EPR: enquête sur un fiasco industriel

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Le monde du nucléaire est en ébullition. Le gouvernement a perçu les difficultés de l'EPR et demande une réorganisation de la filière. François Roussely, ancien PDG d'EDF, a été chargé de mener une étude sur le sujet. Des batailles se profilent entre les différents intervenants, Areva et EDF en tête. Mais est-ce la bonne question? Ne vaut-il pas mieux se pencher sur le sort de l'EPR, qui tourne à la catastrophe industrielle?

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Le petit monde du nucléaire est à nouveau en ébullition. Les récents déboires à Abou Dhabi ont eu l'effet d'un électrochoc à l'Elysée. En dépit des fréquents allers-retours de Claude Guéant, secrétaire général de l'Elysée, dans l'émirat, ces derniers temps, pour défendre le nucléaire français, le gouvernement a compris que l'EPR français était bien mal placé. Bien que EDF ait été appelée en urgence pour venir à l'aide du consortium Areva, Total et GDF-Suez qui devait construire le réacteur, les chances de la France de l'emporter face aux Sud-Coréens paraissent désormais bien minces.
Prenant conscience de la désorganisation et des rivalités qui empoisonnent la filière nucléaire française, au moment où Nicolas Sarkozy entend à nouveau s'en faire le promoteur lors du sommet de Copenhague, Claude Guéant essaie de reprendre un peu les choses en main. D'autant que la fin du partenariat entre Areva et Siemens – le groupe allemand privilégiant désormais une association avec le russe Rosatom – rend possible une redéfinition des rôles de chacun. Mardi, une première réunion a donc été organisée dans ses bureaux avec tous les acteurs pour tenter de construire un front commun. L'ancien président d'EDF, ami proche d'Henri Proglio, François Roussely, a été chargé de réfléchir à une réorganisation de la filière.
Avant même d'être officiellement en poste, le nouveau président d'EDF s'était prononcé par une vaste réorganisation de la filière. Selon lui, Areva devait être scindé et retrouver son périmètre d'origine, c'est-à-dire celui de l'ancienne Cogema, spécialisée dans les mines d'uranium, l'enrichissement et le retraitement du combustible nucléaire. Toute la partie concepteur des réacteurs nucléaires, l'ex-Framatome, serait alors séparée, EDF, au nom de son savoir-faire, se voyant bien devenir un des actionnaires de cette activité. Le premier ministre François Fillon a très vite repoussé cette hypothèse, excluant tout démantèlement d'Areva. Henri Proglio a fait demi-tour et est revenu sur ses propos, se contentant juste de prôner une meilleure collaboration.
Néanmoins, le sujet est sur la table. Les rumeurs recommencent. Les clans et les réseaux s'activent. La presse s'apprête à faire la chronique quotidienne des petits phrases et des assauts, opposant frontalement EDF et Areva et leurs affidés. La bataille risque d'être d'autant plus violente qu'elle se double d'un autre vieux combat entre Suez, l'héritière de la Lyonnaise, fidèle soutien d'Areva et de sa présidente Anne Lauvergeon depuis des années, et Henri Proglio, qui garde toujours en tête les intérêts de Veolia, l'ancienne Générale des eaux, à côté de ceux d'EDF.
Le petit monde des affaires raffole de ces combats, de ces jeux de meccano industriel, qui mobilisent toute leur attention. Mais est-ce la bonne question? Car ces grandes manœuvres industrielles, qui font le jeu et la fortune des banquiers d'affaires, risquent de n'être qu'un dérivatif, masquant un autre sujet, tabou celui-là mais qui est à l'origine de toute l'excitation du moment : la catastrophe industrielle de l'EPR. «On ne sait pas si on va réussir à le construire. On ne se sait pas à quel prix, il peut être réalisé. De 3,5 milliards d'euros, on est passé à 5 milliards maintenant on évoque le chiffre de 6 ou 7 milliards. Quant à savoir s'il est rentable, on ose même pas se poser la question», résume un cadre dirigeant d'EDF.

La condamnation des autorités de sûreté nucléaire

Au seul mot de catastrophe, tous se récrient: on n'attaque pas le savoir-faire nucléaire français, un de ses domaines d'excellence, comme cela. « Catastrophe, faillite, ce sont de bien grands mots. Tous les grands projets industriels sont risqués. Regardez l'A 400M (l'avion militaire européen construit par EADS), c'est aussi difficile. Mais on n'en parle pas. C'est pareil pour l'EPR. Cela demandera certainement plus de temps que prévu pour maîtriser le projet. Mais nous y arriverons », relativise un grand patron industriel qui suit de très près le dossier. «Un prototype est toujours compliqué à élaborer. Il est normal qu'il y ait des dépassements», indique un autre industriel.

Pourtant, en dépit des propos qui se veulent rassurants, l'inquiétude est là. Depuis la rentrée, tout est venu confirmer les multiples signaux d'alerte qui étaient allumés depuis des mois et dont on avait feint d'ignorer l'existence. Coup sur coup, Areva a dû reconnaître que le chantier finlandais se traduisait à ce stade par 2,7 milliards d'euros de perte, soit presque le prix de vente (3 milliards) du réacteur. Le surcoût dépasserait maintenant les 3 milliards. Puis, sur fond de querelles avec son client finlandais, le groupe a dû reconnaître de nouveaux retards, portant la mise en service de l'EPR en 2012, alors qu'à l'origine il devait entrer en fonctionnement en 2009. Plus discrètement, EDF a annoncé le report au moins d'un an de la mise en service de l'EPR à Flamanville (Manche).

Mais c'est surtout l'avertissement des trois autorités de sûreté nucléaire française, finlandaise et britannique qui a jeté la stupeur. Dans un communiqué commun, celles-ci insistaient sur la nécessité de renforcer la sécurité de l'EPR, notamment sur le contrôle-commande, système complexe qui permet de commander et surveiller la fusion nucléaire à tout moment. «La conception de l'EPR, telle que proposée initialement par les exploitants et le fabricant Areva, n'est pas conforme à ce principe d'indépendance dans la mesure où il y a beaucoup d'interconnexions complexes entre les systèmes de contrôle et de sûreté», insistaient-elles en demandant une révision complète du système. En langage clair, cela s'appelle une condamnation. On n'imagine pas ce qu'il a fallu comme courage à l'autorité française pour oser s'élever publiquement contre ce qui est considéré comme une «vache sacrée». Sans l'appui des autorités finlandaise et britannique, il lui aurait peut-être été difficile de parler aussi fort.

Tout a été mis en œuvre au sein du pouvoir, chez Areva comme chez EDF pour minimiser la portée de cet avertissement, pour le faire oublier au plus vite. Mais le mal est fait. Tous les grands clients internationaux, ceux que le gouvernement français avait commencé à prospecter pour leur vanter les mérites de la technologie nucléaire française, ont entendu. Cet avertissement, joint au fiasco du chantier finlandais, plus quelques amabilités d'Anne Lauvergeon sur son client, semblent avoir déjà pesé lourd dans le choix d'Abou Dhabi. Le report jusqu'alors inexpliqué, et sur lequel Areva entretient beaucoup de mystère, du commencement des chantiers en Chine s'explique aussi sans doute par les incertitudes qui entourent la construction de l'EPR. Tout cela, le gouvernement le sait, même s'il le tait.

Erreurs de conception

En revanche, ceux qui travaillent ou ont travaillé sur le projet de l'EPR ont accueilli avec un relatif soulagement les mises en garde des autorités de sûreté nucléaire. Enfin, le voile commençait à se lever sur les difficultés qu'ils rencontraient, sur les peurs et les interrogations qu'ils avaient. Depuis longtemps, ils multiplient les mises en garde et les propositions, sans réussir à se faire entendre. Tous savaient que l'histoire était mal partie. «Quand on a commencé l'EPR, il s'agissait alors de conserver un savoir-faire dans le nucléaire à une époque où celui-ci était totalement relégué, le baril valait alors à peine 20 dollars. On voulait faire un projet ouvert. Le gouvernement souhaitait à tout prix que nous le fassions avec les Allemands qui eux voulaient sortir. Mais il n'y a jamais eu de vraie coopération, l'élaboration d'un projet commun. On a juste additionné les techniques des uns et des autres, les procédés de sécurité. Et maintenant, les Allemands nous laissent tomber avec tous les problèmes», raconte un ingénieur qui a suivi le projet dès le départ.

Une analyse que confirme Marcel Boiteux, ancien PDG d'EDF. Dans un entretien filmé en mai dernier, celui-ci pointait les erreurs de départ: «On a voulu le faire en coopération avec les Allemands. Mais chacun est arrivé avec ses normes de sécurité, ses méthodes. On les a empilées les unes sur les autres.» Conséquence: le réacteur est d'une complexité inouïe. Il attirait notamment l'attention sur les mécanismes des barres, un des points soulevés par l'autorité de sûreté nucléaire. «On a voulu faire une cuve en dessous du réacteur, je ne sais pas pourquoi car l' essentiel c'est le couvercle, comme l'a prouvé l'accident de Tchernobyl. Mais cela a obligé de déplacer les capteurs qui vérifient la fusion qui auparavant étaient dans le fond. Ils sont placés avec les mécanismes des barres, qui sont un des points les plus sensibles du réacteur, ceux qui sont à l'origine des pannes les plus fréquentes dans une centrale. Tout cela va faire un ensemble très compliqué, très difficile à gérer», prédisait-il.

Tous les prototypes industriels connaissent ces périodes de flou, d'ajustement, des erreurs d'appréciation, qui sont peu à peu corrigées. L'ennui, c'est que dans le cas de l'EPR, la rigueur industrielle n'a pas été au rendez-vous. Lorsque Areva décroche le premier contrat de l'EPR en Finlande, le réacteur est encore à l'état de projet. Aucun pilote n'a été réalisé, aucun développement n'a été mené jusqu'à son terme. Accusé d'être à l'origine des retards du chantier finlandais, le vice-président de la compagnie d'électricité TVO, Timo Rajala, a des raisons de rétorquer dans Les Echos: «Le premier design a pris trop de temps: c'est cela la vraie raison, mais c'est plus facile de faire porter le chapeau à son client (...) Nous ne voulons pas payer leurs frais de recherche et développement.»

Les lenteurs ont été encore accentuées par une série de facteurs qui avaient été négligés. D'abord, Areva et Siemens ne s'étaient pas rendu compte qu'ils avaient perdu en compétence. La mise en sommeil du nucléaire a duré près de vingt ans. Les chercheurs, les ingénieurs, les techniciens sont partis en retraite sans que les groupes se soucient de cette perte de savoir-faire, mettent en place des moyens pour former de nouveaux experts. Quand ils démarrent le chantier, ils manquent partout d'expertise. Et ils mettront longtemps à le comprendre et encore plus à demander de l'aide.