occuper d’économie, à rentrer à nouveau sur le terrain. En conséquence, tous les succès rencontrés dans la consolidation des finances publiques, qui avaient été obtenus au prix de risques politiques élevés, furent dans le même temps annulés. » Et voilà le capitalisme englué dans une triple crise : bancaire, des finances étatiques et de l’économie réelle.

Wolfgang Streeck démonte la propagande massive alors mise en place, faisant porter le chapeau des faillites bancaires sur un trop-plein de démocratie avec son cortège de revendications périlleuses aux dépens du bien commun. Il s’est plutôt agi, selon lui, d’un chantage d’établissements prédateurs auto-décrétés « trop gros pour mourir » et sauvés par leurs agents d’influence ayant gangréné les États – Henry Paulson, ancien président de Goldam Sachs et veillant sur le Trésor dans le gouvernement de Bush le Jeune, s’avérant le plus symptomatique de ces pompiers pyromanes.

Le sociologue allemand prouve par A+B la corrélation entre la construction – puis la déconstruction, puis la reconstruction – de l’endettement public et l’étouffement de la démocratie de masse. Avec en toile de fond l’aggravation continue de l’inégalité des revenus et des patrimoines dans les pays industriels, menant à une dislocation du contrat social. « Parallèlement aux avancées du capitalisme réformé néolibéral, note l’auteur, la participation des citoyens aux scrutins démocratiques recula de façon continue et parfois dramatique, et avant tout parmi les couches sociales qui auraient dû être les plus intéressées par les prestations étatiques et la redistribution économique étatiquement imposée du haut vers le bas. Ce fait aide à prendre la mesure de la victoire, écrasante, du capitalisme réformé néolibéral sur le capitalisme qui avait été celui de l’État social démocratique des décennies 1960 et 1970. »

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Merci au sociologue Frédéric Pierru, abonné à Mediapart, qui, dans l'un de ses commentaires, m'a engagé à chroniquer un tel ouvrage.

Du Temps acheté aide à prendre conscience de l'inanité des arguments lénifiants selon lesquels l'Europe, par essence démocratique, ne saurait tolérer un gouvernement postfasciste au sein de l'Union, ce qui atténuerait toute prise de pouvoir par Marine Le Pen. Or Bruxelles se satisfait actuellement du commissaire hongrois dépêché par le national-populiste Viktor Orbán et s'accommoderait sans doute de l'extrême droite française, au nom d'une domestication des peuples qui se fait de plus en plus clairement jour dans les « États consolidés », ainsi que le démontre Wolfgang Streeck...